Œuvres ouvertes

Aujourd’hui encore un grand nombre d’êtres humains ne meurent pas mais sont assassinés

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Il s’agit ici de traductions qu’Actes sud avait déjà publiées séparément ces vingt dernières années, ce qui fait regretter l’absence d’appareil critique qui eût été utile dans le contexte de la réception française de l’œuvre de Bachmann. Le passeur (1946), La Trentième année (1961) et Trois sentiers vers le lac (1972) sont les trois ensembles de nouvelles, auxquels s’ajoutent quelques autres textes en prose et surtout le récit inachevé Franza que Bachmann a pris et repris pendant une assez longue période.

De prime abord, la figure de la poétesse amie et amante de Paul Celan, si elle est bien connue en France, semble participer – en tout cas telle qu’on la présente souvent – de cette vogue people de la littérature contemporaine : après Heidegger-Arendt et Sartre-Beauvoir, voici donc le couple des poètes maudits allemands, l’un suicidé en 1970, l’autre morte tragiquement trois ans plus tard.

Sans nier bien entendu que leurs vies soient étroitement liées, on en oublie l’œuvre, et surtout celle de Bachmann, perçue bien souvent comme moins importante que celle de Celan. Or les écrits en prose, par les problèmes et les tensions qu’ils mettent en jeu, par leur écriture intense (pas toujours très bien rendue dans les traductions françaises, souvent bien plates), inscrivent leur auteur parmi les tout premiers prosateurs de langue allemande de la seconde moitié du vingtième siècle, alors qu’on ne connaît généralement, tout du moins en France, que la poétesse, « poétesse déchue » selon le critique littéraire Reich-Ranicki, qui fut sévère à la parution des œuvres en prose, sans voir que Bachmann poursuivait de manière plus radicale sa quête poétique d’un nouveau langage.

Il faut d’abord situer Bachmann dans le contexte de l’après-guerre autrichien, sans doute plus complexe que la même période en Allemagne, pour comprendre un peu ce qui l’a poussée à écrire dès sa jeunesse en prose et en vers (son premier texte publié est d’ailleurs une nouvelle, Le passeur, repris dans ce volume dans l’ensemble éponyme). Elle naît en Carinthie en 1926 ; elle a douze ans donc lorsque les troupes hitlériennes pénètrent en Autriche et arrivent à Klagenfurt où, hospitalisée pour une scarlatine, elle peut entendre et voir les défilés. Entre 1938 et 1945, les Slovènes, nombreux dans cette région frontalière, sont persécutés par les nazis. C’est dans ce climat où les criminels d’Etat sont légion que grandit Ingeborg Bachmann, qui s’en souviendra une fois la guerre finie. Elle cachera cependant que son père était entré au parti national-socialiste en 1932.

Hantée par cette histoire, elle verra dans la fin de la guerre un leurre, et qualifiera la « reconstruction » de l’Autriche après 1945 (pays dont la population avait, comme on le sait, accueilli Hitler à bras ouverts) de « restauration » à travers laquelle de nombreux nazis avaient retrouvé une place sous un autre habit. Pour elle, la violence national-socialiste n’avait pas disparu du jour au lendemain, mais régnait encore de manière plus ou moins évidente dans la société patriarcale où les hommes, les pères plus précisément, et des pères criminels bien souvent, continuaient à imposer leur puissance au sein des familles et dans le système politique et économique. Dans des situations très diverses, les personnages des récits d’Ingeborg Bachmann sont confrontés à cette violence, et l’on mesure à les lire tout ce que doit Elfriede Jelinek, écrivaine autrichienne de la génération suivante, et critique radicale de l’histoire de son pays, à cette œuvre.

C’est en effet, comme chez Jelinek, dans les plus petits faits, dans la réalité quotidienne que s’exprime la domination ou ce que Françoise Rétif, dans un essai pénétrant, appelle la « Loi du Père » . Elle y écrit notamment les lignes suivantes : « Le Père incarne tous les pouvoirs patriarcaux, l’Etat, l’Église et l’Art, et leur lien criminel avec le pouvoir totalitaire nazi – toutes les formes de violence… Le Père est l’assassin ». Surtout, c’est dans le couple que cette paternité criminelle peut s’exprimer pleinement, de la manière la plus sournoise, expérience qui aura le plus d’impact et dans l’écriture et dans la vie de Bachmann. Ainsi, dans la nouvelle de La trentième année intitulée « Du côté de Gomorrhe », la narratrice, Charlotte, est tentée par une aventure avec une autre femme pour sortir du monde de son mari Franz entièrement modelé par lui et où elle-même n’en est qu’un des éléments, parlant la langue de l’homme et n’existant que dans son ombre. En même temps – et la finesse d’analyse de Bachmann transparaît ici, bien loin des discours féministes de son époque (dans lesquels elle ne se reconnut jamais) -, elle n’ignore pas qu’à cette pulsion de rompre avec la loi de l’homme se mêle le désir de devenir elle-même dominante, femme devenue finalement homme dans une nouvelle relation de nature homosexuelle.

