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Oeuvres Ouvertes : Joël Vernet | Lettre des îles Solovki

Oeuvres Ouvertes

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Joël Vernet | Lettre des îles Solovki

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Qu’importe l’âge, les humeurs, on marche toujours vers l’abîme et pour se consoler, quelques-uns espèrent en la résurrection. C’est leur songe de grande ou petite ferveur. Mais la seule question qui vaille à mes yeux est celle-ci : comment avez-vous vécu, quel sens avez-vous donné à votre vie, quels ont été vos rapports avec celle ou celui qui venait à vous, vous approchait, vous frôlait. Quelle part de vie avez-vous accueillie sur vos deux paumes ? Si je crois en l’âme vivante, je ne crois en rien à l’âme morte. Le temps efface toutes les traces jusqu’à celles des tombes. On ne distingue même plus ces magnifiques cimetières perdus dans les champs, enfouis dans les sous-bois ou sous l’asphalte de nos routes censées nous emporter vers l’infini. Ainsi ce cimetière des îles Solovki où les fleurs embellissent jusqu’au faîte des arbres. Des tombes sont en ruines, d’autres resplendissent sous ce soleil de fin d’été. On peut s’asseoir ici, vivre l’impression de causer avec les morts, d’échanger avec les nuages. Il y a des bancs pour cela, où l’on vient manger, boire. Il y a là des morts récents, de plus anciens, les détenus du camp de travail de l’époque dite révolutionnaire, des torturés de l’époque des Tsars, tous innocents aujourd’hui, tous, jusqu’au plus criminel d’entre eux. Innocents, c’est le soleil qui me lance cette phrase venant rebondir sur mon épaule. Vivant, je pourrais m’endormir dans ce silence de mort, partir, tout oublier. Je ne serais plus rien, plus rien, juste un peu de poussière dans cette macération de l’île où tout est donné présentement à profusion, en abondance : arbres, fleurs, champignons, ruisseaux, poissons et lumière, lumière !

Mais à cet instant le souvenir m’arrache à cette rêverie. Je dois me pencher sur le visage mort de ma mère, cette très vieille-jeune fille. C’est un jour de printemps, un jour où tout semble s’ouvrir : la végétation, les fleurs, les gens. Comme si la vie revenait enfin, que l’on découvrait la vie telle qu’elle devrait être : insouciante. Je me penche vers ses yeux clos, la poitrine emplie de sanglots, son visage de cire : mon corps hoquète en silence. C’est une chambre triste où l’air n’entre pas, nous aurions besoin d’air, d’air pourtant, un air frais sur tous ces visages qui sont là à faire la ronde. Mais aucune fenêtre. Pas un bruit non plus, même une mouche qui viendrait distraire le regard. La mort avale tout, sidérante. On parle ainsi, et ce n’est pas faux, d’un silence de marbre, un silence sans douceur. On voudrait dire quelques mots à tous ceux qui sont là, les femmes et les hommes fraternels, mais aucun son ne sait sortir de notre bouche. Dire aux nuages l’indicible de la peine, sortir, quitter la chambre, aller vers le dehors, traverser les jours d’été, les bras emplis d’une brassée de lumières, d’un feu de joie.

