Strict Standards: Only variables should be passed by reference in /home/oeuvreso/www/config/ecran_securite.php on line 283
Oeuvres Ouvertes : Métamorphose du fantastique

Oeuvres Ouvertes

depuis 2000

Métamorphose du fantastique

quelques notes pour le centenaire du récit de Kafka


Kafka écrit La Métamorphose entre le 17 novembre et le 7 décembre 1912. Ce qui devait être au départ une « petite histoire » est devenu, en l’espace de quelques nuits d’écriture, un récit d’une centaine de pages qui ne sera publié que trois ans plus tard.

Dans ses Conversations avec Kafka qui datent du début des années 20, Gustav Janouch évoque le livre nouvellement paru d’un auteur anglais ayant, écrit-il, « copié la méthode de La Métamorphose ». Il semble que, déjà du vivant de Kafka, l’originalité et modernité de ce récit aient fasciné parce qu’on y racontait quelque chose d’inédit : la métamorphose d’un homme en un animal, et pas n’importe quel animal : un insecte, et pas n’importe quel insecte : celui qui inspire le plus de dégoût, un cafard. Bien sûr, il ne s’agissait pas du premier récit où l’on racontait la métamorphose d’un homme en animal, mais c’était la première fois que cela se déroulait dans le cadre familial, au sein d’une ville moderne.

Il y a plusieurs choses qui, dès la première page du récit, attire l’attention du lecteur. D’abord on n’assiste pas à la métamorphose de Gregor Samsa, on ne sait pas comment cela s’est passé, sinon qu’il « se réveille de rêves agités ». Ensuite on se rend compte que Gregor Samsa, malgré son corps de cafard qu’il ne maîtrise pas, reste Gregor Samsa : il est donc encore un homme, il en a la conscience, mais enfermée dans un corps d’animal. Enfin, il n’est pas transporté dans un univers proprement fantastique, il se réveille dans son lit, dans sa chambre, dans l’appartement familial. Rien n’a changé autour de lui.

La Métamorphose est bien un récit fantastique, mais il transforme en profondeur la nature même du fantastique. Ce n’est pas tout le réel qui bascule d’un coup dans le rêve ou le cauchemar, non, c’est un élément du réel qui est touché par le fantastique, et même une partie seulement de cet élément. Chez Gregor Samsa, c’est le corps qui est métamorphosé, et non l’esprit, si bien qu’on a pu interpréter qu’en réalité Samsa avait imaginé cette métamorphose, mais qu’elle n’avait pas effectivement eu lieu.

Ce fantastique kafkaïen n’est pas entièrement nouveau : on peut supposer que Kafka a subi l’influence du Double de Dostoïevski où, là aussi, le fantastique naît de circonstances sociales et d’un état de trouble du personnage dont il est dit au début du récit qu’il a fait de mauvais rêves. Mais Kafka pousse les choses encore plus loin en provoquant un trouble massif chez le lecteur dès la première page de La Métamorphose, en installant un contraste saisissant entre l’apparence de Samsa, sa conscience et le regard de sa famille sur lui.

Le fantastique de Kafka n’apparaît pas sous la forme d’un univers de fiction entièrement à part, mais plutôt comme une espèce d’expérience en laboratoire au sein du réel le plus banal. Il est complètement lié à une expérience personnelle dont on peut trouver les traces dans le Journal, où est souvent évoquée la figure du père. Kafka note par exemple l’expression de dégoût sur son visage quand il lui lit un texte qu’il a écrit. Dans sa Lettre au père, il parle du sentiment de terreur qu’il ressentait enfant face à lui. Le fantastique kafkaïen naît de rapports familiaux et sociaux, et passe par des métamorphoses où l’identité du personnage est d’abord intacte, puis change du fait de la domination qu’elle doit subir. Si Gregor Samsa se change en cafard, c’est sous l’effet d’une domination familiale dont il n’est même pas conscient, et qui le mènera à la mort.

La métamorphose est autant celle de Samsa que de ses proches. Le père se transforme totalement entre le début et la fin du récit. Dans les premières pages, il n’est qu’un vieil homme affaibli, et toute la famille dépend du travail de Gregor Samsa pour subvenir à ses besoins. En vérité, c’est lui le chef de la famille, de par son statut social (il est voyageur de commerce). Mais une fois qu’il s’est métamorphosé en cafard, le père s’habille en uniforme et retrouve une nouvelle vigueur. Quant à sa sœur, après s’être occupé de lui au début en venant le nourrir, elle s’éloigne de lui, semble oublier qu’il est son frère et exige même qu’il s’en aille. Elle travaille et acquiert un nouveau statut social. Après la mort de Gregor qui ressemble à un sacrifice, la famille vit un nouveau départ en prenant un logement moins cher et en envisageant des « perspectives d’avenir pas si mauvaises ». D’autre part, la sœur de Gregor est décrite à la fin comme une « belle fille plantureuse » que le père et la mère considèrent comme un bon capital, car ils pourront bientôt la marier.

Le cafard Gregor Samsa fait apparaître toutes les tensions sociales et financières qui sont au cœur de sa famille et structurent son existence en profondeur, notamment les rapports entre chacun de ses membres. L’écriture fantastique de Kafka a essentiellement une fonction politique. Dans beaucoup d’autres récits, l’animal ou l’homme « anormal » (un artiste de la faim par exemple) sont des créatures fantastiques dont la souffrance et le sacrifice permettent de révéler la cruauté « normale » du monde qui les entoure. Kafka déforme ou transforme un élément du réel pour mettre en lumière l’horreur des modes de domination. L’être métamorphosé ou monstrueux est un révélateur de ce qui l’encercle et l’enferme. Dans La Colonie pénitentiaire, c’est un « appareil un peu particulier » traçant la Loi sur le corps du condamné qui est au centre du récit : pourtant, c’est bien un système colonial qui est dénoncé à travers cette invention fantastique, grossissant une réalité oppressive pour la rendre justement visible. Quand on lit La Métamorphose, ce n’est pas du cafard dont il faut avoir peur, mais de la foule des hommes qui le regardent et le rejettent, c’est de nous-mêmes dont il faut avoir peur.



© Laurent Margantin _ 18 novembre 2015

Un message, un commentaire ?

modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par un administrateur du site.

Qui êtes-vous ?
Votre message
  • Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.

  • Lien hypertexte

    (Si votre message se réfère à un article publié sur le Web, ou à une page fournissant plus d’informations, vous pouvez indiquer ci-après le titre de la page et son adresse.)