Œuvres ouvertes

Jean Vilar (16)

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Peut-être que c’est à tout ça qu’il pensait le chauffeur tête baissée devant son tas de parpaings, car il avait dû en voir des générations de béton avant la nôtre, il avait dû en transporter un paquet tu me disais les Narines, et chaque parpaing devait correspondre à une génération, ça c’était ta version les Narines, mais toi Tête chauve t’avais pas trop l’air d’y croire parce que le chauffeur semblait remué par quelque chose de plus profond, de plus personnel tu disais, le chauffeur était pourtant pas du genre à s’émouvoir mais là devant son tas de parpaings il avait l’air bien remué, alors quoi ? Ce qui était bizarre c’était que dans cette zone où on se trouvait avec le chauffeur on avait semble-t-il jamais construit de pavillons, c’était trop près des campements de manouches qui devaient exister depuis longtemps, alors on pouvait se demander si les parpaings étaient vraiment d’ici, est-ce que c’était pas le chauffeur lui-même qui les avait apportés pour se faire son petit tas à lui, mais alors pourquoi ? En regardant le chauffeur tête baissée yeux clos debout au milieu des herbes sales pendant des heures on s’en posait des questions, on faisait des suppositions, à voix basse parce qu’on voulait pas le déranger le chauffeur, et au bout du compte c’est sans doute toi qui avais raison Tête chauve, y avait autre chose, une chose qui remuait le chauffeur tout au fond, et c’était ça qu’on devait essayer de comprendre mais c’était pas facile, on était en zone inconnue et ça allait durer un moment.




Jean Vilar (17)

© l_m _ 31 décembre 2015
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