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Oeuvres Ouvertes : Mario Bojórquez et l’inépuisable désir

Oeuvres Ouvertes

depuis 2000

Mario Bojórquez et l’inépuisable désir

Pour continuer à dire, à écrire malgré tout, il faut chercher à allumer le « feu nouveau de la joie ».

«  Un mot peut marquer le destin d’un homme », nous dit Mario Bojórquez. Dans son cas serait-ce le mot inaccomplissement ? Cette idée est en effet très présente dans ses textes, surtout El deseo postergado (le titre est plus qu’explicite : le désir ajourné) et Diván de Mouraria. Ce dernier recueil dialogue avec la tradition perse du diwân, forme poétique traditionnelle développée par le célèbre Chams ad-Din Mohammed Hafez et composée de treize « ghazals » : brèves strophes dédiées à des propos amoureux ou bien mettant en scène les plaisirs de la vie tout en évoquant des thèmes mystiques du soufisme.
Mario Bojórquez, lui, incorpore évidemment beaucoup d’autres thèmes, comme celui de la mort. Dans la deuxième partie du Diván de Mouraria, on trouve dix-huit « qasides », avec des strophes plus longues, au caractère classique et dont les sujets varient : la haine, l’angoisse, l’indolence, l’envie, l’orgueil, l’indignation, la tromperie, la procrastination.
D’autres antécédents et sources d’inspiration peuvent bien sûr être cités, comme le poème de Federico García Lorca, Diván del Tamarit (1936), et le fait que Mouraria est un vieux quartier de Lisbonne, d’où la référence indirecte à la culture arabe et à Fernando Pessoa.
Si nous ne proposons ici que quelques versions françaises de ce Diván de Mouraria de Mario Bojórquez, son recueil El deseo postergado est bien illustré, en particulier le thème du désir qui ne trouve pas sa réalisation : à portée de la main il reste au loin, et on ne saurait l’épuiser puisqu’il est par définition infini.
C’est un thème qui permet de maintenir la tension au sein du poème, car il joue sur une dualité toujours à la recherche de sa résolution : inaccessible, le désir devient angoisse, l’amour solitude, le plaisir douleur. On est donc en présence d’une œuvre qui tourne autour du désenchantement, qui nous fait « mordre l’os desséché de la vie ». Il semble toujours manquer quelque chose à l’homme pour parvenir à ses fins ; si ce n’est pas la force, c’est la volonté, et si ce n’est ni l’un ni l’autre, la fatalité intervient pour bloquer toute possibilité : un fatum tragique.
Ne reste alors que l’espoir, qui renaît toujours de ses cendres, pour relancer la volonté d’atteindre ce qui est inatteignable, en une lutte contre l’adversité et une quête permanente du bonheur. N’est-ce pas le propre de l’utopie ?
Éternel Sisyphe, l’être humain est par ailleurs à la recherche d’un équilibre qui ne peut être fondé que sur sa capacité à mettre un certain frein à son désir, précisément, et donc à cultiver le plaisir de la procrastination...
S’il est vain de prétendre assouvir tout désir, il reste le talent des poètes (et des artistes dans la mesure où cette contradiction entre le désir et son impossibilité est une des sources de l’art) pour le chanter : « Comme une fleur / ouverte entre les doigts / tu surgissais / debout / et il y avait un abîme / entre ton ventre fertile de gazelle / et la caresse anxieuse de mes mains. »
Né en 1968 à Los Mochis, état de Sinaloa (Mexique), poète, essayiste, traducteur, Mario Bojórquez est l’auteur de Pájaros sueltos (1991), Contradanza de pie y de barro (1996), Pretzels (2005), Diván de Mouraria (2007), El deseo postergado (2012), Hablar sombras (2013), entre autres. Il a obtenu le prix national de poésie Aguascalientes en 2007 et le prix Alhambra de poésie américaine en 2012.


