Oeuvres Ouvertes

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Journal de Kafka (IV, 5) : Les jeunes filles devenues adultes

quatrième cahier nouvelle traduction

L’éducation des jeunes filles, leur passage à l’âge adulte, leur adaptation aux lois du monde ont toujours eu une valeur particulière pour moi. Désormais elles ne fuient plus de façon si désespérée celui qui ne les connaît qu’à peine et aimerait échanger avec elles quelques mots, elles restent un moment, même si ce n’est pas juste à l’endroit de la pièce où on veut les avoir, il n’est plus nécessaire de les retenir avec des regards, des menaces ou bien le pouvoir de l’amour, quand elles se détournent c’est lentement qu’elles le font et sans vouloir vous blesser, alors on se rend compte que leur dos aussi est devenu plus large. Ce qu’on leur dit n’est pas perdu, elles écoutent votre question jusqu’au bout sans qu’on soit obligé de se dépêcher et répondent, certes en plaisantant, mais exactement à la question posée. Oui elles vont jusqu’à poser elles-mêmes des questions le visage levé vers vous et elles supportent une petite discussion. Un spectateur ne peut plus vraiment les gêner quand elles se mettent à une tâche, elles s’occupent donc moins de lui qui peut désormais les regarder plus longuement. Elles ne se retirent que pour s’habiller. C’est le seul moment où l’on peut se sentir moins sûr de soi. Mais à part cela on n’a plus besoin d’aller par les rues, de les attraper aux portes des maisons et d’attendre toujours un heureux hasard quand on a déjà fait l’expérience qu’on ne possède pas la faculté de le forcer. Mais malgré cette grande transformation qui s’est produite en elles, il n’est pas rare, si on les rencontre à l’improviste, qu’elles viennent vers nous avec une mine sombre, qu’elles posent une main plate dans la nôtre et qu’elles nous invitent à entrer dans leur appartement avec des gestes lents, comme on ferait avec un collègue de travail. D’un pas lourd, elles vont et viennent dans la pièce d’à côté, mais au moment où nous y entrons nous aussi, poussé par le désir et l’obstination, elles sont assises dans l’embrasure d’une fenêtre, en train de lire le journal sans nous accorder un regard.



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© Franz Kafka_traduction & appareil critique par Laurent Margantin _ 25 janvier 2016

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