Éditions Œuvres ouvertes

Carlos Eduardo Turón, l’amour et la révolte

Une œuvre pour laquelle il est « interdit d’interdire » l’espoir

L’œuvre poétique de Carlos Eduardo Turón a quelque chose de prométhéen. Il est facile d’y déceler une sensibilité contestataire, typique des idées radicales de la fin des années soixante. Elle est en effet imprégnée d’une révolte aux accents soixante-huitards : « La poésie accentue les risques. / Elle conspire, elle dresse des barricades, / elle rallume les incendies, / renoue avec les séditions. » Elle parvient encore à transmettre, plusieurs décennies après, l’indignation et l’horreur face au massacre de Tlatelolco le 2 octobre 1968, perpétré par le gouvernement mexicain contre sa propre jeunesse.
Un peu plus tard, en 1979, son recueil La libertad tiene otro nombre provoqua un petit scandale ; il fut attaqué assez violemment par un certain José Luis Lombardo pour son manque de respect. Selon ce dernier les « vers tendancieux », « élitistes » de Turón étaient clairement anarchistes, et il en concluait que les vrais grands poètes « non nihilistes, authentiques interprètes du réalisme socialiste » allaient approuver ses « précisions dialectiques » à l’encontre de l’œuvre « réactionnaire » de Turón. Oser écrire en 1966 au Mexique que « la patrie est dérisoire » était un véritable blasphème…
L’autre dimension de cette œuvre tient à ce que Turón nomme le « Dieu du corps » : amour éthéré et amour charnel, érotisme et liberté d’orientation sexuelle. Ce thème reste discret au début et se dévoile peu à peu à mesure que la société mexicaine a commencé à évoluer. Un voyage à Cuba au début des années soixante-dix lui avait laissé un souvenir amer et il condamnait à mots couverts la répression qui y sévissait. Il osait encore à peine en parler dans les années quatre-vingts, car le manichéisme était implacable et critiquer le régime castriste équivalait à se retrouver dans le camp réactionnaire. Il s’était décidé à l’écrire à la fin de sa vie, mais ce pionnier n’a pas eu le temps de laisser libre cours à sa passion critique.
Ses poèmes d’amour sont assez insolites ; ils rejoignent d’une certaine manière la tradition lyrique provençale. Il y a en eux l’idée que l’être humain ne peut se sauver que grâce à la passion terrestre, unique et éphémère qui l’anime et qui s’oppose frontalement à toutes les entraves sociales, politiques, idéologiques, religieuses.
Carlos Eduardo Turón est né en 1935 à Uruapan, dans l’état de Michoacán (Mexique). Sa vocation poétique remonte à sa première jeunesse, ce qui ne l’a pas empêché de pratiquer l’essai littéraire et politique, le roman, les traductions de textes anglais et français. Il a publié En los lindes del día [« À la lisière du jour »], 1965 ; Tríptico de verano [« Triptyque d’été »], 1970 ; Exaltación de la extranjera [« Exaltation de l’étrangère »], 1974 ; Compasión de Eleusis [« Compassion d’Éleusis »], 1977 ; Crucifixiones [« Crucifixions »], 1978 ; La libertad tiene otro nombre [« La liberté a un autre nom »], 1979, qui lui a valu le prix Xavier Villaurrutia, Quehaceres del amante [« Travaux de l’amant »], 1989 ; ainsi que le roman Sobre esta piedra, 1981. Il est décédé dans sa ville natale en 1992.

Tout

I

Tout ce qui est insignifiant et délabré
– une vieille fille debout dans une mercerie sans rêves –
est dans l’attente, sous une lumière aveugle, de la rébellion.
Sa peau crevassée cherche
le midi du tatouage céleste
et son parcours s’achève
dans le cri aliéné du miroir.

Tout ce qui conclut sans vagues
– un vieillard sur lequel les mouches sont en quête de douceur
et qui regarde par terre en cherchant la fermeté du ciel –
veut vivre la grâce des heures déjà vécues,
l’absolution d’une journée sans histoire.

Tout ce qui est sinistre et fait souffrir
– almanachs de vitres et d’aspirines,
chambres d’hôtel aux cafards tièdes,
eaux-de-vie dans des bouteilles sans étiquette,
encens et marie-jeanne –
claque des dents de la vie tous les soirs,
sonne le glas du soleil aux coins des rues.