Nocturne

Je navigue dans une nuit plus obscure que la nuit.
Je ne sens pas derrière moi l’angoisse de l’éternel
rugissement d’une montagne tranquille au milieu de la lumière.
Seul l’espace qui a volé en éclats sur mes épaules
déchire lentement cette peau grillée et verte.
Je vois les contours inédits du visage de Narcisse
liquide et déformé dans l’écorce de l’eau.
Printemps éteint par la brillance du temps
implacable assassin des belles formes.
L’occulte est plus occulte lorsque nous le cherchons
s’il se donne dans le silence il faut le crier.
Ballet de l’inconstance, austère quiétude de l’impossible
la sphère de tes gestes danse en rond.
Lune rustique de la première pénombre.

Fleur de la voix
qui ouvre en deux moitiés
mon cœur tonnant.
Autel d’un culte vague, rudesse fleurie de haine religieuse.
Sein frappé par mille deux cents fouets, caresses.
Couleur interdite aux yeux sincères.
Être signe, parole, crainte lucide, ne pas avoir vécu.

Chanson

Dans la rue la pluie n’ose pas te mouiller
tel un rugissement amer de bulles dansantes.

Un sourire bleu plus liquide que l’eau
une goutte de peau glisse dans ton dos.

Des fourmis boivent la nuit la plus noire
dans l’obscurité d’un grain de beauté sur ton visage.

Cette rumeur de vagues dans tes yeux
invite à se baigner nu dans ton regard.

Poème emballé pour offrir

I
Janvier n’est pas le nom ni la voix.
En-trois-volumes se dresse la mort.
Entre l’avant et l’après
se trouve le maintenant qui se laisse tomber comme un fouet flagellant lentement.
Je marche dans tes rues et tes lieux secrets,
je te cherche dans les vestibules obscurs de l’amour,
où ton corps aux formes inévitables
transpire les lunes les plus salées,
soit dans une nuit biblique ou hérétique
soit entre mes mains fondues.

II
Tes yeux versés sur une page
sans numéro ni étoile. Où sans
remède, tu as cessé d’être toi
et tu as été parole.

Élégie anticipée

La mort a couvert ton visage
d’adieux cendrés sans réponse
(dans tes yeux la nuit est moins noire).

Ta lumière s’éteint ; sans oiseau, sans veine,
tu meurs en nous ; tu t’éteins en paroles ;
tu te tais, car le silence c’est toi.

Disons que tu as lâché une colombe
ou que tu en as assez fait en te taisant,
le dernier dédain sera la tombe.

Tu as connu le sens de la terre
et à la terre tu retournes sans futur,
tu meurs pour toujours, sans pitié.

Au cours de tes lectures arides tu as parcouru
le saut de l’Obscur, la République
(sans poètes ni chants), Zarathoustra ;

Aux heures vagues tu as tout nié.
À présent mort, sur ta tombe
on lit l’épitaphe : je Passe au Loin.

Invocation à la mer

I
La mer n’est pas de l’eau, c’est du feu
l’incendie de la vague dans le ressac
La mer n’est pas de l’eau, c’est de la braise
brasier insomniaque, torche du voyageur
La mer n’est pas de l’eau, c’est une flambée
ébouillantage malheureux, soleil ardent
La mer n’est pas de l’eau : elle brûle

II
Quel mot contient
sa fureur et son prodige ?
Quel mot la fixe
la guette dans son épaisseur ?
Quel mot cerne
la fermeté de son rivage ?
Quel mot est la mer ?
Qu’est-ce qui nomme sa rumeur ?

III
Eau lustrale, venin mousseux
Goutte de sang frais, miel ajouré
Large fleuve, indocile, pétulant
Verre tout au bord, coupe, écoulement
Marée obtuse, cruche de pluie
Source, cascade, neige, lac tranquille
Clepsydre, mercure et vanne
Les noms de l’eau, les machines de l’eau
Lèvent l’index sur la phalange brisée
Déversée et vaporeuse et stagnante

IV
L’eau, serpentine, et sa source
L’eau, pressée, et sa chute
L’eau, colloïdale, forme son grumeau
L’eau, vespérale, ouvre sa brume
L’eau, tourmentée, et son fracas
L’eau, hallucinée, rêve de son eau

V
La mer est là
entends-tu son violent appel sans repos entre les rochers ?

