Éditions Œuvres ouvertes

Jean Vilar (38)

...

T’avais toujours la peau du front plissée quand on t’arrêtait Tête chauve, c’était comme si t’avais voulu freiner et que ton front avait fait pneu mais en toi ça continuait ça continuait on pouvait pas t’arrêter comme ça. T’écoutais pas quand on te parlait du gris béton des Bois noirs, t’écoutais pas quand on te disait que Charlie tu l’avais inventé, non t’écoutais pas tu freinais avec ton front mais sans doute que le crissement du pneu t’empêchait d’entendre et puis tu continuais à avancer en même temps. On te regardait freiner la peau du front plissée en pensant à Charlie que t’avais inventé avec ses crayons de couleur, on se disait que t’étais bien le seul à t’imaginer des trucs tout en bétonnant au quotidien dis comment tu faisais ? T’en avais perdu tes cheveux un jour c’est ce qu’on racontait. Parce que d’un seul coup on savait pas pourquoi tu t’étais mis à te plonger dans un monde intérieur et que les maîtres d’avant avaient beau te claquer pour t’en faire passer l’envie eh bien tu continuais même si parfois t’essayais de freiner quand on t’arrêtait. T’avais toujours bétonné comme ça à moitié en dehors du béton on savait même pas que c’était possible. Le mot galion tu l’avais inventé tout seul et puis le marron sur le bleu avec du beige au-dessus, on avait fini par retenir tes mots qui voulaient rien dire. On en avait toute une collection c’était les tiens. Le gris béton te suffisait pas ? Pourtant même si les maîtres d’avant te claquaient tu le prenais pas mal et t’étais un de ceux qui criaient le plus fort bétonner bétonner oh oh oh faut bétonner, comment tu faisais les deux en même temps Charlie et le béton ? T’avais ton monde Charlie y avait du marron sur du bleu dans un monde qu’existait pas et y avait les gris béton où tu te coulais comme nous, c’était peut-être pour ça aussi que t’avais la peau du front plissée c’était dur de faire les deux ça coûtait le double d’efforts et on avait un peu mal pour toi Tête chauve en pensant qu’un jour tu pourrais plus freiner et que tu te casserais la gueule dans ton monde intérieur là où on pourrait plus te dire d’arrêter.

Un message, un commentaire ?

modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par un administrateur du site.

Qui êtes-vous ?
Votre message
  • Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.

  • Lien hypertexte

    (Si votre message se réfère à un article publié sur le Web, ou à une page fournissant plus d’informations, vous pouvez indiquer ci-après le titre de la page et son adresse.)