Éditions Œuvres ouvertes

Balam Rodrigo, chasseur de métaphores photographiques

Une voix poétique aux fortes résonances bibliques

Vendeur ambulant dans sa jeunesse pour accompagner son père de village en village dans son état natal, le Chiapas (Mexique), et au Guatemala, ancien footballeur, ex-pasteur et prédicateur, biologiste, poète… Un mélange détonnant qui donne un ton très particulier, unique, à la poésie de Balam Rodrigo.
Auteur prolifique qui a commencé à écrire relativement tard, sans formation spécifique en lettres, Balam s’est essayé à plusieurs registres et semble récemment avoir atteint sa voix propre avec ses derniers recueils, Livre de sel et Braille pour les sourds, par exemple. Dans ce dernier il s’intéresse aux photos de Diane Arbus avec une approche originale, mélangeant la réflexion sur la photographie (argentique en l’occurrence), l’image, la déformation physique et sans doute mentale, les références bibliques, la métaphore poétique, etc. Le résultat est tout simplement passionnant.
En ce qui concerne la diffusion de son œuvre, Balam met à profit ses dons de prédicateur et ses tournées professionnelles pour organiser des réunions de lecture de ses textes. Il touche ainsi un large public et parvient à épuiser les tirages de ses recueils.
Né à Villa de Comaltitlán, dans l’état de Chiapas (Mexique) en 1974, Balam Rodrigo est diplômé en théologie pastorale et biologiste (Université Nationale Autonome du Mexique). Il est l’auteur, entre autres, de Hábito lunar (« Habit lunaire »), 2005 ; Poemas de mar amaranto (« Poèmes de mer amarante »), 2006 ; Silencia (« Silencieuse »), 2007 ; Larva agonía (« Larve agonie »), 2008 ; Libelo de varia necrología (« Libelle de nécrologie diverse »), 2008 ; Icarías (« Icariennes / Icare ? »), 2010 ; Bitácora del árbol nómada (« Journal de bord de l’arbre nomade »), 2011 ; Cuatro murmullos y un relincho en los llanos del silencio, (« Quatre murmures et un hennissement dans les plaines du silence »), 2012 ; Logomaquia (« Logomachie »), 2012 ; Desmemoria del rey sonámbulo (« Amnésie du roi somnambule »), 2013 ; Libro de sal (« Livre de sel »), 2013 ; Braille para sordos (« Braille pour les sourds »), 2013 ; Iceberg negro (« Iceberg noir »), 2015.


Gouttes d’oiseau

J’élève le verbe de la nuit
avec mes paupières :
Il suffit
d’une goutte d’oiseau
pour tatouer le ciel sur tes mains,
pour traire la nuit
et dépouiller de ses ailes l’insomnie
qui nous polit et nous palpe.

Élu par Dieu et par l’harmonie,
un clin d’œil de ta bouche suffit
pour tout illuminer.

Tatouages dans la neige

Je vais dormir un peu.
Ta chevelure sous mes paupières.
La nuit.

Je rêverai de félins.
Avec un chat qui regarde dans l’oeil infini
du samsãra.

Je rêverai d’un tigre enflammé
qui embrasse le miroir de ton dos.

Un soleil nocturne – hélicon d’ambre –
plongera sa langue dans l’extrémité constellée
de tes épaules.

Le tigre (solaire, tapi)
bondit, avance – comme un dragon insomniaque
voyageant sur ton dos –
et laisse une poignée d’étoiles tatouées
dans la neige.

Un chat noir nous suggère
la soif et la mémoire.

Ta langue – aussi gauchère que ton nom –
tatoue le silence sous mes paupières.

Ta chevelure.
– La nuit.

(De Bitácora del árbol nómada [« Journal de bord de l’arbre nomade »], 2011)


Des chasseurs ivres de lumière
(Propos de l’Œil dans une exposition de photographies de Josef Koudelka)

(Le soleil est un profond coup de fouet sur le dos du couchant.)

Après le crépuscule, les yeux craquelés ne vivent que de la lumière de la lune et des clairs-obscurs.

