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Oeuvres Ouvertes : Lettre au ministre de l'Intérieur

Oeuvres Ouvertes

depuis 2000

Lettre au ministre de l’Intérieur

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C’est fiévreusement que je vous écris, monsieur le ministre. Oui, le front brûlant. Fièvre plus forte que lorsque j’écris au préfet, au moins une fois par jour. Je brûle, monsieur le ministre. Vous écrire me donne la fièvre. Penser à vous, vous écouter, vous voir me donne également la fièvre. Je vis dans la fièvre, monsieur le ministre, je vis dans la fièvre de votre présence jour et nuit sur mes écrans. Merci d’être toujours là auprès de moi, monsieur le ministre, merci de veiller sur moi.
J’essaye parfois d’éteindre les écrans, en vain, je les rallume aussitôt, car j’ai besoin de vous à chaque minute de mon existence, monsieur le ministre. Vous êtes là dans votre manteau redingote à col de velours, monsieur le ministre, parfois coiffé d’un chapeau. Elégant, humain. Un français linguistiquement parfait. Pas une hésitation, pas un doute, une rigueur absolue. Je tiens à vous le dire : vous êtes beau, monsieur le ministre, vous êtes infiniment plus beau que tous vos prédécesseurs de la place Beauvau.
Je vous suis toute la journée, monsieur le ministre. Je vous suis en direct sur mon écran, vous marchez dans la cour de Matignon, vous montez dans une voiture, vous en descendez, vous marchez calmement sur le gravier, vous vous approchez des journalistes, vous parlez posément devant les caméras en fixant un point invisible hors de la foule, vous faites un usage linguistiquement parfait de notre langue. A côté de l’écran sur lequel je vous suis, il y a un autre écran, grâce à vous, monsieur le ministre. Pour notre sécurité. Pour notre sécurité à tous. On y voit de vagues silhouettes, en voilà une qui marche dans la rue, il fait nuit, on est à Cannes (c’est mentionné en bas de l’écran), l’homme de forte stature (portant une barbe ?) monte les raides escaliers de la colline du Souquet, dit une voix, l’homme porte un vêtement de style quamis pakistanais sport, ajoute la voix, non, une tenue paramilitaire, corrige la même voix, je vous entends monsieur le ministre, c’est vous qui commentez les images, peu importe si c’est quelqu’un d’autre c’est toujours vous qui parlez monsieur le ministre, ma fièvre est plus forte, je vous entends encore commenter les images et j’entends aussi le bruit du tampon sur le papier : assigné à résidence, et je vois même le document s’afficher sur l’écran, vous le tenez entre vos mains et vous le tendez vers la caméra, monsieur le ministre, vous êtes beau et ma fièvre monte encore.
A plusieurs reprises, j’ai tenté d’éteindre mon écran de contrôle citoyen – celui des foyers à radicalisation potentielle –, en vain, je n’ai pu que changer de chaîne, tout en continuant à vous écouter parler sur l’autre écran, monsieur le ministre, et ce que vous disiez aussi était beau, me rassurait pleinement, non : me sécurisait. Tout ce que vous dites sur l’écran me sécurise, monsieur le ministre. Votre voix me sécurise même quand je dors, monsieur le ministre. La nuit, mes écrans sont allumés à côté de mon lit, et je vous écoute en dormant, tremblant de fièvre, monsieur le ministre. Car votre voix est belle, monsieur le ministre, en elle vit ce français linguistiquement parfait qui ne peut que dire la vérité. Et j’adore votre chapeau, monsieur le ministre, tout à fait dans l’esprit élégance masculine des années trente.
Sur mon écran de contrôle citoyen, je regarde cet homme à présent : il est dans sa cuisine, se saisit d’un couteau, tranche une miche de pain. Il tourne le dos à la caméra, c’est un homme de grande taille, d’après les informations qui défilent en bas de l’écran il a été dénoncé par un de ses collègues pour un comportement suspect dans la station de traitement des eaux où il travaillait. Bon, en fait, il avait juste oublié ses lunettes dans une pièce où on entrepose des produits toxiques, enfin c’est sa version à lui, celle du collègue est plus crédible : N a fait semblant d’avoir oublié ses lunettes dans une pièce où on entrepose des produits toxiques en vue de préparer un attentat. Pourtant N porte des lunettes, monsieur le ministre. Mais qui dit qu’il les avait vraiment oubliées dans la pièce de la station de traitement des eaux où on entrepose des produits toxiques ? Tout cela est bien étrange, il vaut mieux se méfier, son collègue a raison, faire semblant d’oublier ses lunettes dans une pièce où on entrepose des produits toxiques peut être naturellement interprété comme un signe de radicalisation. Maintenant il mange son pain, toujours assis. Se radicalise-t-il, à cet instant précis ? Comment savoir d’après ces images si l’assigné à résidence se radicalise parce qu’il est assigné à résidence ou s’il se déradicalise justement parce qu’il est assigné à résidence ? Ce sont les questions que pose le journaliste à l’écran et que je me pose aussi, mais comment y répondre, monsieur le ministre ? Hélas, l’écran de