VI
Chante, ô Déesse, la colère de l’océan
Qu’elle nous dise la cause de sa hâte mystique
Qu’elle nous parle dans la vague fugace de ses marées

Là est la mer, là son incandescence
Son chant orageux de sirènes
Sa maigre pêche d’une lune candide
Son prodige de sels et de folie
Sa tourmente, son soleil, son mouvement
Son blé nettoyé de mauvaises herbes
Sa peur et son repos
Sa furie de volcans mousseux
Son timon et son feu et ses lamentations
Son inextinguible soif, sa pulpe bouillante
Son levant et son zéphyr
Son astrolabe et sa rade
Sa courbure, sa hanche
Son monstre, sa coquille, son crustacé
Sa robe de neige en été
Sa sargasse, sa forêt sous-marine
Sa quiétude sans repos
Son âme corporelle
Son accent de bourbier
Son chant sourd

VII
Je t’invoque, mer, mer sombre, mer aveugle de mes yeux
Nous fendrons les eaux de ton incendie imprévu
Nous attacherons les cornes de ta cheville languide
Et toi, animal qui brame, tu montreras les dents
Où es-tu ? Qui t’appelle, parfum obligé des fruits de mer secrets ?
Les rames les voiles le timon
Brûleront dans le souffle de la vessie déchirée
Des vagues ivres s’écraseront sur les vaisseaux frémissants
Dont les flancs épouseront la charge lasse
L’écume érigera un mât incandescent
Où es-tu ? Qui te nomme fusil, cruche, veine constante dans le marbre salé ?

(De : El rayo y la memoria [« L’éclair et la mémoire »], 2012)


Gazelle d’avant l’amour
[Le mot perse ghazal, qui peut être traduit par « parole amoureuse », se dit « gacela » en espagnol : gazelle, d’où l’association évidente avec cet animal éminemment féminin. NdT]

Parce que j’ai mis dans tes mains mon squelette d’ombres
dans tes yeux ouverts la peur a grandi
gazelle de mes jours, naufrage de mon corps.

Parce que mon anxiété polit ta cuisse orageuse
sur ta cheville se multiplient les marques de mes dents
gazelle, douce neige, mordillée et souffrante.

Parce que contre ton flanc palpite ma chair, gazelle
sur ton sabot ardent croissent des ailes de feu
gazelle aux sauts légers sur ma lance empalée.

Parce que la caresse ose avec sa langue impudique
sur ton ventre échaudé pousse un jardin d’écume
gazelle, amour, gazelle, que ma peur ne soit pas contagieuse.

Gazelle si lointaine

Les bras m’en tombent
mes mains ne t’atteignent pas
chaque os
– chaque nerf étiré
– chaque dislocation
tout est insuffisant pour effleurer ta chevelure.

Combien de terre empêche notre étreinte
quelle fragilité dans mon geste !

Les bras m’en tombent
– ô nuage de ton souffle
– dissipé.

Qaside du moi

Un cœur joyeux
un chant joyeux au milieu des ruines
une dévastation joyeuse, joyeuse
c’est ce que je fus
– c’est ainsi que je chantais.

Qaside de l’ajournement

La vie nous trompe, nous oblige
à courir derrière des fantômes, des apparences
et au comble du désir nous fait prendre
le défilé des ombres pour l’ombre.

La vie nous trompe,
– nous invite
sa seule invitation blanchit nos cheveux
et dans l’ardeur de nos organes
en un instant le feu est gelé.

La vie nous trompe,
– nous trompe
nous met sous les yeux le fruit désiré
nos lèvres envieuses en ont l’eau à la bouche
et notre cœur, ardent Tantale,
étire étourdiment le cou
– et la soif le consume.

(De : Diván de Mouraria, « Diwân de Mouraria », 2007)


Je rédige ces lignes en vue de mon immolation
Je le fais pour ne pas oublier à quel point est juste le fléau qui marque la pesée
Et qu’il n’y a pas de consolation possible pour celui qui dirige l’entaille contre son propre cou

Je me dis et me répète au lever du jour
Que c’est moi et personne d’autre qui devra entretenir la mémoire
De tout ce que j’ai dit et de tout ce que j’ai tu

Que demeure ici pour l’instant
Le chant de quelqu’un qui n’a pas su
Vivre comme il le désirait