Graduation de l’œil qui suppose les excès du pollen – ou du grain – qui déchire la vision qui palpite sur la surface argentique.

Les noirs et les blancs éclatent – bel envol – dans le tableau :

Des langues d’oiseau lèchent l’iris qui migre
entre les maries-louises grises et parfaites.

Le lendemain nous lançons le cri de paupières
quand le dogue noir qui fuit
dévore notre regard qui vacille
entre un ciel fugitif et une mer de neige morte :

L’Œil en plein vol.

***
Tâter la cicatrice qui laisse la lumière sur le papier
et sur la pupille, tel est le festin de quelques élus.

On dit que les rêves des lunatiques
sont en noir et blanc,
que seuls ceux qui se disent raisonnables
dévorent avidement la couleur.

Fantômes d’eux-mêmes,
les fous tissent un manteau âpre et long
– meute d’insomnies
faite de décombres de lumière –
pour balayer les restes ténus
que la mort laisse dans la rétine
pendant qu’elle fouille avec zèle dans nos yeux.

* * *
Derrière la lentille, la vie est une goutte de fumée.

Les percussions du diaphragme qui s’ouvre et se ferme
sont le clignement d’un ciel blessé,
la valve d’un cœur malade
qui marque son empreinte sur les chemins de l’utopie
dans un halètement mécanique pour séquestrer
les maigres signes de la vraie vie.

Dans le polygone de la pupille – notre diaphragme –
les images se débattent entre l’oubli et la mort,
en les aveuglant de toute fuite.

* * *
Plein de ciels, d’ardoises et d’ambres, de destins gris,
l’œil repose sur des mers d’argent et de cellulose :

– Siècles de lumière fossilisée.

(Pierreux est le regard qui se dresse dans les miroirs,
cœur de l’homme et de l’image :
Fugace et impassible éternité.)

* * *
Là où il n’y a ni mémoire ni pupilles,
le photographe arrache l’oubli
patrie de toute lumière
à l’immortel exil des ombres.

* * *
Si le révélateur ne me trompe pas,
les négatifs – corbeaux filicides –
doivent me crever les yeux :

– Enfants de la lumière en débandade.

* * *
Rogneurs du vide, chasseurs ivres de lumière,
les photographes sont la chimère, la bête innomée
qui déambule avec un troisième œil vitreux et étincelant
dans les landes étriquées de la Terre.

Cyclopes d’un monde aveugle,
ils galopent sur des siècles de mémoire tacite
en fauchant les vertèbres de l’icône et du destin.

Aveugles déjà de toute lumière et de toute ombre,
en traversant les eaux du Styx
ils ne paient pas leur tribut à Achéron :

Ils déposent les yeux et la lentille.

* * *
Révéler est un acte de la fuite. Sourds au dessein des dieux, nous rognons la lumière en une cruelle morsure :

Cœur de l’œil : photographie.

Éphémère estocade de paupière et de rétine,
les images nous racontent un temps déjà perdu,
mort.

(C’est pourquoi il est nécessaire de révéler notre douleur
dans l’obscurité totale.)

L’absence de lumière n’est pas la pénombre :

C’est l’effigie adultérée, la falsification brutale,
la chimérique image appréhendée :

Daguerréotype de la mort
– qui même aveugle nous contemple
.

* * *
L’œil est un archétype de la lumière : Imago
de l’aube première
.

Déchiffrer le temps et l’attraper dans l’image
c’est-à-dire, attraper le temps et le chiffrer
dans l’image
– ne nous absout pas du péché
de l’horreur.

L’Éternité nous sourit derrière l’œil
de la mort – sa juste et exacte lentille.

Notre image originelle et fœtale – lune fossile
qui hurle dans ce ciel rempli d’erreurs

n’est autre que la dernière de l’homme :

Inutile clin d’œil de la lumière
– dans une éternité d’ombres.