Tu es entrée dans le dernier silence. Oserai-je dire enfin, après tant d’années où souffrir fut ton lot. Mais suis-je en droit d’avancer une pensée si terrible ? Pourtant j’ai en horreur ce mot souffrir ; la pitié me dégoûte. J’aime tous ceux qui ont connu la honte, la honte profonde, inexplicable. La compassion n’est pas la pitié, surtout la compassion silencieuse. Si l’humanité perd cela, elle perd tout. À quoi bon être un homme, vivre, si plus aucun regard ne bouleverse, aucune situation ne dérange ? Plutôt que de vivre debout, terme bien ronflant, nous devrions vivre penché, oui penché, nous pencher un peu, un tout petit peu vers plus faible que soi. La vie facile est accablante. Tu nous a enseigné cela sans le savoir, sans le vouloir vraiment. En accomplissant ton travail de mère, un travail tellement ordinaire que personne ne le remarque jamais. Je pourrais citer mille exemples qui ont fait de ta vie un labeur de sainte, mais à quoi bon puisque tu as rejoint l’immense peuple du silence. Tu es couchée maintenant près du visage de ton amour. Rejoints l’un et l’autre par-delà le temps, les années, les douves, les intempéries, les orages, les doutes, les cruautés, les quelques joies. Et on me demande d’écrire des romans, on demande à tous les poètes d’écrire des romans, comme si la vie brute, portée à hauteur de chant, n’était pas suffisante. Donner libre-cours à l’imaginaire, comme ils disent. Inventer, inventer, pourquoi pas. Comme sur un jeu d’échecs, faire se mouvoir des personnages. Mais je n’ai jamais ressenti ce besoin car la vie, je l’ai toujours eue sous la main sans même aller très loin. Elle suffisait à ma contemplation. Mes héros étaient contre mon épaule, juste à l’autre bout du chemin. J’ai parié seulement sur l’éclat de quelques mots, sur la grâce, le miracle, car sans miracle pourquoi écrire, pourquoi écrire tous ces livres laborieux qui ne nourrissent plus personne. Tout cela grâce à toi, tes silences, tes phrases exemplaires, tes attentions, tes intuitions, et l’infinie sagesse de la Nature. Voilà mon Livre. Je le dois aux inconnus, à la bonté du soleil, à la beauté de l’été, à l’extraordinaire prouesse de la musique et du langage. Je ne pourrai jamais régler une telle dette, pardonne-moi. L’avenir de toutes ces pages est incertain, mais cette fragilité me bouleverse. Il m’a toujours paru que seule la fragilité deviendrait un jour souveraine. Tiens, comme cette herbe tremblant au vent, là, juste à côté de mon pied, poussant sur le tumulus sous lequel dort quelqu’un. Et je lis Vie éternelle dans les nuages qui passeront encore lorsque nous ne serons plus.

Tu es désormais de l’autre côté où les mots n’ont plus cours, plus aucun poids. Ils en ont déjà si peu du côté de cette vie ! Tu ne bougeras plus, ne te déplaceras plus, te rendant ici ou là, poussant une exclamation, un petit rire étouffé, ne voulant surtout déranger personne. Et ton sourire, ton sourire. Ta bienveillance. La Grandeur de quelqu’un se tient souvent dans un détail, un geste infime. Définitivement sédentaire, contrairement à moi qui ai encore quelques années vaillantes devant moi pour aller et venir, dire, contempler, observer ce monde si touffu, si confus.

Je t’écris de très loin, c’est peut-être la dernière fois, de la pointe des îles Solovki en mer blanche, assis sur quelques pierres, face à l’île aux Lièvres prise encore dans les brumes du matin. C’est un monde irréel. On dirait une fumée légère, une sorte de voile, un paysage chinois tel que l’on en reproduit dans les livres de peintures, comme l’on en voit dans les agences de voyages où tu n’allais jamais, agraffé aux murs pour attiser le désir des voyageurs. C’est maintenant que je réalise cela : sans doute, de ta vie, n’es-tu jamais entrée dans une librairie, dans un restaurant, le coeur en fête, pour passer un « bon moment », « goûter à la liberté ». Dans une librairie, jamais tu n’es entrée, de cela j’en suis sûr. Saisir un livre, en ouvrir les pages. Alors que j’ai passé ma vie à me laisser dévorer par ceux-ci. Ces choses si simples, tu ne les as jamais connues, vécues, comme aller avec un homme dans la douceur d’un soir, accomplir une promenade aux alentours de ta maison ou bien le long de la mer, des chemins de campagne, main dans la main, épaule contre épaule.