C’est l’un des mérites de ces nouvelles dénonçant la violence la plus commune et la plupart du temps invisible parce que devenue naturelle de ne jamais sombrer dans le manichéisme, malgré la radicalité des analyses qui les alimentent. L’écriture en prose sert ici à dévoiler des processus dont les héroïnes et les héros ne sont pas conscients au départ. Et c’est la conscience progressive de la violence généralisée et cachée qui provoque justement la crise, car elle est liée à un isolement plus grand encore.

Dans Franza, qui s’intitula d’abord Roman sur les façons de mourir, Bachmann pousse sa critique de la brutalité sournoise de l’époux encore plus loin. En arrière-plan, il y a bien sûr la liaison entre elle et Max Frisch, qui se permit d’en livrer le récit dans un roman publié en 1964, Que mon nom soit Gantenbein. Dans Franza, un frère retrouve sa sœur dans le village de leur enfance, Galicien. Celle-ci est à bout de force, annihilée par l’entreprise de destruction de son mari psychanalyste dont elle a été l’objet et la victime pendant de nombreuses années. Bachmann présente ainsi son récit : « Ce livre raconte un crime. Je me suis souvent demandé, et vous aussi sans doute, où était passé le virus du crime. Il ne peut tout de même pas avoir disparu d’un seul coup de notre univers il y a une vingtaine d’années, simplement parce que le meurtre n’est plus de nos jours mis en valeur, exigé, récompensé par des médailles et encouragé. Certes les massacres sont du passé, les assassins sont encore parmi nous… En effet je prétends, et j’essaierai seulement d’en apporter une première preuve, qu’aujourd’hui encore un grand nombre d’êtres humains ne meurent pas mais qu’ils sont assassinés ». C’est à la littérature de faire prendre conscience au public que le virus du crime n’a pas disparu, mais qu’il opère de manière plus dissimulée, au sein du couple, dans les rapports entre parents et enfants, dans le monde de l’entreprise. Troublant passage d’ailleurs dans Franza où celle-ci, par désespoir, entre dans une rivière : « Elle n’était absolument pas en train de se noyer, elle était seulement entrée dans l’eau, on ne pouvait pas appeler cela autrement, ni faire autrement ici, pas question de se jeter dans la rivière, il n’y avait pas de ponts comme sur la Seine ni rien qui se prêtât à des chutes dramatiques… ». Quand on sait que ce récit fut composé en 1966, que Celan et Bachmann se connaissaient depuis 1948, et que celui-ci s’est jeté d’un pont de la Seine en 1970, on est pour le moins troublé par ce qui ressemble à une prémonition.

Mais dévoiler et dénoncer la violence instituée n’est pas la seule fonction de la littérature. L’écrivain, exposant ces crises, envisage un monde que seul le langage poétique peut faire advenir. Il est souvent question dans ces pages d’un « nouveau langage ». Dans une nouvelle étonnante intitulée « Tout », un père rêve que son enfant soit le premier homme d’une « vie nouvelle », et cherche à « protéger l’enfant contre notre langue, jusqu’à ce qu’il en est forgé une autre, jusqu’à ce qu’il soit en mesure d’inaugurer une nouvelle époque du monde ». Cette langue serait celle de l’eau et des feuilles, rompant avec les mots de la violence sociale. Mais bien vite, le père constate que son fils se met à parler la langue de tout le monde et à devenir violent à son tour, jusqu’à l’issue fatale. Le père ayant refusé la Loi du Père échoue.

C’est dans les Leçons de Francfort données en 1959 (présentes dans ce volume) qu’Ingeborg Bachmann donne sa vision d’une littérature engagée dans une transformation du langage. Ecrire, c’est refuser l’esprit qui habite les mots structurant notre rapport au réel, c’est chercher à insuffler dans la parole un nouvel esprit. A quoi reconnaît-on, dit-elle, une poésie et un poète véritables ? « A une nouvelle définition englobante, à leur façon de faire la loi, à leur façon d’exposer, secrètement ou explicitement, une pensée incontournable ».


Œuvres, Ingeborg Bachmann, Actes Sud, Collection Thesaurus, 746 pages.euros.

Le présent volume rassemble les œuvres en prose d’Ingeborg Bachmann, excepté le récit Malina, publié il y a quelques années chez un autre éditeur dans une traduction de Philippe Jaccottet.

Article paru dans la Quinzaine littéraire, 15 décembre 2009.

Lire également : Entre ombre et lumière : Ingeborg Bachmann, Paul Celan et le mythe d’Orphée, par Françoise Rétif.

© Laurent Margantin _ 26 août 2016

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