contrôle citoyen ne nous donne pas à voir ce qui se passe dans le crâne de l’assigné à résidence potentiellement radicalisé, même si le moindre indice doit être relevé. Ainsi, n’a-t-il pas eu un geste d’énervement quand il a rangé son couteau dans le tiroir ? La lame de son couteau n’est-elle pas anormalement longue pour un couteau servant à couper, pardon à trancher du pain ? Cet homme ne fait-il pas preuve d’une dextérité suspecte quand il tranche son pain ? Cette dextérité ne permet-elle pas d’envisager un séjour passé dans un camp d’entraînement spécialisé dans le maniement du couteau et les techniques de meurtre associées ? C’est pour vous faire part de ces multiples indices de radicalisation de l’assigné à résidence N. que je vous écris aujourd’hui, monsieur le ministre.
Vos caméras républicaines placées dans chacune des pièces des domiciles où vivent les assignés à résidence nous invitent à interpréter tous les signes de radicalisation, mais je dois avouer qu’il m’arrive de douter, de me questionner, même si ce n’est pas très républicain, ou plutôt si, monsieur le ministre, car en vérité je ne doute et ne me questionne qu’au nom de notre idéal de sécurité républicaine. Une femme qui porte un foulard, même chez elle, est-elle en voie de radicalisation ? Et si elle l’ôte, est-elle en voie de déradicalisation ? Un homme portant un nom aux initiales E.I. est-il en voie de radicalisation, même s’il ne porte pas la barbe ? Un autre homme qui allait à la mosquée tous les jours et qui n’y va plus qu’une fois par semaine est-il en voie de déradicalisation ? Et si l’on trouve treize Coran dans le coffre d’une voiture, peut-on en déduire que son propriétaire est en voie de radicalisation ? Et s’il n’y en a que cinq ? A partir de combien de Coran trouvés chez quelqu’un ou dans le coffre de sa voiture est-on en voie de radicalisation ? Toutes ces questions auxquelles je n’ai pas de réponse m’agitent, mon front brûle jour et nuit, monsieur le ministre, la fièvre ne me lâche pas.
Je pense aussi à chaque instant à votre nouvelle loi républicaine-sécuritaire appelant à signaler « toute personne à l’égard de laquelle il existe de sérieuses raisons de penser que son comportement constitue une menace pour l’ordre public et la sécurité ». Mais peut-on toujours reconnaître le radicalisé à son apparence ou à son comportement ? Y a-t-il toujours des signes extérieurs de radicalisation ? N’existe-t-il pas des radicalisés dont la radicalisation est toute intérieure et invisible à l’extérieur ? Ne doit-on pas se méfier davantage des individus qui sont radicalisés à l’intérieur mais qui ne présentent aucun signe extérieur de radicalisation ? Celui-là portait une barbe et tous les signes extérieurs de radicalisation, puis il s’est rasé et s’est mis à porter un jean pour se fondre dans le paysage républicain-sécuritaire, ne faut-il pas le signaler ? Plus généralement, ne peut-on pas envisager une radicalisation supérieure chez quelqu’un ne présentant aucun signe extérieur de radicalisation mais dont le prénom commence par Mo… ou Ah… (je n’écris que les deux premières lettres, je ne voudrais stigmatiser personne) ? N’existe-t-il pas, monsieur le ministre, une radicalisation toute mentale et invisible, dont il faut nous méfier, plus que de toutes les autres formes de radicalisation facilement détectables ? Ne devons-nous pas améliorer notre connaissance des formes de radicalisation intérieure, toute mentale et invisible, quitte à nous tromper parfois, en isolant préventivement « toute personne à l’égard de laquelle il n’existe aucune sérieuse raison de penser que son comportement constitue une menace pour l’ordre public et la sécurité » ? Ne serait-il pas bénéfique de mettre en place des internements citoyens préventifs grâce auxquels il serait possible de détecter certaines formes de radicalisation cachée ? Ne faudrait-il pas faire voter une nouvelle loi républicaine-sécuritaire obligeant chacun à signaler préventivement toute personne ne montrant aucun signe extérieur de radicalisation, mais qui pourrait être tout de même en voie de radicalisation ou déjà radicalisée ? Ne devriez-vous pas lancer bientôt un programme de délation républicaine permettant de repérer et de neutraliser toute personne en voie de radicalisation solitaire et invisible, en vue d’une sécurisation absolue de notre pays ? En plus des caméras républicaines actuellement mises en place sur tout le territoire et dans tous les foyers potentiellement radicalisés, pourrons-nous bientôt compter sur la présence de nouveaux systèmes de détection dans les lieux publics, espèces de radars de radicalisation toute mentale et invisible ?
En attendant vos réponses à toutes ces fiévreuses questions, je vous prie d’agréer, monsieur le ministre de l’Intérieur, l’expression de mes sentiments les plus républicains-sécuritaires.




Texte mis en ligne dans le cadre de la proposition d’écriture de la web-association des auteurs : L’Etat de sécurité




Première mise en ligne le 29 janvier 2016

© Laurent Margantin _ 8 février 2016