Éditions Œuvres ouvertes

Claudine Chapuis | Maria au fichu bleu entre 20 et 30 sur le parvis de la gare

dissémination d’octobre 2015

Maria ignore sûrement que, si les mythes sont mondialisés depuis la nuit des temps, c’est parce qu’ils voyagent dans les jabots des oiseaux migrateurs qui les essaiment à la surface de la terre, lâchent des bohémiennes au pied des cathédrales, des princesses de Nicomédie en Bretagne ou propulsent des titans dans le ciel. Et elle ne sait pas non plus que, si elle habite dehors, c’est parce qu’elle habite un mythe et que les mythes finissent mal, en général. Se souvient-elle seulement du cliquetis des bracelets aux chevilles et du grincement des roulottes et d’un peuple libre et pourchassé qui, la nuit venue, mangeait des poules volées cuites dans une coque d’argile ? C’est difficile car dans l’endroit où elle se trouve maintenant les ailes de poulets enfermées dans des congélateurs s’appellent des Nuggets.

Menue comme une brindille couronnée d’un fichu bleu, Maria. Ne volent plus que les arabesques ébauchées par l’ourlet de sa jupe à chaque pas qu’elle fait sur le parvis de la gare. Devenue randonneuse sur bitume elle a appris à suspendre la patience aux longs intervalles d’entre les pièces de monnaie. Devenue profileuse aussi. Quand elle en repère une qui, assise sur un pilier, occupée au téléphone, fait de la main un geste qui, plutôt qu’un congédiement récurent (va te faire voir) peut s’interpréter comme une réponse différée, elle s’assied en face pour attendre. Le bras gauche incurvé contient son bébé, la main droite prête à s’incurver quand arrive le moment opportun pour l’offrande.
Pour ponctuer le geste, elle sait rependre le récit, le rebroder de détails, vrais ou faux, mais il importe peu d’évaluer la part d’une vérité qui débiterait en stances l’archaïque mélopée qui commence par : c’est pour manger, pour les enfants. Oui, donc quelques pièces. Comment s’appelle ce bébé ? Martha, c’est une fille (qui babille au soleil dans la courbe du bras) et Martha elle a huit mois, son frère est à l’ “écoule”, elle est toute seule la nuit, dormir dehors, la couverture c’est pour les enfants.

Merci, tu es gentille.
Dire De rien ! c’est ouvrir à une suite.

Elle devine qu’on pourrait ne pas en rester là et ressort des outils stratégiques éprouvés : « Tu es belle ». Mais c’est connu cette partie-là, Maria, c’est la même chanson sur les parvis des gares de toutes les villes de France et aussi la suite, quand tu diras « Tu as quel âge » et qu’on te répondra, à ton avis ? Il ne s’agira alors que de viser juste pour soustraire quelques années à l’état- civil, le tout étant de démêler le vrai du vraisemblable car c’est pointu, la lecture de l’âge, chez les gadjos. Et de poursuivre, Guerre, maladie, famille morte, en introduction à

— C’est pour les médicaments, j’ai pas la carte, Martha, elle fait les dents, il faut des suppositoires et aussi pour le nez qui coule et pour la température.

— Alors on va acheter les médicaments. Où est la pharmacie ?

— Loin là-bas dans la galerie, tu n’auras pas le temps d’y aller.

La solution au problème consisterait à donner l’argent mais justement, j’ai le temps, emmène-moi, ce n’est pas parce que tu viens de Bosnie et moi de Bretagne que quelque chose s’oppose à ce que nous scellions notre rencontre en faisant quelques pas ensemble avec, au bras, l’une un bébé et l’autre un ordinateur portable qu’il aurait été astucieux de laisser à la consigne.

Dans les longues files d’attente de la pharmacie, Martha s’énerve, ses trilles finissent par occuper l’espace sonore avec une intensité qui impose une prompte action de médiation entre le peuple rom et le peuple des assurés sociaux parce que Maria est dépassée. Il y a par exemple en langage universel Le Ainsi font font font les petites marionnettes qui, cependant, a l’inconvénient de requérir l’usage des deux mains- il aurait vraiment mieux valu laisser aussi à la consigne l’ordinateur qui pourrait s’envoler- Certains disent comme les poules, c’est tellement facile à désigner, les voleurs de poules. Non mais, c’est juste que le temps des marionnettes permet à une cliente de griller le tour comme s’il y avait pour elle urgence à payer ses sachets de protéines pour maigrir, comme si à l’instant même du règlement elle devait perdre 1,5 kg. C’est comme ça bébé Martha, il y du « à manger », et du « à maigrir », du à grandir et du à rétrécir, c’est les mêmes fabricants …Et il y a aussi du Doliprane et du sérum physiologique et Quel âge a l’enfant ? Un an, répond sa mère au pharmacien tandis que Martha élève une nouvelle protestation dont on ne sait si c’est à cause des suppositoires ou parce qu’elle vient de gagner quatre mois, mais l’âge, hein, c’est une notion relative.

