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Oeuvres Ouvertes : A propos de Finfreleux

Oeuvres Ouvertes

depuis 2000

A propos de Finfreleux

contribution au nouveau numéro de Territoire 3

Je vais parler ici de Finfreleux, mais déjà une force en moi voudrait m’empêcher de le faire : à quoi bon, en effet, perdre son temps avec ce personnage oublié depuis tant d’années ?
Au début du siècle, Finfreleux était pourtant une célébrité. Il était aimé de la foule, tout le monde le connaissait. Chacun avait une petite histoire à raconter à son sujet, celle qu’on avait vue la veille ou le jour même. Car chacun avait son petit bidule logé dans la paume de la main, et chacun pouvait voir à n’importe quelle heure les images animées de Finfreleux défiler devant ses yeux. On était assis dans le tram après la journée de travail, et on se branchait aussitôt sur l’actualité du petit bonhomme, c’était un bon moment de détente. Combien de passagers assis autour de vous souriaient en le regardant commencer son petit numéro !
Tout était petit chez Finfreleux : la taille, les bras et les jambes, la tête, et le fait qu’il tenait dans un petit bidule logé dans la paume de la main le rendait plus petit encore. Mais sa célébrité faisait de lui une espèce de géant.
Je me souviens du plus célèbre numéro de Finfreleux. Tout maigrichon, il portait une salopette moulante à rayures noires et blanches. Son crâne rond affichait une moustache – oui, je ne peux pas l’exprimer autrement : son crâne rond affichait une moustache noire aux extrémités pointues légèrement dressées. Du crâne on ne voyait rien à part cette moustache. La tête de Finfreleux, c’était cette moustache qu’elle offrait au public, et rien d’autre. A peine avait-on vu la tête de Finfreleux qu’on oubliait tout le reste, nez, yeux, sourcils, pour ne plus voir que la moustache. Ou plutôt la moustache effaçait tout le reste. Il semblait aussi que la moustache se combinait très bien avec la salopette moulante aux rayures noires et blanches. Tout cela avait été pensé, cela ne faisait aucun doute.
Finfreleux montait sur des échafaudages, chargé d’une brique qu’il semblait avoir du mal à porter vu sa maigreur. Il courait sur toute une série de planches, puis se hissait à l’étage supérieur tout en veillant à ne pas laisser tomber sa brique. La scène durait un petit moment, le temps que Finfreleux arrive jusqu’au dernier étage. Les images défilaient à l’accéléré, ce qui rendait la scène encore plus grotesque. Car qu’y avait-il d’intéressant là-dedans ? Pouvait-on même en rire ? Eh bien oui, on en riait, et on en riait même aux éclats, car ce n’était justement pas drôle, mais seulement grotesque.
Il n’y avait aucun gag – Finfreleux ne faisait même pas tomber sa brique sur la tête d’un passant, et il était tout seul sur son échafaudage, personne ne le poursuivait, il n’avait pas de comparse à ses côtés –, rien qui eût pu rendre la scène cocasse. Et pourtant les gens s’amusaient beaucoup, pouffant de rire leur bouche couverte de leur main libre pendant qu’ils avaient les yeux rivés sur leur petit bidule dans l’autre main.
Arrivé au sommet de l’échafaudage, Finfreleux levait les bras en signe de victoire après avoir posé la brique sur un mur en construction. Puis redescendait à toute vitesse avant de recommencer la même ascension chargé d’une nouvelle brique. Cela durait facilement une dizaine de minutes.
Germal et moi pourtant on ne riait pas. Nous étions sans doute les seuls. Pour nous, Finfreleux avait tué l’humour. Avec un gag ou deux, sans doute aurions-nous applaudi comme les autres. Nous étions du métier, nous savions ce que cela voulait dire, faire rire un public. Nous avions même été des experts dans ce domaine, jouant sur scène tous les soirs, jusqu’à ce que Finfreleux débarque avec ses numéros sans humour qui faisaient rire les foules.
Il avait tué le métier, le nôtre, et nous lui en voulions terriblement. Ce qui ne nous empêchait pas de regarder ses numéros, comme les autres, dans l’attente d’un gag qui ne venait jamais.


Le nouveau numéro de la revue Territoire 3 vient de sortir. Il a pour thème - eh oui - l’amour, sujet d’actualité évidemment. Réalisée par Jean-François Paillard (qui y contribue également), la revue accueille mon texte excellemment illustré par un dessin de Loïc Beillet, ainsi que d’autres textes de Philippe Annocque, Catherine Vincent, Nadim El malki, Clara Gervais, Guillaume Guéraud, Jean-Pierre Ostende, Frédéric Pauvarel, Marion Rampal, Guy Robert, Denis Viougeas. On peut la télécharger librement ci-dessous. Merci à Jean-François Paillard pour son accueil.

PDF - 9.1 Mo

Première mise en ligne le 4 mars 2016

© Laurent Margantin _ 20 mars 2016

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