(De los ebrios cazadores de luz [« Des chasseurs ivres de lumière »], dans Libelo de varia necrología [« Libelle de nécrologie diverse »], 2008)


Livre de sel

1.
La mer vaincue dans les moignons. Les tendons fatigués par la pustule des sels alimente le bois des bateaux. Rien que du sel dans le plexus et les aisselles. Un soleil qui crève les larves amorce l’horizon. Le dernier salaire de la misère est une goutte de mer qui appuie sa tête sur notre déroute. Le rêve de vastes enceintes où la rumeur de l’eau qui s’écoule à travers les poissons n’a jamais cessé. Et l’odeur douceâtre d’un fruit à la couleur innommable démolit la langue dans son univers de fractales. Nous nous réveillons avec le sang du scorbut dans les amygdales, dans les gencives. La voûte iridescente du ciel avec sa gaze fracturée dans les yeux noyés des morts.

2.
Je me rappelle le daguerréotype du noyé. De ses berges s’écoulait une eau de brume verte, une visqueuse émeraude de crabes et de zones humides : bile prodigue de la mort.
On l’a trouvé au bord d’une rivière, coincé dans les racines d’une mangrove errante. Une lignée de poissons de cobalt avait effacé ses yeux et sa langue gourmande prise dans le filet.
Mais pas son sourire : vif-argent indocile des violes à leur hauteur.

3.
Certaines effigies à l’horizon présagent d’une eau morte, une pleine lune de côtes décédées. Les devins se taisent avec une quiétude élémentaire de cétacés qui soufflent en sourdine. Le soleil tombe avec peine, bout de volcan dans le vif-argent de son magma.
Chercher le feu – mystère premier – ne suggère rien : seulement longer la route des sots.
Eau morte tu dois boire, douleur solaire.

4.
En apprenant le rêve déraciné de la seiche dans les terrains du mangle, là où bifurque l’horizon dans les flammes et les mers, là où la terre est finitude d’heures et maintenant déjà tombée la pluie en tourmentes d’artifice la soif est celle qui te boit, l’humide et épaisse soif de mort et cette horreur de ne pas être et ne pas se savoir hormis cette seule poussière dans les autels domestiques du vide.

5.
Le cœur se cognant aux tumulus à la dérive de la nuit, eau de la mort où la haine aiguise sa nausée plaintive, sa matière de mémoires, son piège dans lequel gisent blessés les poissons et les hommes : bêtes ultimes qui dorment avec la boue de la rage dans les pupilles.

6.
Que faire avec cette lèvre empoisonnée, avec cette bouche peuplée d’horizons ? Vaincre l’exode, l’image, la rage. Distribuer l’écho entre naufragés et sourds. Chercher le bateau de la nuit et sa matière d’obsidiennes pour initier des trépanations dans le verbe, pour que s’échappent des anges pleureurs par l’épine de la langue : mon tremblement n’est pas aliéné aux insomnies qui m’urinent, mais à la voix de la mer.

7.
C’est le travail des yeux de bleuir le lointain, d’horizonner la ligne rouillée des mers : assaillir les yeux est un labeur plus ardu que fendre la nuit, que mouiller dans le port des borgnes et des hyènes.

8.
Les pas mutilés de l’oreiller soutiennent ses insomnies, son bûcher d’ombres déchiffré, d’océan amer sa goutte tombant en gorgées dans les minuscules fissures de l’œil : œil qui pourlèche la nuit et l’anéantit.
(Sonnettes d’or dans la gorge de l’occis.)
Oui, toi tu ne cries plus : le train ardu crépite dans ta mémoire car ton hurlement est trépassé, laissant ici ce corps muet et son langage à la dérive.

9.
Des fractales humides obnubilent la route qu’inaugure la mort dans les insomnies. Larvaire est le finale de la mémoire qui arrive à bon port avec une ancre de sel et des hirondelles.
Le courant souhaité teint le sang jusqu’à ce que, gonflés les voiles et les yeux, nous épuisions la mer des mourants avec le cri de la bise qui souffle du levant.

