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Oeuvres Ouvertes : Journal de Kafka (III, 65) : Rêve au théâtre

Oeuvres Ouvertes

depuis 2000

Journal de Kafka (III, 65) : Rêve au théâtre

troisième cahier, nouvelle traduction

19.XI II Di.
Rêve : Au théâtre. Représentation de la pièce « das weite Land » de Schnitzler adaptée par Utitz. Je suis assis juste devant la scène sur un banc, crois être assis sur le premier jusqu’à ce qu’il s’avère que c’est le deuxième. Le dossier du banc est tourné vers la scène, de sorte que l’on peut voir commodément la salle, mais qu’il faut se tourner pour voir la scène. L’auteur est là quelque part, je ne peux pas m’empêcher d’exprimer le jugement négatif que je porte sur la pièce qu’apparemment je connais déjà, tout en ajoutant que le troisième acte devrait être drôle. Avec ce « devrait être », je veux à nouveau dire que, si l’on parle des bons passages, je ne connais pas la pièce et que je dois me fier à ce qu’on en dit ; je répète d’ailleurs cette remarque, pas seulement pour moi, mais les autres n’y font pas attention. Autour de moi il y a une grande cohue, on semble être venu en vêtements d’hiver et on remplit sa place de façon exagérée. Des gens à côté de moi, derrière moi que je ne vois pas essayent de me convaincre, me montrent de nouvelles personnes qui arrivent, disent leurs noms, on attire particulièrement mon attention sur un couple qui se fraye un passage à travers une rangée de fauteuils, car la femme a un visage jaune foncé, masculin, arborant un long nez, et, pour autant qu’on puisse en juger dans la foule où sa tête se dresse, elle porte en plus des vêtements d’homme ; l’acteur Löwy est debout à côté de moi, curieusement libre, ressemblant très peu au vrai Löwy, et il tient des propos exaltés où le mot « principium » se répète, j’attends à chaque instant les mots « tertium comparationis », ils ne viennent pas. Dans une loge du deuxième rang en fait juste dans un coin de la galerie, à droite si l’on est sur la scène, et contigu aux loges, il y a on ne sait quel troisième fils de la famille Kisch debout derrière sa mère assise, et il tient un discours au public du théâtre, vêtu d’une belle veste dont les pans sont écartés. Les propos de Löwy ont un rapport avec ce discours. Parmi d’autres choses, Kisch montre un endroit tout en haut du rideau et dit que c’est là qu’est assis le Kisch allemand, par là il désigne mon ancien camarade de classe qui a étudié la germanistique. Lorsque le rideau se lève que le théâtre commence à s’obscurcir et que de toute façon Kisch allait disparaître, il remonte la galerie, avec sa mère pour se faire davantage remarquer, et sort, les bras la veste et les jambes de nouveau très déployés. La scène est un peu en-dessous de la salle, on regarde vers le bas, le menton posé sur le dossier. La décoration se compose principalement de deux grosses colonnes basses au milieu de la scène. On y représente un banquet auquel participent des jeunes filles et des jeunes garçons. Je ne vois pas grand-chose, car si au début de la pièce beaucoup de gens assis justement sur les premiers bancs sont partis pour aller apparemment dans les coulisses, les jeunes filles qui sont restées bouchent la vue avec leurs grands chapeaux plats, bleus pour la plupart, qui remuent d’un côté à l’autre sur toute la longueur du banc. Il y a tout de même un garçon de 10-15 ans que je vois particulièrement bien. Il a des cheveux secs avec une raie, coupés tout droit. Il ne sait même pas poser correctement la serviette sur sa cuisse, pour y arriver il lui faut baisser les yeux et faire attention, et dans cette pièce il est censé jouer un noceur. Suite à cette observation, je n’ai plus grande confiance dans ce théâtre. La société sur la scène attend désormais une suite de nouveaux arrivants qui étaient parmi les spectateurs et descendent sur la scène. Mais en plus la pièce n’a pas été bien répétée. Ainsi, une actrice s’appelant Hackelberg vient d’arriver, un acteur adossé à son fauteuil en homme du monde l’appelle « Hackel », puis remarque son erreur et la corrige. Arrive à présent une jeune fille que je connais (elle s’appelle Frankel je crois), elle passe par-dessus le dossier juste à ma place, son dos quand elle l’enjambe est entièrement nu, la peau pas très propre au-dessus de la hanche droite il y a même une ecchymose égratignée, grosse comme un bouton de porte. Mais ensuite, une fois sur la scène où elle a un visage pur, elle joue très bien. Maintenant, c’est un cavalier chantant qui est censé venir de loin au galop, un piano imite le claquement des sabots on entend le chant fougueux qui se rapproche, enfin je vois aussi le chanteur qui, pour donner au chant le crescendo naturel de quelqu’un qui approche en se dépêchant, court jusqu’à la scène en passant le long de la galerie. Il n’est pas encore arrivé sur la scène il n’a pas non plus fini la chanson et pourtant il a donné le maximum en précipitation et en chant à tue-tête, le piano lui aussi ne peut plus imiter plus clairement le sabot battant le pavé. Ils arrêtent donc tous les deux et le chanteur s’approche en chantant doucement, mais pour qu’on ne le voie pas trop bien il se fait tout petit, si petit que, sur la galerie, seule sa tête dépasse de la balustrade. Le premier acte s’achève là-dessus, mais on ne baisse pas le rideau et le théâtre reste dans l’obscurité. Sur la scène, 2 critiques sont assis par terre et écrivent, le dos appuyé contre un décor. Un dramaturge ou un metteur en scène portant une barbiche blonde saute sur la scène ; il tend une main pour donner une instruction au vol ; dans l’autre main il tient une grappe de raisin qui était posée sur une coupe de fruits pendant le banquet, et il la mange. De nouveau tourné vers la salle, je vois qu’elle est éclairée par de simples lanternes à pétrole fixées comme dans les rues sur de simples candélabres et qui, naturellement, ne brûlent plus que très faiblement. Soudain, la mauvaise qualité du pétrole ou bien une mèche défectueuse doit en être la cause, la lumière jaillit d’une lanterne et une large gerbe d’étincelles s’abat sur les spectateurs que le regard ne peut démêler et qui forment une masse noire comme la terre. Alors un monsieur se lève de cette masse et fonce véritablement sur elle en se rapprochant de la lanterne, veut visiblement régler le problème, lève d’abord le regard vers la lanterne, reste un petit moment à côté d’elle, et comme il ne se passe rien, il retourne tranquillement à sa place, dans laquelle il s’enfonce. (Je me confonds avec lui et penche le visage dans le noir.)



