Œuvres ouvertes

Ernst Bloch, vingt-cinq ans après : "Penser signifie dépasser"

Comme si c’était hier...

4 août 2002 : Ce dimanche, il n´y a personne dans les allées du cimetière ; il est à peine dix heures, et j´avance sans savoir où se trouve la tombe, en me disant que je verrai bientôt un rassemblement à un endroit, et qu´il ne pourra s´agir que du lieu que je cherche. Hier, dans le journal local, j´ai lu que la municipalité rendrait hommage ce matin à son philosophe, au seul grand philosophe qui soit resté là jusqu´à sa mort (tandis que Hegel ou Schelling ne vécurent à Tübingen que quelques années de jeunesse, pour finir leur vie à Berlin, célébrés). Je ne suis pas habitué aux hommages, encore moins aux cérémonies dans les cimetières. Je me rends rarement sur les tombes des quelques morts de ma famille (l´éloignement aussi), mais il se trouve que je vis à quelques centaines de mètres du cimetière, et qu´en plus Ernst Bloch fait partie pour moi des quelques grandes figures intellectuelles du vingtième siècle. Jusqu´à hier je ne savais pas qu´il avait été enterré à Tübingen, encore moins au cimetière de la colline. Dans le journal le maire d´alors déclarait avoir hésité à l´accueillir dans le cimetière du centre-ville, là où se trouve enterré Hölderlin. Herr Schmidt ou Fischer, je ne sais plus, disait qu´à l´époque, en 1977, on pensait fermer le cimetière, et qu´on n´accueillait plus que les " citoyens d´honneur " (Ehrenbürger). Bloch n´était pas " citoyen d´honneur ", on l´avait donc enterré en dehors de la ville, peut-être aussi pour n´avoir pas à subir la présence des contestataires dans les allées du cimetière historique ? Mais Hölderlin n´avait-il pas fréquenté quelques esprits révolutionnaires de son temps ? Et Schelling n´avait-il pas planté l´Arbre de la Liberté et traduit la Marseillaise quelques années après la Révolution française ?

En continuant d´avancer dans le cimetière, je ne vois toujours aucun rassemblement. Pourtant à un endroit il y a un petit groupe, quatre-cinq personnes. Je ne m´attendais pas à la foule, mais pas non plus à aussi peu de monde. J´hésite d´abord à les rejoindre, craignant d´arriver au milieu d´une famille se recueillant sur la tombe de l´un des leurs. Mais sur la pierre il y a une couronne, et à l´attitude des silhouettes je vois qu´il s´agit bien d´une cérémonie officielle. Je m´approche alors.

Il y a vingt-cinq ans, à son enterrement, il y avait trois mille personnes, et parmi celles-ci bon nombre d´étudiants qui avaient interrompu leurs vacances. On admirait chez Bloch un penseur dissident qui avait fui le régime nazi et connu Lukács, Benjamin, Adorno, qui était capable de déclarer à la remise d´un prix pour la paix attribué par l´association des libraires allemands, en 1967 : " Il y a encore une autre dimension de vérité que la pure adaptation contemplative de la pensée aux réalités sociales, et nous voulons être et agir conformément à cette vérité meilleure, en résistant à toute l´injustice impériale de ce monde ". Derrière ces propos, il y avait aussi un homme qui, à l´Ouest au moment de la construction du Mur de Berlin, avait décidé de ne plus revenir en Allemagne de l´Est, où il avait demandé à plusieurs reprises la libération de quelques dissidents. L´ennemi n´était donc pas seulement le capitalisme, mais toutes les formes d´aliénation de l´homme.

Sur sa tombe on peut lire deux phrases tirées de ses œuvres. L´une affirme : " Penser signifie dépasser ". L´autre, un fragment de phrase, se situe dans la perspective des Lumières : " Le désir de l´homme de devenir un homme véritable ". (La pierre tombale, raconte un visiteur, est un bloc de calcaire trouvé quelque part sur le Jura souabe, non travaillé, et bizarrement troué à son sommet.) Marqué certes par les Lumières et son désir de perfectionnement de l´homme, Bloch a développé sa pensée dans une perspective plus large que la modernité, on s´en rend compte en lisant son livre La philosophie de la Renaissance, où il est question de Paracelse, Boehme, Galilée, Machiavel… et d´un homme nouveau, " qui invente et qui ose ". La figure symbolique de cet âge est celle de Faust, autour de laquelle s´articule son Introduction à la philosophie écrite à Tübingen. Faust est le Wanderer, l´errant du savoir, celui qui se construit dans l´errance : " Un homme emmène ce qu´il est quand il part au hasard. Mais en même temps il sort de lui-même, s´enrichit des champs, de la forêt, de la montagne. Il réapprend aussi littéralement ce qu´errer veut dire et ce qu´est un chemin, et la maison qui l´accueille finalement n´est en rien évidente, elle est atteinte ".

Devant sa tombe aujourd´hui, il n´y a donc que quelques personnes (deux, trois arrivent encore). Tous ont une trentaine d´années de plus que moi, et ont connu Bloch. L´un d´entre eux est un de ses disciples d´alors, qui a continué sur les pistes ouvertes par son maître. Un couple d´architectes évoque le philosophe et son épouse Karola (morte en 1994), leur maison, avec des mots simples et justes. L´Allemagne d´aujourd´hui aurait bien besoin de lui maintenant, dit la femme. On pense en effet que la politique néo-libérale du parti social-démocrate aurait été fustigée par le vieux penseur de " l´utopie concrète ", quand tant de philosophes actuels n´ont plus rien à dire et acceptent occasionnellement des places dans les ministères. Pourtant, un philosophe de Tübingen a cru bon de déclarer que Bloch n´était plus lu parce que ses livres ne permettraient pas de penser la globalisation ou les attentats du 11 septembre… On croit rêver : des penseurs apolitiques enterrant leurs aînés contestataires un peu plus profond.

Il suffit pourtant d´ouvrir un livre de Bloch pour se rendre compte de ce que sa lecture peut nous apporter pour penser notre temps, et comment celle-ci peut nous encourager à aller au-delà, à chercher de nouvelles possibilités de vie. Quel philosophe vivant s´interroge aujourd´hui sur le concept d´utopie, sur la question de la " potentialité de l´être ", sur ce qui n´est pas encore réalisé et doit advenir pour mettre fin à l´intolérable ? N´est-il pas urgent qu´à une époque où un mouvement anti-mondialisation se structure, on analyse ce que Bloch entendait exactement par " images-souhait ", afin de pouvoir travailler aux propositions et actions précises qui peuvent changer le présent ? Bloch parlait de " science de l´avenir du réel ". Il semble qu´aujourd´hui le mouvement contestataire, aussi généreux et indispensable soit-il, n´ait à disposition qu´une " connaissance des méfaits du présent "…

À la fin de sa vie, le très vieil homme – il a disparu à quatre-vingt douze ans - accueillait encore ses étudiants chez lui pour animer des séminaires. Il fréquentait et soutenait les esprits contestataires comme Rudi Dutschke. Aujourd´hui que Bourdieu est mort, alors qu´on vient de faire passer les pires lois sécuritaires jamais votées à l´Assemblée française depuis Vichy, quel grand intellectuel ira se révolter contre la société que ce gouvernement nous prépare, et ce au nom d´une vision supérieure de l´homme ? Philosophes, penseurs, un petit effort !

Voir aussi ce récit de La Main de sable

© Laurent Margantin _ 4 août 2012

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