Tout ce qui est furtif et chassieux
– le lupanar éclairé,
le voleur des heures absolues,
le vieux déguisé à la taille fine,
le billard, les bouliers
et la cartomancienne derrière les rideaux –
attend docilement
l’intercession de Tous les Saints.
Le vice est le chemin des vertus
qui croise l’échec des anges.
Son cœur de vols avariés respecte la rouille du châtiment,
les sépultures de Dieu, ses pourrissoirs.

Tout ce qui est sordide et sourd
– le ricanement du flic,
le ciel torturé des caves,
les juges bienheureux et assoupis,
la confession des spectres sans ongles –
menace sans cesse le déshérité.

La patrie est dérisoire.
Aux hommes, inertes et vagabonds,
l’enclos des chiens.

II

La poésie
accentue les risques.
Elle conspire, elle dresse des barricades,
elle rallume les incendies,
renoue avec les séditions.

Elle sauve les exils sauvages.

Des constellations mortes l’éclairent.

III

Bouchers : enfermez le poète, faites-le taire.
Il se prépare à l’outrage,
au cadeau imprévu du lendemain.
Sous le gant en caoutchouc de ses phrases obscures
se cache la dignité d’un paria.

Dans la parole inutile
maraude la vérité la plus insoumise.

IV

Pour un seul poème,
à la valeur oublié,
sur son no man’s land l’innocent périra.

V

Officiant :
prends soin des mots.
C’est à la vie à la mort que jouent les miroirs.
Rejette les mots d’ordre.
Que les soulèvements soient ponctuels :
que la mort ne mûrisse pas trop tôt.

L’aube est encore une hypothèse blasphématoire.
Qu’il soit commencement – le jour impossible.

Ne fais pas de la parole
un obstacle et la chute du désir,
une aile blessée dans le rocher,
armée charogne mannequin.
Tout ce qui se brise sans vagues,
insignifiant et délabré,
sordide
– et sourd.

à Dionisio Morales, 21 juillet 1966


Tout a un autre nom

Recréée sous forme de colombe
parfois la liberté renaît.
Rebaptisée, les amants la trouvent entre leurs mains, oubliée ;
l’enfant, dans son cerf-volant, détachée ;
le poète, à la porte du silence ;
le badaud, étranger à ce qui arrive, dans les choses de la pluie.

Alors
personne ne demande où sont les hommes.
Ils sont ici.
Ils parlent, écrivent, rêvent,
ils cachent les horizons dans les nœuds d’un bref adieu,
trois jours et trois nuits sans dormir,
ils célèbrent des cartes d’autres mondes,
ils contournent des tours d’iris.
Ils jouent du piano et de la harpe, ils changent la couleur des arbres,
ils aiment d’un amour à la lumière inconnue,
ils fument jusqu’à en tousser toute la nuit,
ils boivent quand la mort les harcèle.

Parfois, la liberté renaît.
L’hymne vaincu fait frissonner de tendresse
l’océan des villes.
Tout a un autre nom :
un défilé, sans cadence ni uniformes ; un chant, sans prix ;
la justice, rien qu’une soif énorme.
Elle est, ville sans aigles,
violette large et libre :
passion amère, osée et cruelle, d’un instant invincible de l’été.

* * *

Tu es arrivé à midi. Tu as entrouvert les bras
contre les verrières du soleil.
Les bestioles qui habitent mon corps
dans la toison abricot de toute la tendresse,
ont étiré leurs babines obscures et léché mon visage.

Je te regardais à peine.
La crainte grandissait en moi comme un arbre étoilé.
Puis nous avons marché ensemble, sans nous toucher la main,
car les doigts ont tout le pouvoir des créatures ivres.
Et nous avons bu le soleil. Et nous avons arrêté le temps.
Et nous avons lu l’histoire des jours d’autres hommes :
au-delà du désert du crime,
loin des esclaves et des mendiants, nous nous sommes aimés.

Samedi passait sur le genêt en fleur, sur l’allégresse du feu.
J’entendais croître l’eau de la nuit,
mais une infinité de lampes éclairaient ton dos.
Et je buvais sans cesse
l’opacité vulnérable de la terre,
grâce à toi, diaphane.

J’ai découvert des caresses séditieuses
et je t’ai offert la liberté marine,
la ferveur intacte des feuilles du vent.

Les bestioles qui habitent mon corps
dans la toison abricot,
ont réveillé le cristal de l’amour sur ton corps.

* * *

Mesurer l’attente
avec l’horloge et la lumière du jour.
Surveiller les quatre rues par où tu dois arriver.
Répéter ton nom, chanson du marcheur.
Faire de mon désir
la jubilation sans doublure
et la colonne de fumée.