Sur ces pierres, c’est à cela que je pense : il m’a fallu toujours être très loin pour écrire, vous écrire, ressusciter les épopées anciennes. J’ai pris des trains, de nombreux trains, aimant leur musique. J’ai dormi sur des bancs de gare. J’ai vécu nombre de nuits sans sommeil pour être allé très loin, fuyant je ne sais quoi, je ne sais qui, peut-être rien du tout, enivré par la fuite, me tenant loin, loin, le plus loin possible pour ne plus les entendre vociférer leurs mensonges, répandre leurs vanités. J’ai connu l’ennui qui n’est à rapprocher d’aucune philosophie orientale, ce qu’ils nomment le vide dans une langue si ténébreuse qu’elle me donne le tournis. Tout est plus simple que les propos les plus savants. L’ennui, l’ennui salvateur. La vie fragile, si tremblante. L’inconnu. On écrit parce qu’on tâtonne, parce que l’ignorance nous empoigne. On écrit car l’on ne sait pas vraiment parler de toutes ces choses. Elles nous donnent parfois des larmes et de la joie, tout cela mélangé alors, quand on coupe du bois ou que l’on marche, on fredonne cette étrange chanson, ce mystère que l’on a au bord des lèvres. Allez comprendre.

Je suis maintenant à t’écrire, à vous écrire, un livre n’étant qu’une lettre interminable, inachevable, adressée à tous, d’une île du bout du monde, d’une île prise durant trois saisons dans les glaces. J’ai traversé la maison silencieuse d’Anna Akhmatova, séjourné dans la ville natale de Varlam Chalamov, vu des villages entièrement effondrés, à l’abandon. Et je reçois cette lumière blanche des confins, du Nord. Une lumière sans date, d’aucune époque. Une lumière de tous les temps avec les noms, les verbes des hommes. Leurs sacrifices. Écrire de très loin ne fut jamais pour moi une coquetterie. Être très loin et être aussi au coeur de l’Histoire. Vivre m’a contraint à aller et venir, mais je n’ai jamais pensé que le voyage était le seul combustible, même si j’en aime le mouvement. J’ai dilapidé tant d’années à cela. Sont-ce des années perdues puisque l’égarement fut si grand ? C’était une question de souffle, de regard, alors pardonne-moi d’avoir été si peu souvent à votre table. J’ai glissé du Nord au Sud, pris des chemins que tant d’autres ont empruntés avant moi. Je me suis nourri de leur expérience, souvent faite de ferveur et de solitude. Je ne suis presque pour rien dans ce cheminement. J’ai aimé me retrouver seul dans des villes étrangères, privé de langue, abasourdi. À cet instant, je contemple un port où s’animent des grues. C’est dans une ville du golfe de Finlande. Des dockers chargent inlassablement des longs billots de bois. Cela aussi est une danse si minutieuse, un travail de haute précision. Une véritable musique que le cliquetis des outils. Le soleil incendiant les quais, le pont des cargos. Je suis si petit sous l’ombrage d’un arbre. Ne suis-je pas semblable à cet homme là-bas sur le pont d’un bateau lançant des signes au grutier pour que les bois retombent dans la phrase comme une lettre de l’alphabet ? Ici, c’est l’été encore pour très peu de temps. La lumière ruisselle sur les pierres. J’écris grâce à cette lumière du silence, allant à la rencontre des vivants et des morts. Je regarde la mer, les étincelles de la mer. Les mouettes écrivent bel et bien sur le parchemin des nuages. Je découvre au matin leurs traces dans mes songes.


Joël Vernet est né dans un village aux confins de la Haute-Loire et de la Lozère. Dès les années 1975, entreprend plusieurs voyages à travers le monde qui le conduiront en Afrique, Asie, Europe. A vécu deux ans à Alep (Syrie) Il a publié plusieurs livres chez Lettres Vives, Fata morgana, Cadex Editions, l’Escampette, La Part des anges, Le Temps qu’il fait, La Part commune, tous livres inclassables, ni poèmes véritables ni journaux de voyages, où sont célébrés le minuscule et l’immense, le proche et le lointain. Travaille avec des photographes (Michel Castermans, Françoise Nuñez, Bernard Plossu, Pierre Verger) et de nombreux peintres, en particulier Jean-Gilles Badaire.

Ce fragment est issu d’un texte à paraître aux Editions Lettres Vives sous le titre : Dire aux nuages le livre de l’été, rêveries dans le jardin.(D.R.)

Mise en ligne le 17 octobre 2015.

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