[De Libro de sal (« Livre de sel »), 2013]


La cage aux miroirs

Allan Arbus, Diane Arbus, New York (1953)

1
a) « Je suis né un jour où Dieu était gravement malade », a prophétisé Vallejo à Trujillo en écrivant Espergesia. Cependant, les êtres photographiés par Diane Arbus sont nés quand Il dormait dans son hamac céleste et rêvait que Diane photographiait César Vallejo – ce monstre – alors qu’il marchait nu dans les rues de New York en portant une pancarte sur laquelle on peut encore lire en lettres blanches sur fond noir : La beauté est tombée malade de poésie le jour où Diane Arbus a décidé de la photographier.

b) Elle ouvre les obturateurs de ses yeux pendant qu’elle marche dans les rues de New York, et à chaque fois qu’elle bat des paupières, elle photographie des bandes d’anges nains entassés sur les fils et sur les invisibles lignes dessinées par le couteau de ses cornées dans la page inédite du ciel.

c) Dieu a ri quand sont nés les monstres photographiés par Diane Arbus.

***

Diane Arbus, Jumelles, New York (1967)

2
a) Diane lance des galets qui nous étonnent dans les eaux mortes d’un miroir en papier. S’y reflètent les jumelles qui ont pour yeux des monnaies liquides de mer : l’une d’elles rit, l’autre pense aux mains de Diane comme qui rêve d’une paire d’ailes déplumées et vides. Double est la douleur, le tranchant des ciseaux qui coupent la langue des oiseaux, la vaste chair des amants, le bord de la mer.

b) Une des jumelles a le cœur de sable. Sur la poitrine de l’autre bat une syllabe d’eau : hache de soif, cloche amère de sel. Sœur du vent, la poésie est jumelle du sang : Diane est l’une de ces jumelles ; la mort, l’autre. Elles rient toutes les deux.

c) Jumelles du silence, Diane Arbus et la poésie nous coupent les veines avec le double tranchant d’une photographie.

***

Diane Arbus, Nains russes dans un salon de la 100e Rue, New York, 1963

3
a) Elle photographiait des anges gauchers. Des anges non-nés aux ailes noires ramant dans les eaux huileuses de la nuit, agitant l’air obscur au milieu des lits et des corps défaits, écrivant avec les plumes cassées – sur des draps de neige – les noms du pain dans des langues oubliées, mortes.

b) Diane polit des miroirs de mercure pour refléter l’âme du monstre à deux faces : nous. Elle nous enseigne le don de l’ubiquité : retranchées dans le monde quotidien normal, ses images sont le visage de la mélancolie, les pages de sang qui révèlent des fragments de mystère dans les eaux profondes et turbulentes de notre peur.

c) Les anges sont des oiseaux sinistres, gauchers : ils écrivent donc de droite à gauche avec le moignon de la langue dans un langage que seul le cœur comprend – et que certains appellent poésie. Mais le cœur n’est pas gaucher : il n’y a qu’à se pencher sur les photographies de Diane qui reflètent toujours une couvée de pulsations ou le battement d’ailes de trois anges blancs qui inscrivent les signes de notre visage sur un miroir mort.

***

Diane Arbus, Un juif géant chez ses parents dans le Bronx, New York, 1970

4
a) Et voici que le géant c’est David. Il n’y a pas de Philistins encerclant les murailles d’Israël, mais l’armée des yeux fait le siège des quatre murs de sa petite Jérusalem. Goliath est la caméra et sa minuscule paupière. Il suffit de faire tourner la fronde des pupilles et de lancer un galet de lumière pour faire tomber le géant sans crinière et le vaincre sans bouclier, sans épée. Mais ce David-ci est plus beau et plus vaste que tout le désert du Néguev. Sa voix d’enfant est le chant brisé d’un rouge-gorge qui meurt de froid blotti dans les murs crevassés de Megiddo. Il n’y a pas de Philistins ici, mais qui sommes-nous qui regardons le géant David, celui qui danse avec le petit cœur nu, immobile ?