- Comme souvent dans le Journal de Kafka, dehors et dedans se mêlent. La ville est un décor de théâtre, les murs sont mobiles et se déplacent à l’intérieur de scènes de rêve. Chaque personne, chaque lieu évoqué dans le Journal est susceptible d’être pris dans ce grand flux de la vision onirique, en cela l’écriture quotidienne dans les cahiers est bien fictionnelle, et le moindre événement vécu peut mener quelques phrases plus loin à un récit, comme on le constate dans les cahiers dont se servait Kafka.

- Ici, on est au Neues Deutsches Theater (Nouveau Théâtre Allemand) de Prague, actuel opéra. Le 30 octobre 1911, on y jouait la quatrième représentation de la pièce d’Arthur Schnitzler, Das weite Land, dont la Première avait eu lieu le 14 octobre au Burgtheater de Vienne. L’auteur, qui devait donner une lecture le lendemain, était présent dans la salle, comme le note Kafka lui-même. Peut-être avait-il assisté à cette représentation, plus probablement à celle du 18 novembre, puisque ces pages du Journal sont datées du 19 novembre (un dimanche). Kafka n’appréciait pas ce qu’écrivait Schnitzler, c’est ce qui ressort d’une lettre à Felice Bauer (14-15 février 1913) : "Car je n’aime pas du tout Schnitzler et il ne m’inspire guère d’estime ; sans doute a-t-il un certain talent, mais à mon sens ses grandes pièces sont remplies d’une masse positivement chancelante de ce qu’un écrivassier produit de plus écœurant" (traduction de Marthe Robert). Cette détestation explique certainement le climat pesant et sombre de cette "représentation" : le théâtre de Schnitzler s’effondre sous nos yeux.

- Emil Utitz (1883-1956), un ancien camarade de classe de Kafka avec lequel il partageait le même intérêt pour la philosophie de Franz Brentano. En 1910, il part enseigner la philosophie à l’université de Rostock.

- La famille pragoise Kisch avait cinq fils. Paul, ancien camarade de classe de Kafka, est désigné comme le "Kisch allemand" en raison de ses choix politiques, tournés vers le nationalisme allemand (d’où les études de germanistique).

- L’actrice Gertrud Hackelberg ne faisait pas partie de la troupe du théâtre, mais joua dans la pièce de Schnitzler.



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© Franz Kafka_traduction & appareil critique par Laurent Margantin _ 3 janvier 2016

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