Œuvres ouvertes

Une étude sur Flaubert / Philippe Didion

Gustave Flaubert, une manière spéciale de vivre (Pierre-Marc de Biasi, Grasset, 2009 ; 496 p., 21,50 €).

Trente ans, cela fait trente ans ou plus que Pierre-Marc de Biasi commente, annote et édite Flaubert. Voilà qu’il se décide enfin à livrer un Flaubert intégral, une étude complète - si l’on met de côté son petit volume pour la collection Découvertes de Gallimard. L’événement n’est pas négligeable, mais contient sa part de risque : que peut nous apprendre le spécialiste, fût-il le plus reconnu, après des décennies de gloses ? De Biasi renonce rapidement à la biographie classique : "Entouré des inquiétudes maternelles, un cinquième enfant, que l’on prénomme Gustave, naît le 12 décembre 1821, à quatre heures du matin, etc." Une autre piste se présente, celle de la biographie critique qui consiste à évaluer les travaux des prédécesseurs. C’est vite réglé ("la thèse sartrienne d’une haine viscérale entre Gustave et son père ne tient pas debout"), les légendes sur "Madame Bovary c’est moi" et "Je l’appellerai Emma Bovary" sont tôt rangées dans l’armoire aux fanfreluches, d’ailleurs le volume ne s’encombre d’aucune bibliographie. Il faut inventer une troisième voie et de Biasi sait laquelle choisir : "la critique génétique est une des tendances les plus fécondes de la critique contemporaine". Ca tombe bien, de Biasi est généticien et probablement le seul à s’y retrouver dans les quelque 15 000 pages d’oeuvres de jeunesse, carnets, dossiers documentaires, scénarios, correspondances, notes de voyages et brouillons restés inédits du vivant de Flaubert. Là où tant de biographes s’appuyaient uniquement sur la correspondance de l’écrivain, de Biasi élargit le spectre et le champ d’études, apportant, c’était son but, un éclairage nouveau. Les oeuvres sont étudiées une à une, dans l’ordre chronologique et pour chacune quelque chose de nouveau apparaît, parfois un détail (que recouvre et que devient le "nous", premier mot de Madame Bovary, que signifient les deux occurrences du mot "baquet" dans L’Education sentimentale), parfois une chose plus générale (quelles sont les véritables raisons de l’échec de L’Education). Au passage, l’auteur note l’importance des chevaux dans tous les écrits de Flaubert, réhabilite Maxime Du Camp, rend hommage à Pierre Dumayet (à juste titre, c’est le meilleur lecteur de Flaubert, celui qui en parle le mieux en tout cas), souligne le rôle des Choses de Perec et du Nouveau Roman dans la redécouverte de L’Education sentimentale, étudie précisément les innovations stylistiques apportées par l’homme de Croisset, dévoile les autobiographèmes cryptés dans ses romans, déniche une erreur de date dans la première édition Pléiade de L’Education et, là où tous ses prédécesseurs insistaient sur la masse des lectures entreprises par Flaubert pour sa documentation, se penche sur son travail de relecture de ses propres oeuvres pour ses corrections (volume estimé : 1 080 000 pages). Brillant, sûr de lui, de Biasi séduit et intéresse, même si un vocabulaire un peu trop technique vient obscurcir certains passages. Il répond par anticipation au notulographe qui, il n’y a pas quinze jours, proclamait du haut de son outrecuidance que L’Education sentimentale était un roman "mal fichu". Il manque sans doute à ce jeune coq plusieurs relectures pour savoir de quoi il parle. A ce propos, faisons appel à un connaisseur : "Est à relire - Balzac - Kafka (à finir) - La Bible - La Guerre et la Paix (7e fois) - Stendhal - Le Rouge (12 f.) - La Chartreuse (6e) - Leuwen (10e) - Ulysse (nième fois) - La Tentation de Saint Antoine (4e fois) - L’Education sentimentale (5e fois)", lettre de Georges Perec à Jacques Lederer, 5 septembre 1958. Rien qu’en parcourant à nouveau le roman en diagonale cette semaine, j’ai retrouvé une allusion aux coiffeurs ("Mieux vaut l’exubérance que le goût, le désert qu’un trottoir, et un sauvage qu’un coiffeur !" - et une pierre de plus dans le jardin de mon étude à venir sur la place des coiffeurs dans la littérature française) et une phrase lancée par Hussonnet à Frédéric Moreau lors du sac des Tuileries en février 1848 ("Les héros ne sentent pas bon"), plagiat par anticipation de celle qu’on attribue tantôt à Gide, tantôt à Fargue, tantôt à Cami mais qui semble bien être de Franc-Nohain : "Les capitaines vainqueurs ont une odeur forte".

Les numéros précédents des notules sont consultables sur http://pdidion.free.fr

Notules dominicales de culture domestique, morceaux choisis (2001-2007), 242 pages, 5,50 €, à télécharger sur http://publie.net/tnc/spip.php?article120

Philippe DIDION
http://pdidion.free.fr

© Philippe Didion _ 4 avril 2010

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