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Oeuvres Ouvertes : Sabine Huynh | Ces rêves

Oeuvres Ouvertes

depuis 2000

Sabine Huynh | Ces rêves

revue du mois, janvier 2016

Je crois qu’écrire en anglais a toujours voulu dire t’écrire à toi uniquement, écrire aux mois que nous avons vécus ensemble cette année-là à Londres, quand Tiger le chien de ta mère était encore vivant, et que le matin elle alignait encore ses huit peluches sur son lit après en avoir tiré les draps et lissé le couvre-lit. Souvent je pense à elle, me demandant si ces drôles de spider-plants poussent encore dans la salle de bain de son petit cottage, qu’elle avait baptisé d’un nom gallois imprononçable.

Je crois qu’écrire en anglais voudra toujours dire revenir à cette immortalité dont nous nous croyions dotés, alors que cet hiver-là nos pieds nus bleuissaient dans les eaux glacées de la Manche ; revenir à nos moqueries sur les nuages – nous ne les prenions jamais pour ce qu’ils étaient –, aux querelles des mouettes au sujet des marées, et aux lichens qui mangeaient la croix celtique de la tombe de ton grand-père.

Je crois que mon moi anglais sera toujours à toi, le moi de cette amnésique qui s’est enfuie de l’hôpital Saint-Bartholomé. Ce qui s’est passé avant que ma tête ne heurte la barre de fer, je n’en sais rien, mais cette nuit-là Yolanda m’a tenu la main dans son appartement, et des roses courbées dans un vase m’ont soufflé qu’elle était tombée amoureuse de moi, tandis qu’à l’étage sa petite amie souhaitait bonne nuit à leurs deux chats, et que dans la cuisine de ta résidence universitaire l’étudiante en balistique toujours habillée de blanc froissé te draguait par-dessus vos tasses de thé au lait caillé.

Mais peut-être que rien ne s’est passé de cette façon-là, ce que je veux dire c’est que c’est juste moi qui traduis le passé dans ce que je crois être un texte en anglais (et que j’écris en français alors que je le pense en anglais), c’est juste moi qui essaie encore, mentalement, de rentrer dans cette robe tubulaire que tu avais achetée à ta sœur Doreen, juste moi, jonglant avec des souvenirs inconnus aux sous-titres subversifs qui omettent de préciser le tremblement de terre dans mon cœur quand j’ai lu la déclaration d’amour que ton élève de quatorze ans t’avait envoyée chez moi ; elle disait répondre à ta flamme. Je ne me souviens pas de la première nuit que nous avons passée ensemble, je sais juste que ça a eu lieu dans mes draps lavés sans adoucissant.

Je crois que ta mère venait de shampouiner le tapis en poils synthétiques blancs sur lequel ta langue m’a chatouillée jusqu’à me renverser dans le halo de neige de l’écran télévisé. Il sentait les fraises trop mûres, tout comme tes cheveux, que tu avais arrêté de shampouiner quand tu as cessé de manger de la viande. Tu m’avais montré les magazines spécialisés, j’ai aussi détourné les yeux.

Tout cela me submerge sûrement parce que sont assis près de moi deux passagers qui échangent en anglais teinté d’accents respectivement indien et allemand sur leurs futures femmes, le type d’alliance à se procurer, leurs projets d’avenir. À chaque fois que je rassemble deux chaussettes orphelines je pense à toi, et à ton frère militaire et sa femme, qui s’achetaient les mêmes vêtements dans des tailles différentes. J’ai longtemps cru que nous nous sommes quittés parce que je ne voulais pas d’enfant avec toi.

Écrire en anglais m’a toujours ramenée – là où je pense avoir été plus heureuse que je l’étais avant de t’avoir rencontré – à cette pirogue que tu m’as dessinée par une de ces après-midi d’hiver qui voyaient la nuit tomber à trois heures, me demandant de te promettre de ne jamais en descendre sans toi, mais tu étais incapable de tenir la barre alors nous nous sommes éloignés.

