Éditions Œuvres ouvertes

À nos vingt ans

un roman de Nguyên Huy Thiêp lu par Sabine Huynh

Khuê a vingt ans, il a grandi à Hanoi. Quelle vie mène-t-il au 21ème siècle dans cette ville où les jeunes sèchent les cours pour s’adonner à des rodéos mortels en moto, à des heures de chat sur internet et, pour les plus désoeuvrés d’entre eux, aux drogues dures ? C’est la question que se pose Nguyên Huy Thiêp dans son dernier livre et premier roman, À nos vingt ans, qu’il a avoué être autobiographique (il y parle de son fils cadet). Un bildungsroman ou livre initiatique d’un peu plus de deux cents pages sur ce que signifie « se faire homme », làm người en vietnamien. Le lecteur suit les pas indécis de Khuê, qui tente de construire son identité dans une société paraissant avoir du mal à conjuguer croyances spirituelles traditionnelles et valeurs capitalistes nouvelles. [1]
Nguyên Huy Thiêp a écrit À nos vingt ans à la fin de l’année 2002. Le livre est sorti aux Éditions de l’Aube en février 2005, en français. La version vietnamienne originale fut imprimée au Viêt-Nam puis interdite, censurée « après coup », mais elle se trouve sur internet, sur un site français.
Nguyên Huy Thiêp a dédié ce premier roman à tous ses jeunes lecteurs. Cette catégorie comprend-elle à la fois les jeunes Vietnamiens vivant au Viêt-Nam et ceux de la diaspora vietnamienne, de France et d’ailleurs ? Nous avons lu cet ouvrage avec nos yeux et notre sensibilité de « jeune » issu de la diaspora vietnamienne de France. À l’aube des trente ans de la « libération du Sud » et de la réunification du pays, nous voyons avec effarement se dessiner dans le roman de Nguyên Huy Thiêp un pays que nous avons de plus en plus de mal à relier à l’image que nous nous en étions faite durant toutes nos années d’exil. Une image diluée dans l’exotisme et les bons sentiments, certes, et dont la couleur principale était le vert, oui, celui des rizières ! Mais une image importante car elle alimentait une nostalgie qui nous poussait à ne pas couper si vite le cordon avec cette terre où nous avons vu le jour.
Nguyên Huy Thiêp narre l’histoire à la première personne, jouant ainsi le rôle de son fils et permettant à ses lecteurs d’adopter le point de vue de celui-ci. Sans perdre de temps, nous nous retrouvons à califourchon sur une Honda Wave, embarqué dans une tentative de percer les brumes polluées d’une errance urbaine peuplée de « jeunes paumés immatures » (107) et de « clones de Britney Spears » (124) ; une histoire de fantômes vietnamiens moderne. Ces pantins désarticulés ont délaissé le Temple de la littérature et les pagodes pour se laisser emporter par les eaux insalubres et dangereuses de la rivière Tô Lich, le styx hanoïen, qui charrie à la fois le passé (des ossements humains datant de la première occupation chinoise) et le présent (tessons de bouteille, immondices, seringues usagées). Là où le lotus, symbole de pureté, ne peut fleurir. Là où la belle Huyên la Brume, la seule amie de Khuê, trouve la mort. Les autres jeunes filles croisées par Khuê portent des jeans moulants et se conduisent en « filles libres » (59) : papillons légers mais éphémères, aux ailes saupoudrées de coke. Les jeunes filles longilignes de notre collection de cartes postales, en tuniques de soie blanches, les pans flottant au vent, et le rire dissimulé derrière la main, se sont éteintes avec Huyên la Brume.
Une « putain de vie » qui « n’a pas de sens, si ce n’est qu’on va tous crever, point barre » (61). Un monde dont les piliers sont la foi, la politique, les femmes et l’argent (175) ; mais la foi en quoi exactement ? « De quel seigneur il cause ? » se demande Khuê quand on lui dit qu’avec l’aide du seigneur, il peut s’en sortir, « Jésus-Christ ? Dieu le Père ? le Seigneur des Anneaux ? » (122). Khuê paraît incapable de définir sa religion. Le bonze Hanh est un « bouffeur de viande de chien » (176), les catholiques et les caodaïstes sont contrôlés par l’Etat, les pères intègres ne survivent pas à l’effondrement des valeurs du confucianisme. Restent les poètes, peut-être : « En fin de compte il n’y a que les poètes qu’il puisse respecter » (186).