b) Philistins et incirconcis, les mots fuient le cœur. Dire sans eux : David est un géant acromégalique, et Goliath aussi peut-être. Ombre de crinières rousses sur le sable du désert, filaments de nuit sur la langue comme des dagues de sel. Du gué de son corps David prend cinq mots ; ils brillent dans sa main, morts comme des galets vaincus par le sang : ils pèsent moins que la lumière. Circoncis de cœur et d’yeux, nous lançons un cri de pierre vers le plafond du papier, nous coupons des têtes avec la langue de Goliath. Mâtins mordant le tapis rongé, nous dégainons l’image reflétée dans la lentille et nous y lisons les gouttes de silence qui tombent de la bouche de David. Derrière les fenêtres des agneaux bêlent : ils ruminent des étoiles, ils écoutent la mer gémir dans le désert.

c) L’armée de l’étonnement a décapité le géant de la peur, ce Goliath qui a renversé Diane rien qu’en lançant une cornée argentique au monstre du cœur.

***

Diane Arbus, Avaleuse de sabre albinos lors d’un carnaval, 1970

5
a) L’air frappe le visage de Diane avec des fouets de poussière. Elle sort la langue du regard comme un serpent tâtant le vide. Ses yeux sont des épées qui fendent la lumière : elle sait que la lumière est une épée bifide qui cherche sa proie. Chaque fois qu’elle ferme et ouvre les yeux elle écoute l’imperceptible halètement des paupières, le grincement des cils comme si c’étaient les dents d’une fermeture éclair. Elle appuie sur l’obturateur et tranche le sang, décapite l’oubli et sert notre tête souriante sur un plateau de cellulose.

b) Une photographie est un fouet de lumière qui fustige nos yeux, des bêtes qui tirent le chariot de la réalité et tombent dans l’abîme du temps comme une paire de bœufs courant en bavant vers l’abattoir. (Diane sert nos yeux sur des plateaux en papier d’argent, des yeux morts qui clignent et pleurent d’obscures larmes bifides.)

c) Diane aiguise des épées de papier à quadruple tranchant : des épées que nous avalons par la gorge des yeux vides.

***

Diane Arbus, sans titre, 1970-71

6
a) Toute beauté est monstrueuse, bien qu’il n’y ait rien de plus monstrueux que le cœur. Toute photographie de Diane est un jouet poétique, un fragment de l’éternité, ce qui reste d’un bûcher sacré dont la braise finit par dévorer notre âme.

b) Elle le savait mieux que personne. Ses photos nous révèlent que la laideur n’existe pas. La beauté est autre : langue de miroir avec son envers noir. Quand Diane prenait une photo de deux anges, de l’autre côté du papier on pouvait admirer la foule dans son dos, la nuque comme une hache coupant la lumière en zones d’ombre. Le cœur ne bat pas, il obture les bruits de la couvée. Sang au-dedans, photographie au-dedans, il bat des ailes.

c) Nous sommes tous des monstres, le normal n’existe pas : illisible anagramme de la beauté – endriague ivre –, nous sommes des jumeaux parfaits de l’horreur.

(De Braille para sordos [« Braille pour les sourds »], 2013)


Seuls, plongés dans le vaste continent du silence, écrits dans le temps avec des syllabes de sang, nous sommes l’écho de Dieu dans la mémoire des anges, des pages de haine perdues dans un vaste océan de neige morte. Et pèsent sur nos épaules l’ombre et la dernière lueur du jour, et la brève et unique tranche de soleil qui flotte dans le crépuscule épuise sa rumeur en tombant dans nos yeux, et le cœur esseulé de l’homme n’est qu’une île obscure de rêve qui dort pour toujours dans l’oubli.

*

Mer est un cri de sel qui nomme les rivages de la mort et boit le deuil des anges brisés par la lumière et le chagrin. Là, le sang noir de la nuit fouette les rives du calme et sa source. Des falaises de lumière morte et voyageuse polissent des oiseaux sombres dans l’œil : leurs ailes brûlées nous mordent la mémoire. Au loin, le chant de la mer, du vent.

*

Je lis – dans les os noirs d’albatros et d’argonautes – un même destin pour les bêtes et les hommes : pas la mort, non. Et oui, la mer éternelle et profonde qu’est le silence écrivant pour toujours notre nom dans l’eau incommensurable de l’oubli.

[De « Piélagos », dans Iceberg negro, 2015]

© Philippe Chéron _ 21 février 2016

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