Sur l’écran s’affichent les mots PAIN PROGRESS, ou peut-être s’agit-il de « P.A. IN PROGRESS » ? Mais que signifient les initiales P.A. ? Ah oui, Passenger Announcement : le pilote prend l’accent turc pour nous souhaiter bon voyage en anglais. Un homme portant de travers une toque de chef distribue des menus – en italien, végétarien se dit « vetegariano ». Ce que tu préférais dessiner c’était les moutons, des choux-fleurs aux yeux et béquilles noirs qui présidaient les rêves silencieux de la perte ; play, marche arrière, play à nouveau : la guerre du Viêtnam et rien d’autre.

Je crois que ça voulait dire que j’avais perdu une langue d’enfance et que mes jeux ont toujours été aussi silencieux que la crique où tu m’avais emmenée en Cornouaille, celle des gros rochers qui ressemblaient à des lézards endormis. Dans le bus j’ai vomi le lait jaune et le porridge granuleux que ta mère m’avait servis.

Je crois qu’il n’y a pas de langue à la taille de ce que nous tentons de vivre ou de dire, qu’il arrive à nos corps de rejeter la greffe. L’amour à Lyon n’a jamais égalé l’amour à Londres pour autant qu’on le sache, surtout que le crépi des murs de ma chambre lyonnaise mordait méchamment la peau, et que même Brendan, le chauffeur de taxi irlandais si poli qui était mon colocataire à Londres et qui était venu me voir rue Saint-Georges, avait crié « fuck ! » en voyant le sang perler sur son avant-bras. C’est le seul homme à qui j’ai osé avouer qu’à cette époque-là j’avais pensé me prostituer. Il voulait me ramener avec lui à Londres, juste parce que nous avions dévalé les pentes de la Croix-Rousse serrés l’un contre l’autre sous un parapluie noir.

Ce texte est un bassin de mots écrits dans une langue que je n’ai de cesse d’essayer de faire mienne, alors que j’aurais dû l’écrire dans celle que j’avais alors offerte à mon mutisme. Je crois que cette dernière, appelons-la l’anglais, la seule à la taille de notre histoire et de mes premières années de liberté, est plus qu’un mode : mal prononcée elle donne de la texture aux décennies de désir éprouvé pour quelque chose qui peut-être n’a jamais existė.

Je crois que le passager à qui j’ai donné ce texte à lire parce qu’il regardait par-dessus mon épaule a pris peur, parce qu’il s’attendait sans doute à tout sauf à cette valse lente que je suis en train de danser malgré tout avec toi. Toi qui n’as jamais quitté mes pensées depuis le jour où ton regard gris-bleu a capturé le mien dans la salle des profs de l’école d’Islington où nous enseignions tous les deux des langues dites étrangères. Les thés au lait de la tea Lady à la perruque rousse de travers ont peu à peu pris le goût de ces rêves que tu me soufflais à l’aube sous la grille rouillée de l’étroite fenêtre monastique de ta chambre d’étudiant.

La lune qui se prend pour une balle de flipper dans le cadre du hublot signifie que nous sommes en train d’atterrir, et que ça va à nouveau me tomber dessus : je ne saurai quelle langue rendra ma voix plus rauque, mes mots plus durs, mots qui toujours sur ma langue ont un goût trop crû. Ces rêves qu’on prenait pour des pensées, ces pensées qu’on prenait pour des rêves.



Sabine Huynh est poète et traductrice, on peut suivre son travail sur son blog Presque dire ainsi que sur Facebook. Elle est l’auteure de plusieurs ouvrages, notamment Avec vous ce jour-là - Lettre au poète Allen Ginsberg ou encore un roman, La Mer et l’enfant (voir ici toutes ses publications). Elle collabore aux revues Terre à ciel et Recours au poème et réalise également un travail important de lecture et de recension en littérature contemporaine, qu’il faut saluer (lire dans la revue de ce mois de janvier sa lecture d’un auteur vietnamien, Nguyên Huy Thiêp)


Photographie : Anne Collongues


Un Livre 2.0 : Entretien avec Sabine Huynh... by un-livre-un-jour

© Sabine Huynh _ 6 janvier 2016

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