Au moment de la rencontre
réunir chaque miroir de l’attente
en un seul corps indubitable.

L’horizon
passera de mes mains
– à tes mains.

* * *

Je veux te dire combien je t’aime.
Je le dis en t’attendant du haut de ma fenêtre,
en ouvrant tout grand la porte,
en buvant dans le même verre
la lenteur de l’après-midi.

On dit que les mots disent quelque chose,
mais l’amour est plus que le mot.
Je l’ai appris :
pour toi je garde le silence.
Le silence derrière une haute vitre, derrière des mains ouvertes.

En se taisant seul mon corps parle
pour te dire quelque chose
de la lenteur de l’après-midi.


Interdit d’interdire

à Thelma Nava

Le jour se lève avec sa verdeur de brin d’herbe
et nous ne sommes plus des ombres.
À nos pieds et dans nos têtes éclate
je ne sais quelle bulle de savon à l’air affligé
qui disperse des dieux nouveau-nés
triomphants comme la mer.
Personne ne peut nous toucher.
Personne ne peut nous interdire.

Dévêtu de feuilles assoiffées
– à mots couverts –
libre d’aller – nu – partout
je répète « interdit d’interdire ».
Apprends-le
avec le sourire austère que tu as choisi
pour pleurer sans moi
les soins infimes de la terre.

Nions donc les négations.
Nie avec moi les glaçons empoisonnés :

ne plus apprendre de vers musicaux,
ne pas marcher sur de vraies braises,
ne pas écrire des poèmes dissidents,
ne pas boire les jours de tempête,
voyager avec un passeport confessé,
cultiver des légumes là où poussent des rosiers,
déchiffrer une poésie aux glyphes mendiants,
poursuivre les truands et les poètes,
ignorer le plaisir ou la douleur de n’importe quel chiffre,
édifier le temple de la banque,
se prosterner devant l’agiotage, la croix ou une momie,
donner du pain sans arbitre ou un arbitrage sans pain,
déguiser l’esclave en homme libre,
ne pas tromper la vigilance du sexe et de la conscience,
ne pas parler du Christ et ne pas citer Marx,
donner au Seigneur notre raison du vent,
donner entière raison à la raison d’État,
ne pas écrire liberté sur les seuils,
ne pas aimer ce que détestent les bourgeois ou les révolutionnaires tristes,
et nier l’amour
– qui s’est levé avec sa verdeur de brin d’herbe.

L’albatros passe dans le lointain.
Le temps est un estuaire.
Sens-tu
à l’intérieur des terres
l’affirmation de la profonde brise négatrice ?

Disons oui, étranger sans frontières :
disons oui au poème et à la statue,
disons oui à l’espion qui compte nos pas,
disons oui à la magie nue des masques,
disons oui à la houle qui sent l’abricot,
au Christ, à Marx
et aux truands poètes égorgés.

Comme je me sens jeune aujourd’hui !
C’est le cœur ouvert que je reçois l’océan !
Et que j’écris
qu’il est « interdit d’interdire » l’espoir !

* * *

On affirme que tout ce que nous faisons est inutile :
le blasphème sur le mur,
le mot à l’ami qui partage le cœur nocturne des jours
et le poème nu
blessé au flanc.

Je refuse l’impossible.
Ma parole frappe aux portes.
Seul je ne suis personne.
Je conjure et je jure
que les hommes reviendront à l’amour.

Jamais je ne replierai les ailes
dans le grenier.
Jamais je n’attendrai muet le bon vent.
Je suis le vent qui danse dans le bois.

La vie
n’est pas une forme du rêve.

à Roberto Escudero


Dard

L’amour croise un soleil d’abeilles.

La seule faute qui nous blesse
à l’heure du miel
c’est la rose blanche à demi fermée.

Résister est un profond serment
si dans les mains le vent s’arrête
et si dans le cristal se noie le flot de la nuit.


La liberté a un autre nom

à Luis Prieto

Le dos des livres n’en supporte pas le trésor.
L’étoile de mer ne gît pas dans les dictionnaires.

Plus de trois fois avant cet instant majestueux
la haine lui refuse le passage
et maudit la vie parce que personne
ne lave ses pieds de lente vagabonde.

Elle ouvre les cieux de l’homme obscurci
et les exils de l’homme illuminé.

Elle dort au milieu des décombres de jasmins
et s’éveille à l’aube des citronniers.

Quand je dis son nom elle scintille
autant que sans la nommer.