Querelle

« Le meilleur rêve doré de l’argent »
Eduardo Lizalde

Écoute comme ton sang bat
Comme l’ouïe perd sa pulsation accélérée
Écoute l’ardeur des veines sous la cuirasse de ta peau
Enfourche le cheval effréné de ton sang dans tes veines
Donne du sang à tes veines
Donne une veine à ce sang pour qu’il galope

Maintenant qu’il est à toi
Que tu avances avec lui monté sur sa rumeur
Vois comme il boîte, son poulain a été mordu par la faim
Un destin a estropié son svelte galop
Sa croupe se couvre de rouille

Parcours dans ton sang les chemins fermés à la conscience
Sens l’épine enfoncée dans le sabot

* * *

Tu dis que l’amour est un fruit trompeur
La pulpe du sang dans une bouche envieuse
Que c’est un mensonge qui réjouit les cœurs de crapaud
En averses prisonnières

Puis tu te persuades
Que l’amour est le feu qui nourrit les bêtes
Que c’est une fête sacrée où l’on est à la fois offrande et officiant

À la fin tu as cessé de parler
Et ton silence
A enfin tout laissé
Tout
Tellement clair

* * *
Résiste
N’élève pas la voix
Ne siffle pas entre les dents ton nom ni ta patrie
Pense que tes vêtements te dénoncent plus sûrement que tes os flasques
Laisse-les parler pour toi
Que peux-tu ajouter qu’ils n’aient déjà dit
Résiste
N’improvise pas un profond discours de mers sans issue
Un passé de lumières sur des plages immenses
Laisse de côté ton nez courbe
Que ton souffle n’empêche pas l’air d’être libre

Quand ton ombre vaine frappe à la porte d’un inconnu
Dis que tu t’appelles « l’Aumône Par Pitié », et ne rajoute pas
À ces saines paroles l’horreur de ta vie

* * *

Ce mot que tu as prononcé dans la pénombre creuse
– Un silence sans berges s’est ouvert pour le dire –
Te poursuivra tous les jours de ta vie

Un mot peut
Sans rivage marquer le destin d’un homme
L’envelopper dans sa crème pour le perdre à jamais
L’emporter sur son dos dans des chemins innombrables
Et extraire de ses os le jus de la vie

Un mot un nom
D’une chanson engourdie dans une ombre fleurie
Donneront à celui qui les prononcera
Une porte de sortie pour fuir
L’ennui et la nostalgie

* * *

On m’appelle Ombre
Dans le large creux de l’arbre qui m’accueille
On me donne ce nom car personne n’ose
Voir sur mon flanc la marque des jours
Les côtes découvertes de ce qui a été
Et ne revient pas

J’approuve d’un geste
Ça me convient de savoir que je ne suis personne
Que n’importent pas mes peines ni le passé
Qui a toujours été un poids sur ma nuque

Cette ombre se déplace sans corps
Pensera-t-on
Et on n’aura pas tort
Que peut être celui qui a brûlé ses vaisseaux
Sur le rivage serein de la vie, si ce n’est une Ombre ?

Je me couvre les jambes avec les branches
Ombre de l’arbre
Je pars avec lui ou je reste
À jamais planté sur le chemin

* * *

Tu écris pour injurier ce qui en toi est sacré
Le coup bas dans la racine de l’anxiété
Qui t’empêche de voir

Tu sais que pas un seul ne sera mortel
Tu assumes la distance objective
Qui te permet d’évaluer ce qui est littérature

Chaque coup de hache dans le jarret
La fine coupure qui saigne au poignet
L’amertume du verre sur tes lèvres d’amandes

Tu écris pour injurier ce qui en toi est sacré

* * *

Comme si on avait frappé à ta porte
Tu te précipites sur la poignée
Rien personne
Dans la brume du couloir tu écoutes le bruit de mille portes qui s’ouvrent
Et le sourire rapide
Et l’embrassade fraternelle
Tu te dis qu’être seul n’a rien de grave
Tu regardes tes ongles mais ton œil est ailleurs
Tu tends la main pour t’en éloigner
Comme si on t’avait appelé – te dis-tu –
Et tu racontes à tes ongles qu’autrefois
Quand d’autres ongles poussaient sur ces mêmes doigts
On frappait fréquemment à ta porte
Pour eux c’est presque de la vantardise ce que tu dis
Et la vérité provisoire te fait honte

