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Oeuvres Ouvertes : Journal de Kafka (IV, 2) : Anton Max Pachinger

Oeuvres Ouvertes

depuis 2000

Journal de Kafka (IV, 2) : Anton Max Pachinger

quatrième cahier nouvelle traduction

26.XI Di. Avec Max R et S matin et après-midi jusqu’à 5 heures. Après chez A. M. Pachinger. Collectionneur de Linz, recommandé par Kubin, 50 ans, très grand, des mouvements comme une tour, quand il se tait un long moment, on penche la tête, car il se tait absolument, alors qu’il ne parle pas tout à fait quand il parle, sa vie consiste à collectionner et coïter. Collectionner : il a commencé par une collection de timbres, puis est passé au dessin, puis a tout collectionné, s’est rendu compte de l’inutilité de cette collection qui ne serait jamais achevée et s’est limité aux amulettes, plus tard aux médailles et journaux de pèlerinage de la Basse-Autriche et du sud de la Bavière. Ce sont là des M et J qu’on exécute et édite spécialement pour chaque nouveau pèlerinage, sans valeur matérielle ni même artistique pour la plupart, mais contenant souvent d’agréables reproductions. Il a alors commencé à publier avec soin là-dessus, ce qu’il était le premier à faire, en établissant les paramètres nécessaires à une systématisation. Naturellement, ceux qui avaient collectionné ces choses jusqu’alors et qui avaient négligé de publier se sont indignés, mais ils ont dû finalement l’accepter. Maintenant, il est un expert reconnu pour ces médailles de pèlerinage, il reçoit de toutes les régions des demandes d’identification et d’expertise de ces médailles, son avis fait autorité. Il continue par ailleurs à collectionner tout le reste, ce qui fait sa fierté c’est une ceinture de chasteté (scapulaire ?) qui, comme toutes ses amulettes, a été exposée à l’Exposition de l’Hygiène à Dresde. (Il y était justement et a fait tout emballer pour le transport) Ensuite une belle épée de chevalier du Falkensteiner. Son rapport à l’art est basé sur une mauvaise lucidité qu’on ne peut acquérir qu’en collectionnant.
Du café de l’hôtel Graf il nous emmène jusqu’à sa chambre surchauffée, s’assied sur le lit, nous sur 2 fauteuils autour de lui, de sorte que nous formons une tranquille assemblée. Sa première question : « Êtes-vous collectionneurs ? » « Non, seulement de pauvres amateurs. » « Cela ne fait rien. » Il prend son portefeuille et nous couvre littéralement d’ex-libris, les siens et d’autres, mêlés à un prospectus de son prochain livre « Magie et superstition dans le règne minéral ». Il a déjà beaucoup écrit, en particulier sur la « Maternité dans l’art » il considère le corps de la femme enceinte comme le plus beau, c’est celui qu’il trouve le plus agréable à baiser. Il a écrit également sur les amulettes. Il a été aussi en poste aux musées de la cour de Vienne, a dirigé des fouilles à Braila dans le Delta du Danube, a inventé un procédé qui porte son nom pour conserver les vases découverts dans les fouilles, est 13 fois membre de sociétés savantes et de musées, a légué sa collection au Musée germanique de Nuremberg, il reste souvent assis à son bureau jusqu’à 1 ou 2 heures dans la nuit et se lève à 8 h. Nous devons écrire quelque chose dans l’album d’une amie qu’il a emmené avec lui en voyage pour le faire remplir. Le début de l’album est réservé à ceux qui produisent eux-mêmes quelque chose. Max inscrit un vers compliqué que M. P. essaye de traduire par le proverbe « après la pluie le beau temps ». Auparavant, il l’avait lu tout haut d’une voix sèche. J’écris :

Petite âme
saute dans la danse etc.