Le retour à la gare est rapide, le temps entre chaque pièce de monnaie est compté. On va se quitter, là je ne peux rien faire de plus, Maria, je ne suis pas d’ici et les Restos du cœur tu dis que tu ne sais pas où c’est, enfin…
Tu es gentille. Mais l’achat des médicaments ayant bousculé le budget prévisionnel, la stratégie de survie impose une dernière tentative. Sortie du Plan B. C’est pour manger, des fois on mange pas pendant un jour. C’est mon oncle qui m’a amenée ici (chapeau mou et moustaches, l’oncle ?) Il m’a laissée et je me suis mariée mais mon mari est parti avec une autre. C’est pour manger, c’est pour les enfants. Tu es belle, ah non, on ne recommence pas avec ça…

— Mais toi, tu as quel âge Maria ? Combien tu dis que j’ai, son regard s’est durci. Signe de défi.
— 30 ans ? Les cils battent pour retenir une larme. Parce que tout le monde dit qu’elle a 30 mais elle a 20 (l’âge qu’on n’a pas tous les jours) et ça vaut pas la peine cette vie, sans les enfants je voudrais être morte !

Consolation ? C’est ton fichu qui te donne l’air plus âgée. Elle sourit, tire sur l’arrière le fichu bleu, découvre une lourde masse de cheveux noirs prête à ruisseler et à se refléter dans des flammes, à recevoir des couronnes d’énormes fleurs blanches et des bijoux dorés, au cas où on serait dans un mythe où elle aurait 20 ans. C’est ton fichu, tu veux essayer mon chapeau ? Elle en rirait presque tout en sachant que ce n’est pas vrai, le fichu qui fait vieillir, mais la part de vérité surgira quand elle va le remettre. C’est que j’ai trop mangé la misère, elle dit : j’ai trop mangé la misère, j’ai beaucoup mangé la misère et la misère est insoluble, à la différence des protéines pour maigrir.

Une vraie larme essuyée du revers du poignet. Tu es belle Maria (si on avait eu du temps, on aurait pu aller t’acheter une robe de 20 ans mais il en aurait fallu pas mal pour trouver une boutique de prêt-à-danser qui vende une longue robe avec des volants, chatoyants). Ce serait du superflu ? Comme une autre fois, c’était dans le centre d’une ville, cette petite fille rom au visage déjà émacié et aux yeux vairons qui mendiait à la devanture d’une pâtisserie de luxe où se devinaient les silhouettes de clients adipeux, chapeautés texans, repus de courbettes obséquieuses et d’effluves cacaotées. Est-ce que tu voudrais une glace ? Oui, avec un presque sourire, elle en voulait une rose, à la fraise. C’est seulement au bout de la rue que s‘était immiscée cette idée que ce n’était pas forcément si malin, que soupçonnée d’avoir acheté une glace avec les sous de la manche elle allait peut-être recevoir une raclée. D’un côté, on sait que ceux qui font le Bien ont le droit de choisir quel Bien ils procurent à ceux qui le reçoivent. Mais de l’autre, se dire qu’en réalité, si on pouvait lui prendre sa jeunesse, personne ne pourrait lui reprendre la glace.

Parce qu’il n’est pas cessible, seul le superflu peut rompre le récit.

Je prierai pour toi dit Maria. Pas la peine, les prières, tu es quitte. C’est suffisant que tu manges la misère pour permettre à d’autres d’ériger des frontières et des normes qui contiennent le rêve hors du monde et te convoquent de temps en temps. High tech maintenant, le monde. Ni fous, ni pauvres, ni déviants, dans le monde design qui supplantera efficacement les idéologies, deux touches suffiront. Justifier. Supprimer. Un jour on sera dans le rêve et le lendemain on se réveillera : Supprimé. Suppression justifiée. Ce n’est pas une consolation pour toi mais on sera de plus en plus nombreux à manger la misère et les mythes et légendes en Nuggets.
Tu n’entends plus dans le tumulte qui s’élève autour de la gare. Le bruit des bétonneuses oblige à élever le ton. A défaut de sequins dorés pour attraper la lumière, tiens encore deux ou trois dernières pièces. Merci, je prierai pour toi. Alors, comme c’est superflu les prières, d’accord. Au revoir (bisou bébé Martha).

Prends soin de toi Maria.


Bretonne en substance, Claudine Chapuis est née de langue maternelle inconnue sous le signe du Sagittaire, ascendant Ecriture. Cette prédisposition zodiacale explique peut-être des choix d’orientations professionnelles et d’engagements dans lesquels l’écriture s’est en priorité imposée au bout de la flèche du messager. A l’articulation d’un entre deux, écrire pour (former, transmettre, animer…) écrire avec (des gens qui ne peuvent écrire ou des gens qui ont besoin d’enchantement) écrire comme relier. Ecriture publique à fins privées. L’activité de biographe pour inconnus exercée actuellement s’inscrit dans la suite de cette démarche.
Jusqu’ici réservés à un lectorat de proximité, les fragments d’écrits foisonnants qui ont jonché ces expériences pourraient être prochainement assignés à résidence entre deux couvertures et faire livre, pour peu que « le messager » finisse par retourner la flèche contre lui.
Parmi les projets à court terme, achever la monographie d’un hameau breton inspirée par une collecte de souvenirs de personnes âgées et reprendre un atelier d’écriture avec des personnes vivant à la rue (écrire pour le dehors)

Son blog : Légions d’humeurs paimpolaises dont est extrait ce texte.


© Claudine Chapuis _ 30 octobre 2015

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