Œuvres ouvertes

Jean Vilar (23)

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Quand on passait dans la rue des pavillons morts anciens on pouvait pas s’empêcher de jeter un coup d’œil aux endroits du mur où le crépi était parti, on voyait les parpaings d’anciens modèles qu’on connaissait pas, ça t’intéressait surtout toi les Narines, t’aurais bien voulu en avoir un pour pouvoir le garder comme une pièce de ta collection, puis quand on levait les yeux vers les fenêtres y avait les regards morts derrière les rideaux gris, des regards qu’on croisait juste une seconde mais où on pouvait voir comme dans un flash tous les couloirs traversés, tous ceux qu’on avait pas encore vus et qu’on verrait peut-être un jour, ou d’autres on savait pas. Combien de couloirs avaient-ils traversé les habitants des pavillons morts anciens ? Dans la fraction de seconde où on croisait leur regard on pouvait pas compter c’était impossible, mais on en voyait défiler une multitude, toujours des couloirs sombres avec un tout petit point de lumière au bout, toujours plus loin de couloir en couloir. Tête chauve tu disais au moins cinquante, bon. Mais on pouvait pas savoir, ça défilait trop vite on te disait. Maintenant les habitants des pavillons morts anciens en avaient fini avec les couloirs, c’était derrière eux les couloirs nous disait leur regard, ils avaient usé tout leur souffle et toutes leurs forces à cavaler là-dedans à se battre entre eux comme nous dans notre premier couloir des Bois noirs, à votre tour maintenant les couloirs nous disait aussi leur regard. Eux maintenant étaient à l’abri dans leurs pavillons morts anciens, ils se souvenaient de tout le béton qu’ils avaient traversé, ils avaient été bien courageux ne renonçant jamais malgré la longueur des couloirs croyant toujours qu’ils atteindraient un jour le petit point de lumière au bout, toujours plus loin de couloir en couloir, et leur tête était maintenant complètement bétonnée à l’intérieur et aussi à l’extérieur avec les murs en parpaing tout autour, on pouvait pas ajouter plus de béton ni à l’intérieur de leur tête ni à l’extérieur, ils avaient eu une belle vie et même si elle était lourde à porter ils étaient fiers de tout ce béton dont ils étaient propriétaires alors que tant d’autres n’avaient pas eu le courage et s’étaient retrouvés sans un gramme de béton pour vivre.

© l_m _ 24 février 2016

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