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Claudine Chapuis | Limites de l’épithélium olfactif ou Comment voyager avec une morue portugaise quand on est paimpolaise

dissémination de février 2016

Poser la question des limites oblige à se confronter à une problématique d’une grande complexité qui justifie d’emblée de les distinguer des frontières. Bien qu’amovibles, les frontières finissent le plus souvent par se pérenniser, alors que les limites…

Les limites, on sait qu’elles existent mais compte tenu de leur porosité leur réalité n’est attestée que par une incessante mise à l’épreuve qui permet de les fixer, voire de les scotcher, dans un cadre contextuel variable. Transversales, elles interpellent aussi bien la philosophie morale et politique que la communication ou les déterminants biologiques -dont la fin est, accessoirement, programmée- Affectant l’ensemble des relations sociales, elles ne trouvent cependant leur authentique expression que dans des lieux privilégiés du quotidien comme par exemple la loge de concierge, le café du commerce ou les tables des repas de famille.

A la différence de la vigie plantée sur la dunette qui s’exclame dans une langue vernaculaire : « Terre ! », ceux qui signalent l’approche des limites s’expriment par un cri du cœur poussé dans une langue véhiculaire :

— « Y a des limites ! » (Peut s’accentuer de quand même : y a des limites, quand même)

L’illustration qui suit est anecdotique mais on peut, si on veut, lui attribuer une portée plus large qu’il n’y paraît.

Admettons que sous la double influence de son patrimoine génétique et d’un trait de caractère impétueux (tout obstacle qui ne se franchit pas naturellement se défonce), une Paimpolaise lâchée au travers du Portugal se trouvera confrontée à une telle multiplicité d’étals de morues qu’elle en perdra tout discernement. De fait, elle n’aura de cesse que de faire l’acquisition d’un exemplaire de morue plus ou moins bien séchée dont elle projettera instantanément l’exposition durable dans sa cuisine, à des fins mal définies.

Il est vraisemblable que dans une telle occurrence les objections d’un ou de plusieurs compagnons de voyage viendront poser abruptement une question qui en rappelle une autre, c’est à dire : Comment voyager avec une morue ?

Pour vaincre les réticences de son environnement, la Paimpolaise commencera forcément par dérouler une solide argumentation étayée par l’expérience d’un écrivain, romancier et essayiste, récemment disparu. Elle dira donc que, puisqu’Umberto Eco a trouvé de quelle façon voyager avec un saumon, rien ne s’oppose à ce que ses solutions soient appliquées à une morue, quand bien même les conditions de transport ne présentent pas les mêmes caractéristiques selon qu’il s’agit d’un saumon réfrigéré ou d’une morue salée. Rajoutons que la rigidité cadavérique d’un saumon confrontée au mini-frigo d’un hôtel est bien plus rédhibitoire que l’adaptation d’une morue séchée relativement souple, adaptable au volume d’un coffre de berline familiale, fût-il bondé. L’odeur de saumure d’un poisson macérant dans un quadruple sac plastique dans un lieu clos et surchauffé peut poser problème, convenons-en. Mais, jamais à court d’arguments fallacieux, la Paimpolaise rappellera que le trajet de retour se situant dans les limites de l’espace Schengen, tout risque d’alerter les douaniers sur un éventuel projet d’attaque biochimique est écarté.

Et c’est là que tombera la sentencieuse affirmation :

— « D’accord, y plus de frontières. Mais il y a des limites. »

(En fait, les limites qui séparent le saumon réfrigéré de la morue salée passent par le seuil de tolérance de l’épithélium olfactif qui divise les familles de la même façon que la société en général. Le nombre d’électeurs qui affirment ne pas pouvoir sentir les noirs, les arabes, les roms ou les gays est en effet une puissante variable d’ajustement des politiques publiques).

Indépendamment des transmissions générationnelles, il est donc inenvisageable de rentrer à Paimpol sans une morue dont les bienfaits ont été chantés de façon dithyrambique par le célèbre naturaliste Lacépède.

« L’homme a donné la morue au commerce maritime et, en répandant par ce seul bienfait une nouvelle vie sur un des grands objets de la pensée, du courage et une noble ambition, il a doublé les liens fraternels qui unissaient différentes parties du globe. »

Voilà ce qu’il faut dire de la morue. Et quand bien même les préceptes des naturalistes du XVIII ième siècle ne s’appliqueraient pas à l’aube du XXI ième siècle, comme le souffle un esprit malveillant, la morue finira par être embarquée. Son transport dans ces conditions mobilisera quelques ressources personnelles parmi lesquelles on retiendra le flegme et la vigilance nocturne. Le flegme permet d’être seule à feindre d’ignorer les nuisances olfactives qui ne cessent de croître avec l’augmentation de la température et font redouter une contamination généralisée des bagages. Quant à la capacité de vigilance nocturne elle peut éviter qu’à chaque étape du voyage, grâce à de mystérieuses complicités, le poisson ne fasse une tentative de fugue-vaine au vu de son état- afin de regagner les mers froides en empruntant la voie du cours d’eau le plus proche de l’hôtel.

