Œuvres ouvertes

Le Livre de Franza (extrait 1) / Ingeborg Bachmann

Deuxième chapitre : Les années Jordan

Roman inachevé publié pour la première fois en 1978 dans Werke, tome 3.
En 1995 fut publiée une édition génétique rassemblant tous les textes du Nachlass, esquisses, pré-textes et autres versions se rapportant à ce roman inachevé. In : Ingeborg Bachmann, Todesarten-Projekt, direction Monika Albrecht und Dirk Göttsche, München, Piper Verlag, tome 2.
Traduction existante de Miguel Couffon de la version des Werke, tome 3, chez Actes Sud.

C’est facile de se séparer, quand tout va bien, à peu près bien, mais ainsi, ce n’est pas possible, avec cette bave sur le visage qu’il faut essuyer, avec tant de questions restées sans réponse, que je pose à chaque instant, toute la journée je nage dans le brouillard de ces questions, je ne cesse de dire, pourquoi as-tu fait cela, et puisque tu l’as déjà fait : était-ce intentionnel, pourquoi voulais-tu me détruire, que t’ai-je donc fait, parfois je souhaite que tu n’aies agi ainsi que par légèreté, manque de réflexion, mais peut-on par légèreté, non on ne peut pas. Il savait bien que je comprendrais, un beau jour, qu’aurait-il donc dû attendre d’autre, ma mort, mais j’étais en si bonne santé et bien plus jeune que lui, donc il ne peut avoir calculé dans ce sens-là, mais dans le sens contraire, alors un jour, dans dix ou vingt ans, en rangeant ses travaux, avec ses assistants, j’aurais trouvé ces notes. C’est donc ce qu’il voulait, que vingt ou trente ans de vie commune tombent en ruine, dans un tel instant. Voilà ce qu’il voulait. Comprends-tu. Tu dis fascisme, c’est étrange, je n’ai jamais encore entendu ce mot pour désigner un comportement privé, non, pardonne-moi, cela me fait rire, mais non je ne pleure pas. Mais tu as raison, car il faut bien que cela commence quelque part, naturellement, pourquoi ne parle-t-on de cela que lorsqu’il s’agit d’opinions ou d’actions publiques ? Oui, il est malfaisant, même si aujourd’hui on ne doit pas dire malfaisant, mais seulement malade, mais quelle est donc cette maladie dont souffrent les autres et pas le malade ? Il doit être fou. Et personne n’a l’air plus raisonnable. Je ne peux expliquer cela à personne, aller nulle part pour prouver qu’il l’est vraiment. C’est terrible comme il m’a tourmentée, mais pas spontanément, ou que rarement, non, avec réflexion, tout était calculé, tactique, tactique, comment peut-on calculer ainsi ?

Que de questions inutiles. Quand cela existe, et je ne l’avais pas encore remarqué, quand les sadiques ne se trouvent pas seulement dans les services psychiatriques et dans les tribunaux, mais parmi nous, avec des chemises blanches immaculées et des titres de professeur, avec les instruments de torture de l’intelligence,

Non, non.

Et Franza dit : pourquoi quelqu’un veut-il assassiner sa femme ? Pourquoi quelqu’un déteste-t-il les femmes et vit avec elles ? (….) [1]

Je ne sais pourquoi [2], ces jours-là, je rencontrai tant de gens qui savaient tous quelque chose, à chaque fois quelque chose de différent, toujours contradictoire, chaque phrase une mine sur laquelle je posai le pied. Alda dit qu’elle regrettait beaucoup que Leo allât si mal, j’ignorai qu’il allât mal, à la maison il sifflait et écoutait ses bandes magnétiques comme s’il se réjouissait diablement d’un événement à venir. De quoi ? Elle ne savait pas que j’allais mal, je ne dis rien et essayai de comprendre les dessous de l’histoire.

