Oeuvres Ouvertes

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La Divine Comédie, L’Enfer

Chant 3 traduit par Antoine Brea

Au seuil de l’enfer, une lourde gravée d’écritures sinistres. – Vestibule de l’enfer, où des suisses végètent dans le noir. – Passent des mauviettes, toutes nues, harcelées d’insectes. – L’Achéron et Charon, son batelier. – Secouement de terre. – Dante se pâme.

PAR MOI ON VA EN CITE DE DOULEURS,
PAR MOI ON VA AU TOURMENT ETERNEL,
PAR MOI ON VA AUX EPERDUS QUI PLEURENT.
JUSTICE ARMA MON SOUVERAIN PATERNEL :
ŒUVRE JE SUIS DE DIVINE PUISSANCE,
DE HAUTE SAGESSE ET D’AMOUR ORIGINEL.
AVANT MOI ZERO CHOSE EUT D’EXISTENCE
AUTRE QU’ETERNELLE ; ET ETERNELLE JE SUIS.
VOUS QUI RENTREZ, LÂCHEZ VOS ESPERANCES.

Ces signes qui étaient couleur de suie
je les vis gravés en haut d’une lourde ;
pour ça je dis : « Maître, ça donne envie qu’on fuie. »
Et lui, en bon connaisseur, à mon esgourde :
« Ici ne doit s’avoir doute ou appréhension ;
couardise ici doit être muette et sourde.
On est au lieu où je t’ai fait l’explication
que tu verrais les foules d’ecchymosés
qui ont paumé le bien d’intellection. »
Puis sa pogne sur ma mienne posée,
d’un air jouasse, qui filait du réconfort,
il me mit au jus des choses pas supposées.
Là des soupirs, des plaintes et des cris forts
résonnaient dans la pénombre ostensible,
faisant monter mes larmes sans effort.
Estrangères parlures, jactances horribles,
miaous ! de douleur, râles de gens en boule,
floues voix aiguës, battements de mains invisibles,
faisaient un tapage sans pause qui roule
à travers le noir lassant de la nuit,
comme du sable qu’un tourbillon chamboule.
Et moi, plein d’erreur qui à l’entendement nuit,
je dis : « Maître, qu’est-ce donc que j’ausculte ?
qui sont ces gens qu’ont l’air d’avoir des gros ennuis ? »
Et lui à moi : « C’est le pauvre état qui résulte
pour tous les sinistres et glauques cœurs
qui ont vécu sans louange ou insulte.
Ils sont agrégés à ce mauvais chœur
d’anges qui ne furent soumis à Dieu
ni rebellés, voulant qu’eux-mêmes pour vainqueurs [1].
Le ciel les crache, pour n’être pas moins bel,
mais l’enfer ne remplit pas le fond de ses caves
avec, car les maudits s’en croiraient moins poubelles. »
Et moi : « Mais maître, qu’est-ce qu’est si grave
pour tous les faire barrir aussi fort ? »
Il dit : « Je vais parler, en épargant ma bave.
Ceux-ci ont pas même l’espérance de mort
seconde, et leur vie miraude est si nulle
qu’ils envient n’importe quel autre sort.
Du nom d’eux ne perdure zéro molécule ;
Pardon ou Punir n’en veulent pour balle-peau :
ore devisons plus d’eux, mais admire et circule. »
Lors je mirai, et gaffai un porte-drapeau
qui galopait en rond à toute berzingue,
comme s’il serait interdit de repos ;
et après lui défilait un si long bastringue
de gens, que j’aurais pas cru que ça fût
possible que la mort autant en déglingue.
En ayant remis certains d’eux dans mon affût,
je ravisai tout d’un coup la tonsure
de celui qui lâchement fit le grand refus [2].
A l’instant je pigeai et sus pour sûr
que c’était là la secte des ganaches
tenues par Dieu et l’autre camp pour salissures.
Ces mauviettes, qui furent vivantes macache,
pastiquaient nues et stimulées sévère
par des mouches et des guêpes bien vaches.
Elles rayaient de sang leur tronche de travers,
lequel, mouillé de pleurs, leur tombait aux chevilles
y étant récolté par des horribles vers.
Posant ensuite plus à distance mes billes,
je vis des gens au bord d’une grande Seine,
qui me firent dire : « Maître, ça me titille
de savoir qui c’est, et quelle loi les entraîne
à vouloir se grouiller de traverser,
comme on voit sous ce filet de lueur à peine. »
Et lui à moi : « Dans ceci tu seras versé
quand nous aurons plus loin mouillé nos bas
sur ces bords glauques par l’Achéron bercés. »
Lors, les prunelles honteuses braquées bas,
craignant de le bassiner trop par mes remarques,
je m’abstins jusqu’à l’eau d’autre débat.
Et voici s’en venir vers nous en barque
un vieux birbe tout blanchi d’antique persil,
criant : « Merde à vous, poubelles ! on embarque !
Espérez plus jamais voir le ciel éclairci :
je viens vous convoyer vers l’autre rive
en chaud, en gel, en ténèbres toujours noircies !
Et toi qu’es à côté, âme qu’est vive,
sépare-toi de ceux-ci qui sont morts ! »
Mais voyant que je durais là comme une endive,
il dit : « Va ailleurs ! trouve un autre port
pour passer vers l’amarre où tu veux : pas chez moi !
une noix plus fluide servira ton transport [3] ! »
Et mon guideur, lui : « Charon [4], moins d’émoi :
c’est voulu ainsi là où est possible
tout ça qu’on veut, aussi malcontent que tu sois ! »
Alors les joues barbues furent moins irascibles
du batelier des mortes étendues
qui avait des yeux ronds, brûlants, irrépressibles.
Mais la troupe des morts nus, très tendue,
avait viré de couleur : tous battaient des dents
à cause des rudes paroles entendues.
Ils blasphémaient sur Dieu, leurs ascendants,
tout l’humain genre, et le temps et le lieu,
leur famille et leur arrivée dedans.
Et en se lamentant à qui mieux mieux,
tous se regroupèrent à la rive mauvaise
qu’attend quiconque a pas peur du Bondieu.
Charon, le rabouin aux mires de braise,
leur fait son signe et à tour de rôle les cueille,
rossant les plus lents de sa rame aux portugaises.
Comme en automne s’enlèvent les feuilles,
l’une après l’autre, tant qu’enfin le branchage
voit ses restes que le plancher accueille,
pareil, dès le signal, s’élancent du rivage
ces sales engeances d’Adam, une à une,
à la façon d’un piaf que l’appeau encourage.
Ainsi s’en vont-elles sur l’onde brune
et avant que la file ait là-bas descendu,
une autre attend de ce côté de la lagune.
« Mon petit », dit le bon maître, « les loquedus
qui sont claqués dans la divine colère
se retrouvent ici, de tous pays rendus ;
et pour passer le fleuve s’ils accélèrent,
c’est que justice d’en haut tant les éperonne
que leur trouille se mue en un désir éclair.
Par là n’arrive jamais d’âme bonne,
et si donc en te voyant Charon gronde,
ore piges-tu sans doute ce qu’il claironne. »
Il achevait, quand le noir terrain à la ronde
remua si lourdement que, si j’y repense,
j’en retranspire encore à cette seconde.
De la terre secouée de pleurs un vent immense
souffla d’où fusa une clarté vermeille
annulant brutalement tous mes sens :
je tombai raide, assommé de sommeil.