* * *

Tu salues aimablement celui qui t’a insulté
Tu échanges quelques phrases anodines et tu souris dans le vide
Tu feins de montrer de l’intérêt pour ses problèmes et tu fais des observations prudentes et acceptables
Tu es sincère
Tu es cordial
C’est pourquoi les insultes t’affectent tant

Contrechant

I
Ce tumulte de voix qui dans ta tête enfle
le flux du sang
ce sombre élan qui fait battre ton pouls
exténué par une vieille angoisse sordide

Rien qui n’ait déjà été dit
pas un mot pas un seul éclat de voix
qui ne mitraille son désert sulfureux
rien
qui ne contienne l’essence musicale de nombreuses voix
dans le tumulte élargi de ton sang

Tu as mis, tu as convoqué ici
le rayon de joie qui traverse les poitrines avec son vacarme des siècles
Sur la chair à vif est exposée la douleur macérée qui arrache des fous rires
et le cœur serré dans un poing au-delà des veines

Tu as appelé
en un cri sourd, un halètement
tu as convoqué ainsi, dans des substances innombrables,
un univers atroce, un troupeau insomniaque de forces colorées
une armée avide de détruire en soi tout espoir de rire,
le râle joyeux du plaisir syncopé
la joie stupide sans plus
son fou rire traversant les organes
tordant remuant déplaçant de légers organes
gonflés d’essence musicale
des orbes assombries par leur mécanique fatale

Tu as convoqué en un coup de tonnerre multiple
les voix âgées de tous les poètes
la belle diversité de tous les mots, de toutes les langues
le carillon intime de mille cloches sourdes pour un seul son
le son crucial de ce monde réel

Ah, que de trompettes enfiévrées
quel fleuve extravagant dans ta tête !
Traversant les vallées de l’imagination
comme un coup de dés détruisant
sur son passage sans rives le jeu insubstantiel
le rigide ordre crépusculaire des sens en déroute
les vieilles façons de sentir

Rien qui n’ait été dit
mille fois, à satiété,
jusqu’à faire saigner les bouches frémissantes de mille mendiants en prière perpétuelle
jusqu’aux os effeuillés de mille mandibules en expiation mortelle
rien, moins que rien
pour une joie corporelle, humaine
une joie débordant en milliers de fluides
battant dans des cœurs insoupçonnés
dans des âmes purifiées par l’agitation musculaire du rire du rire du rire
rien, pas un seul mot
un frémissement des cordes vocales
un tourment sans air
une exhalaison émise par aucune bouche
rien
qui ne soit une pierre pour édifier un large sourire
brisant le monde avec sa tolérance contagieuse
rien qui ne serve à la fastueuse construction de la joie humaine

II
Joyeux
avec le son joyeux du rire le plus tendre
grand ouvert dans chaque pore
et plus encore
le rire soulevé par son poids
et placé au-delà de notre misérable destin
joyeux
être joyeux
joyeux
et plus joyeux
et plus

III
Comment dire un mot, faire un geste qui allume le feu nouveau de la joie, la recherche perpétuelle du bonheur humain pour une aurore sans rives visibles, sans braises de bûchers anciens, sans emprunts, sans dettes, sans vieilles manières de sentir ?

Comment dire maintenant, maintenant puis tracer une longue ligne sur la plage sereine de notre pensée, un long regard multicolore qui organise les sens supérieurs pour atteindre l’idée, l’idée ?

Rien qui n’ait été dit, rien qui ne soit que répétition, répétition, répétition des mêmes mots à propos des mêmes émotions, et les mêmes émotions contrastant avec les mêmes désirs et les désirs et les désirs ?

Rien qui ne soit un sourire stupide figé dans son rictus, un masque altéré sans dents pour mordre, pour ronger l’os desséché de la vie, oui, l’os desséché de la vie ?

(De : El deseo postergado [« Le désir ajourné »], 2012)


L’œil du temps

Dans ma main la monnaie du temps brûle
Ce disque de métal sans effigie
consume ce que j’ignore de moi-même
ce que personne ne soupçonne

La pièce de monnaie
roule jusqu’à tes pieds fatigués
tu la ramasses, tu souris distraitement

Pour toi ce n’est pas un rêve
tu saisis la pièce et tu penses
à mes cheveux à mes yeux

Au fond de mes yeux quelqu’un ment
quelqu’un mange mon cœur
tout au fond.

