Œuvres ouvertes

Mémoire de monsieur Chassagne

Visite du pays passé, par l’effet d’une voix

Monsieur Chassagne gère une ancienne propriété coloniale, le Grand Hazier. Au téléphone, il m’avait dit que nous serions sept à visiter. On arrive de Saint Denis par la nationale en direction de l’est, on sort à Sainte Suzanne, et là, face à la gendarmerie, on prend une route au milieu des champs de canne, puis un chemin raviné par les récentes pluies et bordé de grands cocotiers. Belle lumière ce lundi de Pâques, un vent d’est qui fait se pencher les cannes et glisser les ombres des nuages sur les montagnes plus haut, comme si les massifs eux-mêmes se déplaçaient.

Face à nous, la maison, et sur la droite la vanilleraie, bâtiment ancien rénové récemment. La varangue, lieu de vie central des maisons réunionnaises traditionnelles, est la première pièce de la maison qui s’offre au regard ; on la rejoint en compagnie de monsieur Chassagne, une soixantaine d’années, peut-être plus, montant des marches de guingois sous la poussée des racines du très beau et très vieux manguier à côté, source de fraîcheur.

Viennent ici des Réunionnais, quelques touristes aussi, mais comme d’autres endroits dans l’île, l’exploitation commerciale des « lieux de mémoire » en est heureusement au stade artisanal ; cela devrait changer bientôt, nous dit monsieur Chassagne, qui sera remplacé prochainement par un « vrai guide », dans l’espoir que viendront ici un millier de visiteurs par mois alors que n’en viennent pour le moment que quelques milliers dans l’année… Pour le moment, seuls lui, son cousin et sa sœur font faire la visite de la maison et du potager, mais c’est surtout lui qui se charge de cette tâche qu’il accomplit avec un naturel et une disponibilité troublants.

Dans l’ancien bureau de son grand-père venu s’installer au Grand Hazier en 1903 – ingénieur-sucrier il avait d’abord travaillé comme fonctionnaire à Quartier français sur la côte puis avait acheté le domaine tout en continuant à offrir ses services en ingénierie -, monsieur Chassagne a disposé sur une grande table des volumes de l’Illustration (années 1909-1910, alors qu’il y a à peine deux jours je reprenais les volumes d’années tout juste antérieures), des carnets de l’ancien maître des lieux, divers documents conservés, dont des lettres de son propre père, Alfred, envoyé étudier en Europe par bateau en emportant avec lui plusieurs feuilles de consignes écrites par son père, à suivre lors de son voyage.

Monsieur Chassagne, qui est un homme doux et timide, lit certains passages d’une lettre écrite par Alfred dans laquelle il raconte son voyage par le Cap de Bonne-Espérance, les bouteilles de madère offertes au capitaine bues avant ce passage redouté lors duquel nombre de bouteilles et de verres furent brisés sous les coups de l’océan (je lis que la madère était « à l’origine un vin mélangé avec de l’alcool de canne à sucre pour supporter le voyage par voie maritime), les 62 jours lors desquels deux voies d’eau endommagèrent le navire au point que le capitaine décida de faire une escale à Sainte-Hélène, je regarde monsieur Chassagne lisant cette lettre et évoquant l’arrivée à Bordeaux, passant à d’autres anecdotes concernant la vie du domaine (le grand livre tenu par le grand-père où étaient signalées les absences des engagés, leurs maladies), je furète un peu dans les bibliothèques vitrées pendant qu’il parle - dans des éditions bon marché du début du siècle passé comme j’en ai vu chez mes propres grands-parents : Le génie du christianisme et Les Martyrs de Chateaubriand, des œuvres de Léon Daudet, Victor Hugo bien sûr, et bon nombre d’ouvrages aux auteurs oubliés, Beigbeder et Marc Lévy de l’époque, - tout en furetant je l’écoute raconter, et peu à peu, par l’effet de ses mots simples et animés d’un regard toujours souriant et un peu naïf, je suis frappé de voir le pays passé surgir tout autour de moi, intact, la maison aux murs en bois déchirés à plusieurs endroits, abîmés par l’humidité, le mobilier qui n’a pas changé, la tante de 93 ans dans la chambre à côté dont les tableaux de nature morte (des fruits et légumes du potager) sont aux murs de la salle à manger où nous sommes passés, la table de jeu et le divan des fiancés (avec le fauteuil de la belle-mère en face), tout le pays passé a surgi dans l’association des mots de monsieur Chassagne et de la présence brute des objets, et tout à coup je comprends pourquoi monsieur Chassagne, depuis des années, accueille ces maigres groupes de visiteurs, leur permet de s’asseoir sur la varangue, de cueillir des herbes odoriférantes du jardin, de passer avec lui à côté de la chambre ouverte où la tante soignée par une bonne attend sa dernière heure, sûr tout à coup que monsieur Chassagne, en une espèce d’office secret, entretient jour après jour sa mémoire pour que le pays passé qu’il a vu enfant et dont il a entendu lui-même parler ne disparaisse pas, privé de ses mots, déserté par sa parole.

© Laurent Margantin _ 5 avril 2010

Un message, un commentaire ?

modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par un administrateur du site.

Qui êtes-vous ?
Votre message
  • Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.

  • Lien hypertexte

    (Si votre message se réfère à un article publié sur le Web, ou à une page fournissant plus d’informations, vous pouvez indiquer ci-après le titre de la page et son adresse.)