Œuvres ouvertes

Les Géographes (40)

...

Pierre-François Bernier


J’assistais chaque jour à des actes de sauvagerie répugnants. Tout ce qui pouvait être capturé, oiseaux, poissons, méduses, mollusques, l’était au nom de la science. Comme l’ennui régnait à bord, plusieurs hommes avaient développé une espèce de passion à voir écorcher et disséquer tous les animaux qui pouvaient être pêchés ou attrapés dans l’air. Les hommes d’équipage et les savants semblaient désormais unis par le goût du meurtre et par une même jouissance à charcuter des corps.
Je voyais le maître d’équipage, assis des heures entières sur l’extrémité de la vergue de civadière à babord, essayant de harponner un marsouin parmi les nombreux animaux de cette espèce qui semblaient jouer autour du navire (il s’avéra que c’était en vérité des dauphins, mais les marins appelaient marsouins tous les gros poissons). Cette activité le passionnait tellement qu’il négligeait tous ses devoirs, ce que Hamelin lui faisait remarquer en vain. Un jour, nous entendîmes un cri de bonne pêche, et nous allâmes tous au gaillard d’avant pour voir la capture du maître. Un animal très robuste se débattait au bout de son harpon, mais comme il craignait qu’il ne se dégageât par quelque mouvement violent, il lui filait de la corde, attendant qu’il eût perdu tout son sang pour profiter de sa faiblesse et le tirer enfin à bord. En bas, les eaux étaient rouges.
On pendit le dauphin par la queue, et on se hâta de le saigner, comme on l’aurait fait d’un cochon. Une grande quantité d’un sang très épais, fort chaud et noirâtre se mit alors à couler, et les vieux matelots se rassemblèrent autour du corps pour avaler ce sang à grands verres à mesure qu’il coulait, ne tarissant pas d’éloges sur l’excellence de son goût. Bory lui-même le goûta, comparant ce sang encore animé à du lait salé et mentionnant avec une froideur scientifique qui me dégoûta plus que tout son arrière-goût huileux et son odeur de poisson.
Entouré par une foule curieuse, Bory commença ensuite la dissection du dauphin sur une planche posée à même le pont. C’était le seul de tous les hommes à garder son calme en de telles occasions, concentré sur les parties internes de l’animal qu’il observait tout en maniant sa lame.
Il y eut d’autres scènes cruelles comme celle-ci, elles se multiplièrent même à l’approche de la ligne équinoxiale, comme si la chaleur avait soudain exacerbé la méchanceté des hommes à bord.



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© Pierre-François Bernier_Les Géographes _ 16 octobre 2015

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