Oeuvres Ouvertes

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Journal de Kafka (III, 64) : Hier à l’usine

troisième cahier, nouvelle traduction


18.XI II Hier à l’usine. Rentré en tramway, assis dans un coin les jambes étendues, vu des gens dehors, des lampes allumées dans les boutiques, les murs des viaducs sous lesquels nous passons, tout le temps des dos et des visages, une route continuant la rue commerçante de la banlieue, avec pour vie humaine rien d’autre que des gens rentrant chez eux. Les vives lumières électriques du terrain de la gare, marquées au fer rouge dans l’obscurité, les cheminées basses d’une usine à gaz, se rétrécissant considérablement, une affiche annonçant le spectacle d’une chanteuse de Treville, qui avance en tâtonnant le long des murs jusqu’à une rue proche des cimetières d’où elle est rentrée avec moi, passant du froid des champs à la chaleur des appartements en ville. On prend les villes étrangères comme elles sont, les habitants qui y vivent sans comprendre notre manière de vivre, comme nous ne comprenons pas la leur, on est obligé de comparer, on ne peut pas s’en empêcher, mais l’on sait bien que cela n’a aucune valeur morale ou même psychologique en fin de compte on peut souvent renoncer à comparer, puisque la trop grande différence des conditions de vie nous en dispense. Mais si les banlieues de notre ville natale nous sont aussi étrangères, les comparaisons y ont cependant de la valeur, une promenade d’une demi-heure peut toujours nous le prouver, des hommes vivent ici en partie au cœur de notre ville en partie sur ses bordures misérables et sombres traversées de sillons comme un chemin creux, malgré cela ils partagent entre eux un plus grand cercle d’intérêts communs qu’avec aucun autre groupe d’hommes à l’extérieur de la ville. C’est pourquoi je pénètre toujours en banlieue avec un sentiment mêlé de peur, d’abandon, de pitié, de curiosité, d’orgueil, de plaisir de voyager, de virilité, et j’en reviens avec un sentiment de bien-être, de sérieux et de calme ; surtout de Žižkov.



- Comme toujours, j’essaye de rendre le texte brut. Ainsi je ne traduis pas "Mit der Elektrischen zurückgefahren" par "Je suis rentré en tramway" (traduction de Marthe Robert), mais par "Rentré en tramway". De même pour toutes les phrases ou sujet et auxiliaire manque, assez fréquentes dans le Journal. D’autre part, je ne rajoute pas de ponctuation quand elle manque dans le texte original, et je laisse les deux temps (présent suivi du passé) quand ils sont employés dans une même phrase. On lit un journal, pas un récit.

- Kafka donne à voir ici une traversée du quartier ouvrier de Žižkov (banlieue est de Prague) en tramway. Milena Findeis qui vit à Prague m’apprend que les premiers tramways pragois étaient tractés par des chevaux à partir de 1875 (voir ici), et qu’on put circuler dans des tramways électriques à partir de 1897. Je la remercie de m’avoir envoyé des photos de ces tramways datant de 1912, photos extraites du livre Das alte Prag de Ladislav Kesner und Reinhard Pohanka. Kafka a donc circulé dans l’un de ces tramways, son texte datant de novembre 1911.

Texte stupéfiant d’ailleurs, suite d’éléments sans lien syntaxique qui rendent parfaitement la vision du voyageur depuis le siège du tramway électrique, je ne crois pas qu’il y ait beaucoup d’écrivains qui, à l’époque, aient évoqué avec une telle puissance onirique un déplacement dans un transport public moderne au cœur d’une banlieue ouvrière. Comme à d’autres endroits du Journal, le regard de Kafka semble fortement attiré par les sources de lumière électrique qui ont remplacé les lampes à gaz dans la plupart des grandes villes à partir de la fin du dix-neuvième siècle. Voir notamment cette page du premier cahier où il est à la fois question de "l’installation des lampes à arc électrique" et de "la lueur jetée au plafond par le tramway qui passe en bas", toute une rêverie de couleurs nocturnes à partir des effets des lumières électriques de la rue sur le plafond de sa chambre.

- L’usine : il s’agit d’une usine d’amiante située donc dans le quartier de Žižkov, dirigée par le beau-frère de Franz, Karl Hermann (mari de sa sœur Elli). Elle avait été capitalisée par le père de Kafka un an plus tôt, la dot d’Elli y avait été engagée ainsi qu’une participation de Franz, qui devait se rendre régulièrement à l’usine pour s’occuper de la bonne gestion de l’affaire familiale.
Dans sa nouvelle biographie parue en Allemagne, Reiner Stach raconte comment la recapitalisation de l’entreprise s’était révélée assez vite insuffisante, mentionne le malaise éprouvé par les membres de la famille face à cette situation dont on ne rendait pas directement responsable le beau-frère, mais davantage Franz qui avait poussé le père à le soutenir financièrement, et qui ne montrait pas beaucoup d’enthousiasme à se rendre à l’usine et à s’occuper de cette affaire, alors qu’il travaillait déjà au bureau une bonne partie de la journée et écrivait la nuit. Les parents ne comprenaient pas qu’un homme de 29 ans fasse une sieste quotidienne après avoir travaillé au bureau, plutôt que de se rendre à l’usine l’après-midi.

- "une affiche annonçant le spectacle d’une chanteuse de Treville" : Yvonne de Tréville, chanteuse française a séjourné à deux reprises à Prague pour y donner des concerts : en novembre 1910 et en février 1911. Voir le Prager Tagblatt du 19 février 1911.


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© Franz Kafka_traduction & appareil critique par Laurent Margantin _ 31 décembre 2015

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