il lit de nouveau à haute voix, je l’aide, finalement il dit : « Un rythme persan ? Comment ça s’appelle déjà ? Un ghasal ? N’est-ce pas ? » Là nous ne pouvons approuver pas plus que deviner ce qu’il veut dire. Enfin il cite une ritournelle de Rückert. Ah, c’est donc ritournelle qu’il voulait dire. A vrai dire ce n’est pas ça non plus. Mais bon, il y a une certaine euphonie. En partant il défait le lit pour qu’il soit à la température de la pièce, en outre il ordonne qu’on continue à chauffer. – Il est un ami de Halbe. Il aimerait bien parler de lui. Nous aimerions beaucoup plus l’entendre parler de Blei. Mais il n’y a pas grand-chose à dire de lui, dans les milieux littéraires de Munich il est méprisé à cause de ses obscénités litt., il est divorcé d’avec sa femme qui avait un cabinet dentaire bien fréquenté et qui l’entretenait, sa fille 16 ans blonde aux yeux bleus est l’adolescente la plus agitée de Munich. Dans « Le Pantalon » de Sternheim – Pachinger était au théâtre avec Halbe – Blei jouait un noceur vieillissant. Quand Pachinger l’a rencontré le jour suivant, il a dit « Herr Doktor, hier vous avez joué le docteur Blei. » « Pourquoi ? Pourquoi ? a-t-il dit gêné, j’ai joué pourtant ce personnage et puis cet autre personnage. » — La vie conjugale de Kubin est mauvaise. Sa femme est morphiniste. P. est convaincu que Kubin l’est aussi. Il suffit d’observer comment il tombe tout à coup de la plus grande vivacité à un état où il a le nez pointu et les joues pendantes, doit être tiré du sommeil, se ressaisit et se met de nouveau à discuter, se tait à nouveau après une pause, ce qui se reproduit ensuite à des intervalles toujours plus courts. Et souvent les mots ne lui viennent pas. – Sur les femmes : tout ce qu’on raconte sur sa puissance sexuelle fait qu’on se demande comment il peut fourrer lentement les femmes avec son grand sexe. Jadis, son tour de force consistait à épuiser les femmes jusqu’à ce qu’elles n’en puissent plus. Après cela, elles étaient sans âme, des animaux. Oui je peux bien me représenter cette soumission. Il aime les femmes de Rubens comme il dit, par là il entend des femmes qui ont de grands seins bombés en haut en bas plats, pendants comme des sacs. Il explique cette préférence par le fait que son premier amour était une telle femme, une amie de sa mère et mère d’un camarade de classe
29.XI
qui l’a séduit quand il avait 15 ans. Il était meilleur en langues, son camarade en mathématiques, ils faisaient donc leurs devoirs ensemble dans l’appartement du camarade, c’est là que ça s’est passé. Il montre des photographies de ses chéries. L’actuelle est une femme âgée, elle est assise sur un fauteuil jambes écartées, bras levés, visage aux plis de graisse, et c’est ainsi qu’elle montre ses masses de chair. Sur une photo où elle est au lit, les seins, étalés et gonflés littéralement dégoulinants, et le ventre soulevé au niveau du nombril semblent être des montagnes de même taille. Une autre chérie est jeune, sur la photo on ne voit que ses longs seins sortis hors d’un corsage déboutonné et un visage anguleux regardant ailleurs, avec une belle bouche. A Braila il y avait jadis un afflux de femmes de commerçants qui venaient y passer l’été : elles étaient grosses, endurantes, affamés par leur mari. Très riches carnavals à Munich. D’après le bureau des enregistrements, plus de 6000 femmes viennent seules au carnaval de Munich, et manifestement dans le seul but de se faire coïter. Ce sont des femmes mariées, des jeunes filles, des veuves venus de toute la Bavière, mais aussi des pays limitrophes.





- Texte que vous ne trouverez pas entièrement traduit dans le Journal de Kafka version Marthe Robert, car celle-ci se base sur la première édition de Max Brod en 1951. Dans le premier cahier déjà, j’avais remarqué que l’ami de Kafka avait expurgé certains passages où il était question des bordels de Prague. Ici, le caviardage est massif. D’abord avec cette phrase, dont il gomme la fin : "il considère le corps de la femme enceinte comme le plus beau, c’est celui qu’il trouve le plus agréable à baiser". "Agréable" est suivi de trois points de suspension. Mais surtout, Brod, évacue toute la deuxième partie du texte à partir de la phrase "La vie conjugale de Kubin est mauvaise", deuxième partie plus sulfureuse annoncée par Kafka dès le début : les deux passions de Pachinger, c’est collectionner et "coïter". A chaque fois d’ailleurs, je suis resté le plus fidèle possible au vocabulaire de Kafka. "Koitieren" est rare en allemand, j’ai découvert que le même verbe existait en français. On lit aussi "vögeln", très répandu par contre, et il s’agit bien de "baiser" en français.

- Texte évacué par Brod, parce qu’il est profondément dérangeant. On sait que la plupart des personnes vivantes dans le Journal de Kafka ont vu leur nom remplacé par une simple initiale, par égard pour la plupart d’entre elles encore vivantes à la parution de l’œuvre. Ici, le personnage ne s’appelle pas Pachinger ni P., mais N. C’est donc qu’il y a chez Brod une volonté encore plus forte de voiler une réalité. Est-ce par égard pour Pachinger (mort en 1938 pourtant) ou pour ses proches qu’il a changé l’initiale de son nom, et surtout qu’il a gommé toute la partie "sensible" du texte ? Ou bien s’agit-il plutôt de tenir l’écrivain, dont l’œuvre est devenue déjà célèbre en 1951, à l’écart de toute cette réalité pornographique, qui n’engage pas que Pachinger, mais aussi toute une époque, tout un milieu ?

- Ici je traduis le texte dans son intégralité, pour la première fois en français, à partir de l’édition critique allemande Fischer parue en 1990. Chacun se rendra compte de la nature violente et révoltante de celui-ci. Collectionner et "coïter" sont les deux passions de Pachinger, et elles sont du même ordre. Les femmes sont objets de collection, ramenées à une réalité toute charnelle que donnent à voir des photographies. Perversion du collectionneur : il lui faut posséder en plus des êtres des images qu’il pourra exposer. Les femmes possédées sont des figures sans âme, "des animaux". On ne peut qu’être troublé par tout le mouvement final du texte, espèce de basculement pénible dans la vérité crue de la domination masculine : ces foules de femmes qui se précipiteraient dans les bras de leurs amants ou violeurs, scènes fantasmées qui ne peuvent que nous rappeler les événements de Cologne lors de la Saint Sylvestre 2015, car les unes et les autres nous parlent de la même chose au fond : l’homme légitimant sa domination sexuelle par une prétendue soumission de la femme, représentée ici comme un phénomène collectif et animal.

- On conçoit la fascination qu’a pu éprouver Kafka pour ce personnage de Pachinger, au point de noter tout ce qu’il a pu lui dire dans son Journal. L’érotisme comme domination et violence n’est pas absent de son œuvre, comme on s’en rend compte dans Le Procès, avec la scène du fouetteur. Le Journal est riche en personnages féminins réduits à une pure réalité charnelle, souvent peu séduisante. Mais il semble que Kafka ne soit jamais allé aussi loin dans le dévoilement de la langue propre au dominateur sexuel.

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© Franz Kafka_traduction & appareil critique par Laurent Margantin _ 22 janvier 2016

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