Œuvres ouvertes

Les Géographes (41)

...

René Maugé


Cela faisait déjà deux semaines que nos deux navires étaient encalminés en face des côtes africaines. Une nuit, je fis ce rêve :
Nous étions dans la grande chambre, au crépuscule. J’étais assis à une table avec Péron, Gicquel et Milius (ce qui me surprit, car il avait embarqué à bord du Naturaliste). Baudin était posté devant une fenêtre d’où il admirait une nappe de zoophytes qui flottaient à l’arrière du navire et diffusaient leur phosphorescence.
Péron avait un livre ouvert devant lui, il lisait à voix haute mais je n’en saisissais que des bribes :
— Le 15 novembre… sous le tropique du Cancer… le 18… parallèle des îles du Cap-Vert… jusqu’à la hauteur de la Gambie… vents nous furent assez favorables… fîmes bonne route… mais ensuite… éprouvâmes des calmes opiniâtres… ne nous permirent pas de couper l’équateur avant le 12 décembre.
Péron lisait et lisait, toujours plus exalté. Soudain, il cessa de lire et se mordit le poing avec une vigueur extrême, les yeux exorbités, comme hanté par je ne sais quelle vision.
Sa voix fut alors remplacée par celle de Gicquel qui répétait inlassablement la même phrase extraite de son propre journal, posé sur la table devant lui :
— Il faut être en effet un piètre marin pour franchir l’équateur à 10 ou 12 degrés de longitude ouest de Paris, au lieu de suivre la route des marins expérimentés à 25 ou 30 degrés ouest !
Plus il prononçait cette phrase, plus il était en rage, tapant sur la table. Milius finit par interrompre Gicquel et lut à son tour, mais d’une voix neutre, un extrait de son futur récit de voyage où il affirmait que nous allions mettre quarante-cinq jours pour nous rendre de la ligne équinoxiale au Cap de Bonne-Espérance, ce qui était beaucoup plus que lors de précédentes traversées. Bizarrement, l’annonce de ce chiffre alors que nous étions loin du Cap ne me surprit pas.
La table était à présent couverte de journaux d’anciens navigateurs que les trois hommes en face de moi ouvraient, fermaient, rouvraient, fouillant dans chaque volume comme s’ils y avaient cherché des informations très précieuses. Quand ils avaient trouvé quelque chose, ils le lisaient à voix haute, tous en même temps, si bien qu’on ne comprenait plus rien à cette bouillie censée démontrer l’incompétence de Baudin.
Celui-ci avait quitté la fenêtre et s’était assis à une petite table dans un coin sombre. Il semblait se moquer totalement de ce que lisaient Péron, Gicquel et Milius, et écrivait son propre journal, l’air très concentré.
J’aurais voulu prendre sa défense en citant le journal de Cook où l’on peut lire qu’il lui avait fallu 101 jours de Plymouth au Cap alors qu’il nous en faudrait 96 à partir du Havre, mais j’étais fatigué de ces discussions qui occupaient nos journées à bord, j’en avais assez de tous ces degrés de latitude et de longitude, j’aurais voulu dormir, j’allais d’ailleurs me coucher sur un coin de table quand je vis quelqu’un rentrer, tenant dans ses bras différents bocaux pleins de zoophytes qui illuminèrent tout à coup la pièce. Baudin s’en saisit, en posa un à côté de son journal dont les pages couvertes de dessins en couleur furent vivement éclairées, et se tourna ensuite vers les trois agitateurs :
— Prenez-en, mes amis, cela vous éclairera pour écrire vos futurs bouquins, et vous pourrez mieux me vomir dessus après ma mort !



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© René Maugé_Les Géographes _ 27 novembre 2015

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