Antoine Brea est écrivain et traducteur (voir notamment sa traduction de Perceval ou le Conte du Graal). Il publiera prochainement une nouvelle adaptation de La Divine Comédie. Lire ses textes sur Oeuvres ouvertes.

© Dante_traduction Antoine Brea _ 29 septembre 2015

[1… mauvais chœur / d’anges qui ne furent soumis à Dieu / ni rebellés, voulant qu’eux-mêmes pour vainqueurs : Une tradition dit qu’au moment de la rébellion des mauvais anges contre Dieu, une partie des créatures célestes serait restée suisse.

[2… grand refus : Il doit s’agir du moine-ermite Pietro de Morrone, ou saint Pierre-Célestin, qui sous le nom de Célestin V fut élu pape en 1294. Le peuple chrétien en attendait beaucoup, car détaché des intrigues, et d’une piété radicale, il paraissait à même de promouvoir l’urgente réforme de l’Eglise. Manipulé, il abdiqua pourtant au bout de peu de mois. Boniface VIII, haï de Dante, prit sa place.

[3une noix plus fluide servira ton transport  : La navette fluide et légère (« vasello snelletto e leggiero ») portant les âmes promises au paradis (v. Purgatoire 2).

[4… Charon  : Nocher des enfers dans la mythologie grecque. Comme d’autres divinités païennes, il est changé, chez Dante, en démon.

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