Il avait parlé avec elle, elle finit par dire qu’elle ne voulait pas entrer dans les détails, qu’une séparation était quelque chose de très pesant. Très pesant sûrement pour les deux partis. Je la fixai du regard et m’en allai, dans la rue, soudain de nouveau la douleur, cette étrange douleur. Je me dis que je n’avais pas encore surmonté la grippe, il fallait que j’aille tout de suite m’allonger et prendre des cachets, il n’y avait rien d’autre à faire, mais le soir en rentrant à la maison il dit : ah, ah, Madame est couchée et lit, je me levai et me traînais dans l’appartement, je lis les premières épreuves et préparai l’enveloppe, la mise en page était arrivée, après le dîner je m’y attelai et là je vis que dans les remerciements aux collaborateurs, à Riedel et Prohaska et Emmi mon nom manquait, ce n’était pas tant l’absence du nom que je regrettais, non, j’y voyais surtout le signal de quelque chose d’autre. Il voulait m’éliminer, mon nom devait disparaître, pour que je puisse avoir réellement disparu. Et cela m’atteignit plus profondément encore, car même si tout nom est superflu, rien d’autre qu’une signature permettant de contrôler l’exactitude et de rendre compte de la responsabilité de chacun, cela représentait tout ce que j’avais jamais fait de visible, le seul travail qui ne fût pas uniquement pour lui. Cela m’avait permis de tenir durant quelques années, de me maintenir en vie, mon ardeur, mes convictions. Je pris les premières feuilles de la mises en page, les lui portai et dit, sans rien laisser paraître, il faut que tu vérifies certaines choses toi-même, l’avant-propos aussi du reste. Une heure plus tard, il me rapporta les feuilles dans le salon et dit, pas de problème, tout va bien, j’ouvris aussitôt à la page de l’avant-propos et vis que rien n’était changé. Alors je le regardai.

Oui, je n’ai fait que le regarder, et je commençai à comprendre sa stratégie, c’était un grand stratège, avant toute chose. Il sourit et dit, on pourrait s’accorder un petit Whisky, nous sommes presque au bout de nos peines. Il me versa un verre et me l’apporta, je ne le quittai pas des yeux, et je sus que je ne réussirai jamais à lui demander des explications, à lui dire quelque chose, à ta santé, dit-il, ce fut une période difficile. Je levai mon verre et je sus qu’il savait parfaitement, il savait ce qui se passait en moi et il en jouissait, je dis tout à coup que j’avais été chez Alda. Ah, ah et que fait notre éternel boute-en-train ?Je répliquai qu’elle n’était pas vraiment disposée à la gaieté, qu’elle se faisait du souci. Certainement à propos des autres, c’est ce qui fait d’elle un boute-en-train, ne trouves-tu pas ? Je crus que j’allai étouffer en avalant mon Whisky, je me levai brusquement et remarquai que je claquais des dents, je ne pouvais plus parler, je voulais quitter la pièce avant qu’il ne le remarquât.

Il rit, fit la moue, me retint. Ta grippe vient toujours au moment propice quand il s’agit de me gâcher une soirée. Tu as de la fièvre ? Je secouai la tête. Tu te laisses aller, dit-il lentement, ne trouves-tu pas. De quoi tu as l’air, ne te passes pas sans cesse la main dans les cheveux, tiens-toi mieux, ou bien te crois-tu attirante quand tu te tiens voûtée ? Quoi ? Quoi ? La petite Franza en pleurs. Nous y voilà. Une belle soirée en perspective. Très réjouissante. Une heure plus tard, je l’écoutais crier, je me tenais la tête et il criait, voilà où nous en étions arrivés de nouveau, moi collée au siège, immobile, et les phrases qui me mitraillaient, je ne savais plus ce qu’il voulait encore de moi, ce dont il parlait, mais à chaque fois que j’aurais enfin pu décrocher, un nouveau coup s’abattait, une phrase choisie qui transperçait ma tête.

Autrefois j’avais dit cependant quelque chose, une fois dans la nuit : je pense autrement, je ne pense pas comme toi, je savais que c’était à ce moment-là hors de propos, mais cela s’était constitué en moi, cette pauvre phrase, avec laquelle je voulais soudain imposer mon être. Excellent, dit-il, alors allons-y, dis-nous donc ce que tu penses.

Pas ainsi, dis-je, je veux dire, en tout je pense tout autrement. Oui, tout autrement. Comme on marche autrement, comme on respire ou agit autrement.

© Ingeborg Bachmann _ 1er avril 2010

[1Werke , tome III, p. 403.

[2Passage en partie inédit en français, extrait du deuxième chapitre « Die jordanische Zeit », Todesarten-Projekt, sous la direction Monika Albrecht und Dirk Göttsche, tome 2, op. cit., p. 209-210.

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