Éditions Œuvres ouvertes

Lire Thoreau au Comptoir Voltaire

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Je découvre ce matin en lisant le journal qu’un kamikaze s’est fait sauter au Comptoir Voltaire lors des terribles attentats parisiens du 13 novembre. Café situé au croisement du boulevard du même nom, de la rue de Montreuil et de la rue des immeubles industriels, pas loin de Nation. C’est en regardant sur le web que je reconnais le café où je venais m’asseoir pour lire un moment chaque matin lors de mon dernier séjour à Paris. Je pense avec beaucoup de tristesse aux clients et aux passants tués ou blessés [1], et notamment à la serveuse, touchée au thorax et à l’abdomen.

Pendant ces jours à Paris, je lisais un volume de la nouvelle édition du Journal de Thoreau, que je rouvre ce matin, et je tombe sur ces pages. Alors qu’il suffit d’allumer la radio ou n’importe quel écran pour tomber sur le mot guerre, elles éclairent un peu notre présent où le nom de Voltaire lui-même est prononcé sur le champ de bataille général. Oui, que vive la paix, envers et contre tous les fanatiques.


Henry David Thoreau | La guerre est plus fascinante que la paix




Les hommes ont fait la guerre en répondant à un instinct plus profond que la paix. La guerre est plus fascinante que la paix.

Quand la loi martiale est décrétée sur le monde, chaque Esaü reprend son droit d’aînesse, et ce qui est au plus profond de lui ne manque pas de se manifester. Il efface les anciens décomptes et reprend tout à zéro. Le monde est alors curieux de savoir à quoi une âme va s’abaisser dans une situation aussi nouvelle. Mais quand la guerre, elle aussi, comme le commerce et l’agriculture, devient routinière, et que les hommes y vont comme de simples apprentis réquisitionnés, le héros dégénère en soldat ordinaire, et l’armée permanente en risée permanente.

Aucun effort n’est épargné pour honorer le courageux soldat. Toutes les guildes et corporations sont taxées pour lui fournir un harnachement et un équipement appropriés. Son manteau se doit d’être rouge comme le crépuscule — ou bleu comme les cieux. L’or ou l’argent — le chrysocale ou le cuivre — massif ou simplement plaqué — le désignent comme le protégé des dieux. Le savoir-faire de la ville enchâsse et trempe la lame de son épée — la pourpre de Tyr le rend pareil aux empereurs et aux rois. Où qu’il aille, la musique le précède et lui ouvre le chemin. Sa vie est une fête et la contagion de son exemple ébranle l’univers. Le monde abandonne son ouvrage et sort pour le regarder. Il est le seul et unique homme. Il ne reconnaît aucune des castes ni des conventions rendues respectables par leur ancienneté — non pas fixes mais asphyxiées — ni aucun des gouvernements qui se sont, avec le temps, installés de façon permanente. Un simple roulement de tambour sème la discorde dans les politiques et les mœurs les plus organisées. L’éthique du soldat peut fort bien supporter la comparaison avec celle du prêtre. Il peut rallier, charger, se retirer en bon ordre, mais jamais il ne fuit ni ne flanche.

Le soldat est le héros dégénéré, de même que le prêtre est le saint dégénéré ; et le soldat et le prêtre sont liés à l’instar du héros et du saint. La vertu de l’un est bravoure, la bravoure de l’autre est vertu. L’humanité continue de conférer au soldat les honneurs qui sont uniquement dus aux héros. Elle adore lui rendre honneur. Il est paré d’argent, d’or et des couleurs de l’arc-en-ciel, doté d’une splendide apparence ; la musique est jouée spécialement pour lui, et sa vie est une fête.

L’homme courageux est le seul maître de la musique ; il la reconnaît comme sa langue maternelle. C’est un langage plus mélodieux et articulé que les mots, en comparaison duquel la parole semble récente et éphémère. Elle est la voix du brave. Une voix qui suit le même mouvement et le même rythme majestueux que ceux que la philosophie attribue aux corps célestes. Le cours régulier de la pensée du soldat constitue le tempo de la musique. L’univers qui auparavant agissait seul et de façon discordante avance désormais à l’unisson. Ainsi sont nés la poésie et le chant. Quand, pour la première fois, la Bravoure a pris peur et est partie en guerre, elle a emporté la musique avec elle. L’âme aimait entendre l’écho de sa propre voix. Le soldat, tout particulièrement, exige l’accord et l’harmonie en toute chose. En effet, c’est cette camaraderie dans la guerre qui la rend chevaleresque et héroïque. C’est le vague sentiment d’une noble fraternité avec l’âme la plus pure que le monde ait connue, qui a donné à l’Europe le temps des croisades.

Journal 1837-1840, éditions Finitudes, traduction de Thierry Gillybœuf


© Laurent Margantin _ 15 novembre 2015

[1Information du 15/11 après-midi : il n’y aurait "que" des blessés suite à cet attentat.

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