Un monde où « personne ne capte rien » (15), où les mots I don’t know résonnent obstinément, telle une devise commune, et se reflètent au fond des yeux vides des étudiants, acteurs en herbe, petites frappes, prostituées et junkies, tous des alter ego de Khuê, en mal de traditions perdues. Un monde où Khuê se sent comme « un cafard, une fourmi, un zéro » (16), « une vraie poussière de vie » (142), car il n’est ni fils d’homme d’affaires, de chercheur, de juge, ou de membre du Parti, mais d’écrivain : une occupation qui ne rapporte pas beaucoup d’argent. L’autocritique de Nguyên Huy Thiêp s’avère féroce. Il se présente comme un vieil égoïste, un vieil imbécile qui continue à ne jurer que par le savoir et les diplômes et qui n’a pas su enseigner à son fils ni l’amour de soi, ni les valeurs familiales, ni la valeur de l’argent.
Un monde toujours vert, mais du vert du « Dôi Moi », la politique du renouveau : le vert du dollar. Un monde rouge aussi : Nguyên Huy Thiêp sonne l’alarme.
L’argent contrôle l’existence cahoteuse de ces jeunes en manque de gloire qui croient que tout s’achète au mont de piété et que l’avenir réside dans la célébrité à tout prix, même en mourant de façon stupide. « Gagner sa vie n’est pas facile dans ce pays […] pour des dizaines de milliers de dôngs, il faut avaler sa honte et suer sang et eau, pour des centaines de millions, l’argent est à coup sûr entaché du sang du crime » (144).
L’argent et le sang coulent à flots dans le roman de Nguyên Huy Thiêp, surtout au sein de l’hôpital de Hanoi, où pour arrêter l’hémorragie de l’un, il faut en verser de l’autre. Il s’agit bien ici de la bourse ou la vie : si Khuê ne graisse pas la patte de tous les membres du personnel médical qu’il croise, de la réceptionniste à l’intendante, en passant par l’infirmière, le radiologue et le chirurgien lui-même, son camarade blessé dans un accident de moto ne sera pas sauvé. En tout, il débourse environ quatre millions de dongs, une vraie fortune si l’on sait que la mère de l’ami blessé gagne à peine 200 000 dongs par mois.
Nguyên Huy Thiêp ne se contente pas de dénoncer la corruption au sein des hôpitaux d’état, son encre coule également au sujet d’autres institutions gouvernementales, comme l’université. En effet, pour le narrateur, l’université n’est qu’un centre de « pédagogie carcérale » (17) où les profs, des anciens du Parti, des « nazes » (17) « sont carrément à foutre en l’air » (16) parce qu’ils ne savent pas enseigner et délivrent des cours « confus, prise de tête » (17). Un endroit « super pour former les bandits » (17). Les députés de l’Assemblée ne valent apparemment pas mieux puisqu’ils s’endorment pendant les séances. Finalement, le gouvernement en prend aussi pour son compte et ses membres sont comparés à des « brigands d’opérette » (19)… D’où la conclusion de Nguyên Huy Thiêp : « C’est la gestion du pays tout entier qui vasouille » (18). L’auteur demande aux autorités de « réformer ses valeurs : cesser de penser qu’elles sont immuables » (191). Nous saisissons sans mal pourquoi À nos vingt ans est interdit de publication au Viêt-Nam.
Vous l’avez compris, ce tableau fort sombre du Viêt-Nam contemporain voit les valeurs anciennes reléguées à l’arrière-plan : le mariage est considéré par les jeunes comme un « bonheur à la con » (24), juste bon à « perpétrer l’espèce » (24). Les spécialités culinaires vietnamiennes, parce que liées à la famille et aux traditions, sont rejetées comme des « cochonneries » (29). Le père de Khuê en vient même à réduire en morceaux à coups de bâtons les statuettes représentant les Trois Génies du Bonheur. La mère, gardienne attitrée des valeurs du foyer, ne parvient pas à sauver son fils des serres du matérialisme et de la drogue, dévoreurs de jeunes paumés.