Nos mains nues
au moment de rêver la lumière du vin
caressent à peine la rafale de ses ailes
en un été incertain de plans d’eau,
un jour – je ne sais pas quand,
lorsque le vent…

(De La libertad tiene otro nombre [« La liberté a un autre nom »], 1979)


Écrit sur le sable

D’aucune doctrine taciturne
je ne reçois la rose artificielle.
La rose vraie et simple
nous défend.

Les ornements de l’automne dansent :
c’est toi qui as appelé les marbres engloutis !
Cette vérité de l’aube ne tombe jamais en morceaux :
vois quels doigts nuptiaux possèdent les thaumaturges
au moment de dresser des tours d’argent !

Je trouve dans nos bras les biseaux de l’eau :
aimer c’est proférer de l’écume
en nous blessant la peau avec des cires claires
d’animaux étranges.

On se dit : la mer a des paroles de méduses
mais sur un silex fumeux il reste des traces d’oiseaux.
Et peu importe l’adieu qui nous guette :
dans tout adieu il y a la musique de nos pas !


Le vent nous décrit

L’amour est obscur.
Je le vois s’étendre franc et invisible,
seulement présent dans mes mains.
Sans le vouloir tu as tracé une ligne en l’air !

Le Dieu du corps
définit la haute mer sans figure marine,
avec la jouissance légère et absolue
des feuilles du vent.

Triste est la cicatrice de la poussière ;
grave, un sillon d’eau ;
subtile et éperdue, mais pleine d’un soleil obscur,
cette ligne de l’air.


Désertion

La vie est tombée. Une pierre
d’un mur en ruine.

Je ne sais pas où aller. Le cristal s’est refermé.
Personne ne peut connaître
le secret.
Pas même moi.

La nuit ne le sait pas :
elle ne sait que rouler, tomber, frapper,
frémir.
Tu ne le connais pas non plus.

Les mains propres
n’échappent pas aux ombres du bourreau.
Quelqu’un a lavé les couteaux
et effacé mon nom.

Le vent et les chemins
passent sur des charognes
et cette nuit
je suis moi-même un lieu vide.


Retour

La ville où j’ai éduqué mes pas
m’accueille avec des nuages de smog.
Les râteaux pluvieux de septembre
ne ramassent pas ses ignobles ordures,
bureaux d’ombre et masques de sang.

Blessé jusqu’à la moelle
– trompé dans l’âme –
j’ai fui le bordel du nouveau privilège :
mes désirs ne brûlent plus la verte peau de chagrin.

Mais tu désires encore, prisonnier sans voix,
et pour toi, que j’aime, je maudirai de nouveau
dans ma ville putride, qui ne croit pas encore en ton malheur
d’air ancré,
les hordes religieuses du futur.


Galet

Je n’écrirai plus sur la stridence sale :
ni le Texte ni les Chiffres ne m’importent.
Je veux évoquer sans tache le Dieu du corps :
c’est toi que je veux invoquer, vestige de l’arôme.

Le phalanstère cherche un cloître sans fenêtres,
et moi le vent vivant
– et un miroir chaleureux, dédoublé.

Je caresse les campanules tenaces,
la rivière adolescente,
la proximité de la mer :
le lendemain prétérit
avant que la fadeur ne le salisse.

Tu es venu quand les nards n’étaient pas encore échoués.
Tu es venu quand le pétale, pas encore moisi,
s’allongeait sur la soie en attendant mon corps
et moi j’entendais un ruisseau de cymbales.

La révolte fluviale de l’empreinte amoureuse,
en moi, scintille dans la vile dictature
des nuits insipides – gloire de l’homme nouveau.

Je vais mourir en frappant la vitre :
mort de papillons et d’abeilles.
Je marcherai entouré de cantiques : j’allumerai la nuit.
Je ne te rebaptiserai pas entre des nombres estropiés,
astre au torse ferme défendu dans l’aile
du plus féroce diamant des verbes anciens !

En toi les paysages s’étirent,
les branches hautes des cèdres se déchaînent
et les plaines où s’humilie l’aube s’agrandissent,
et même son or froid se noie dans le silence
face au mystère aquatique de tes champs d’épis.

Quelle bagatelle que la mort, mon amour, quand nous éliminons
les tristes phrases des fausses doctrines,
et dans un cercle de livres amoureux
notre joie est un fruit constellé,
et notre sanglot, le temple !

(De Quehaceres del amante [« Les travaux de l’amant »], 1989)

© Philippe Chéron _ 12 septembre 2015

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