Arrivée à bon port, la question insoluble de l’affectation de la morue à un poste définitif se posera avec acuité. Elle sera susceptible de provoquer le déclenchement d’un processus fatal qui verra se prolonger 1) son assignation à résidence sous la roue de secours 2) son oubli momentané. En conséquence, malgré une exposition, indispensable, aux vents bretons, sur le fil à linge, un nouveau contenu problématique finira par s’imposer. L’introduction de la morue dans la cuisine permettrait d’écourter le séjour des importuns de la même façon qu’il éloignerait les amis les plus chers. Cette deuxième mise à l’épreuve attesterait donc que, s’il y a des limites à l’amitié, elles passent dans tous les cas par l’odeur du poisson en décomposition.

A ce stade, la cause est devenue indéfendable. La morue portugaise devra finir en boette à maquereaux paimpolaise. Et la question de l’empreinte carbone d’un tel transport sera résolue étant donné qu’en conséquence du changement climatique la réapparition de quelques spécimens de cabillaud dans la baie a été signalée depuis quelques temps (rappelons que le cabillaud est la forme originelle de la morue). Or, si l’on se fie aux offres promotionnelles des poissonniers, le cabillaud est une espèce qui ne semble plus désormais constituée que de « Dos ». Organiser le rapprochement entre la morue salée et le dos de cabillaud à l’aide de quelques manipulations pourrait contribuer à favoriser la ressource halieutique. Permettre l’engendrement de morues triploïdes en quelque sorte, avec un dos en cabillaud frais et un ventre en morue séchée. Entre le naturaliste du XVIII ième et le généticien du XXI ième siècle la boucle serait bouclée grâce à la noble ambition de nourrir la planète en tripatouillant un peu les organismes vivants. Ainsi seraient doublés les liens fraternels (suicidaires) qui unissent différentes parties du globe.

Ce faisant, on n’aura pas évidemment répondu à la question initiale qui était : Comment voyager avec une morue. Mais on aura convoqué la limite entre deux formes de raisonnement, le raisonnement dialectique et le raisonnement par l’absurde qui certains jours ont tendance à se confondre. Et effectué un détour par la phase humoristique afin de rendre à Chris Marker une citation qui lui appartient : « L’humour, c’est la politesse du désespoir. » Politesse du désespoir public parce que, dans l’intimité, le désespoir doit être le sentiment qui détient le monopole de l’illimité. Sans fond, sans obstacles à défoncer, sans frontières, sans odeur, il est sec.

Oscille sur un fil ténu entre le savoir-vivre (flegme) et le savoir-mourir (vigilance nocturne, ou un truc comme ça.)

Enfin, au sujet des limites du désespoir, c’est une hypothèse. A défaut d’être affirmatif il est encore possible d’emprunter une conclusion à Umberto Eco :

« Autrefois j’étais indécis(e), maintenant je n’en suis plus très sûr(e) »



Bretonne en substance, Claudine Chapuis est née de langue maternelle inconnue sous le signe du Sagittaire, ascendant Ecriture. Cette prédisposition zodiacale explique peut-être des choix d’orientations professionnelles et d’engagements dans lesquels l’écriture s’est en priorité imposée au bout de la flèche du messager. A l’articulation d’un entre deux, écrire pour (former, transmettre, animer…) écrire avec (des gens qui ne peuvent écrire ou des gens qui ont besoin d’enchantement) écrire comme relier. Ecriture publique à fins privées. L’activité de biographe pour inconnus exercée actuellement s’inscrit dans la suite de cette démarche.
Jusqu’ici réservés à un lectorat de proximité, les fragments d’écrits foisonnants qui ont jonché ces expériences pourraient être prochainement assignés à résidence entre deux couvertures et faire livre, pour peu que « le messager » finisse par retourner la flèche contre lui.
Parmi les projets à court terme, achever la monographie d’un hameau breton inspirée par une collecte de souvenirs de personnes âgées et reprendre un atelier d’écriture avec des personnes vivant à la rue (écrire pour le dehors)

Son blog : Légions d’humeurs paimpolaises

© Claudine Chapuis _ 26 février 2016

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