Nguyên Huy Thiêp a réussi un coup de maître car en suivant les pas de Khuê, nous compatissons à son ras-le-bol face à certaines valeurs qui ne correspondent peut-être plus au Viêt-Nam moderne. Malgré les craintes et l’abattement qu’il a révélés dans diverses interviews qu’il a données au sujet de son roman, l’auteur a bel et bien compris son fils. En tant qu’enfant de la diaspora, nous avons nous-mêmes connu ces moments de révolte où tout bâton d’encens et toute odeur de sauce de poisson nous mettaient hors de nous et nous donnait l’impression d’être forcé de vivoter. La sagesse parle une langue qui n’est plus comprise des jeunes ayant grandi baignés dans une musique à tonalité différente, et dont les antennes vibrent et captent mieux hors du foyer. Face à cette prise de conscience de l’absurdité d’un monde où ils sont ballotés entre tradition et modernité, raillés de part et d’autre et ne se reconnaissant nulle part, le dégoût très fort d’une situation qu’ils ressentent comme une grande injustice finit par pousser ces jeunes à tenter de s’affirmer dans l’autodestruction.
Dans ses livres précédents, des recueils de nouvelles, Nguyên Huy Thiêp nous avait insufflé son amour de la campagne vietnamienne, de ses rizières à perte de vue, et de la simplicité de la vie des paysans et des artisans, transmettant leurs traditions ancestrales loin de la ville, qu’il décrit dans son roman comme « pleine de pièges et de faux-semblants » (198). Dans À nos vingt ans, il se tourne aussi vers ceux-là, en ultime recours. « Ces hommes simples », qui « naissent anonymes, et meurent anonymes » (203) sauront-ils réussir là où même l’amour d’un père, d’une mère et d’un frère ont échoué ? Khuê et les jeunes comme lui font-ils partie d’une génération condamnée ? Ou redeviendront-ils des poètes, ceux qui résistent « au mal, à la fadeur, à la médiocrité, à la vulgarité » (184) ; « les vrais révolutionnaires, les vrais héros » (184) ? Nous sentons que l’auteur aimerait bien croire à la résurrection de ceux qu’on arrête toujours les premiers [2], mais nous sentons aussi que malgré la tentative d’une note finale optimiste sur l’île de Cát Bà, la peine de celui qui « a perdu quelque chose » [3] prévaut.
Nguyên Huy Thiêp aurait-il, en se mettant dans la peau de son fils, perdu toutes ses illusions quant au renouveau du Viêt-Nam ? Ce mouvement « Dôi Moi », dont sa littérature est le représentant incontesté [4] , a aussi engendré ces temps déshumanisants dans lesquels se débattent les jeunes Vietnamiens… En tant que « jeune » issue de la diaspora, nous avons été particulièrement sensible à l’expression de ce désenchantement face à un Viêt-Nam « disparu ». L’humour toujours présent de l’auteur, que nous avions trouvé délectable dans ses précédentes fables, nous a effrayé et attristé cette fois-ci, car nous avons réalisé que Nguyên Huy Thiêp a troqué sa casquette de fabuliste pour celle plus grave de moraliste.
À son habitude, l’auteur nous a livré un texte coup de poing, loin des images d’un Viêt-Nam coloré, rieur et se relevant victorieux des cendres de son passé douloureux. Loin de ces images qui ont peuplé nos songes de retour vers le pays natal… À nos vingt ans est un livre très personnel, empli du désespoir d’un écrivain pour qui plus rien ne compte s’il ne peut sauver son fils de la drogue. Un livre écrit avec les larmes intarissables d’un père et le questionnement incessant d’un Vietnamien quinquagénaire devant l’énigme que constitue à ses yeux le Viêt-Nam d’aujourd’hui.


Article paru initialement dans Les Carnets du Vietnam, Paris, Vol. 8, June 2005

© Sabine Huynh _ 6 janvier 2016

[1Vous trouverez l’intégralité du roman de Nguyên Huy Thiêp en vietnamien sur le site http://nguyenhuythiep.free.fr/tuoi20/

[2Voir Nguyên Huy Thiêp, Conte d’amour un soir de pluie, éditions de l’Aube, 1999 : « Il a expliqué à notre maître qu’en cas de désordre, c’est toujours les poètes qu’on arrête en premier. » (47)

[3Voir Nguyên Thiêp, Conte d’amour un soir de pluie, éditions de l’Aube, 1999 : « – C’est quoi « la peine » ? demanda Dang. – Je n’en sais rien. À mon avis, ça doit ressembler à ce qu’on éprouve quand on a perdu quelque chose. » (33)

[4Selon les mots du poète Nguyên Khoa Diem, Président du Comité central de la culture et de l’idéologie, Nguyên Huy Thiêp est « le rénovateur principal du langage littéraire » du Viêt-Nam.

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