La pierre la plus haute

J’ai compté les pierres du chemin
une par une
toutes
La pierre la plus haute
était le nuage de ton rêve
le creux de ton rêve
Je l’ai su
et j’ai compté les fois où l’amour
nous a ouvert les portes du destin.

Art poétique

Nous avons vu
l’atmosphère bleue de la tristesse
le vestige insondable de ce qui s’en va

Nous avons également vu
comment l’inattention de l’après-midi
nous a apporté le souvenir d’un arbre habité par son ombre

Tu as vu
mon visage entre les pierres du sépulcre
la mort qui avançait

Tu vois
l’espace irrévocable du bonheur
le temps du sourire

Je vois
ces mots dispersés
– le poème.

Le vide de la vanité

Le vide entre nous
a brisé l’humble porte de métal
Tu levais les mains et les yeux
sans rien dire

J’ai ouvert les chiffres occultes
et j’ai trouvé
l’amande vaine des jours

Le vide de la vanité
a tracé des lignes sur le front du temps
Il a aussi déchiré les mains de l’artiste
et son œuvre

Il y a un langage que les âmes comprennent
« Toujours – jamais – demain – hier »
il y a également l’histoire.

Instant

Il a ouvert la bouche sans mot dire
ses doigts longs et fins se sont ouverts
la lumière intemporelle était ouverte elle aussi

J’ai haussé la voix
sur les plus hautes montagnes de l’air
sur les nuages de la chaleur
la plus élevée.

Hyménée

Je te vois autour d’un feu très ancien
vêtue d’une lumière infatigable et souriante
tu danses les premières démissions
la danse terrible et le mauvais sort
Hyrca, hyrce, nazazas
trillirivos !

Je lève la main et mes paroles
sur le monde désert et incorruptible
J’élèverai ton nom
jusqu’à l’angoisse.

Les Cyclades

Nous fendons les eaux d’un crépuscule inconnu
la quille coupe le fil de la houle
Sous la surface de l’océan
des doigts engloutissent un autre temps dénudé

Nous fendons la vieille tempête de vent et de feu
chaque fois plus proches
jusqu’à atteindre le rivage.

Dithyrambe

Approche-toi avec moi du feu des tribulations
pour que l’abîme ouvert entre les corps
soit l’espace d’une danse
– la chute ou l’envol

Approche-toi avec moi au bord du danger insoupçonné
pour que tes mains inventent encore une fois
ma peau et mes sens.

Sibylle

Sur le bûcher du temps
se consument les jours désolés
Le feu d’une autre histoire
alimente l’incendie d’un acte imprévu

Je regarde le creuset
où toi – où moi
brûlons – crépitons

Urnes

Nous avons mis nos noms
sur le fer brûlant des jours
Tu marchais avec moi en tenant l’hiver à distance
tu mangeais dans ma main des graines noires
et tu ouvris les yeux de l’amande

J’ignore le poids de la fleur
mais je prends ta main
avec délicatesse
et l’approche à mes lèvres.

Runes

Nous jetions les monnaies de terre
un signe a ouvert la conscience du futur

L’être – la fertilité – la récolte

Nous avons lu les oracles de personne
les espérances de personne
les liens de personne

J’ai haussé le signe de l’inconnu
et j’ai vu ton geste fragmenté
par mon souvenir.

Ouvrir l’ombre

Ouvrir les yeux
– reconnaître ce qui a été vu
– entendu

Fermer les autres yeux

Ouvrir les mains
– ces mains-là

Parler par signes

Dire l’ombre du poème.

Dire l’ombre

Parler depuis l’ombre, être l’ombre ;
le fluide rapide où l’obscur
s’accroît en l’absence du corps, dominé.
Parler contre l’ombre de ce qui a été dit,
revenir de l’ombre de la veille ;
monter si haut, si profond, si intemporellement,
et qu’un retour féroce ne soit pas nécessaire.
Dire l’ombre, dire ce qui nous reste,
le reste de la voix et du soupir,
l’ombre téméraire sans accent,
sans pause ni émotion, l’ombre pure
qui engendrera plus d’ombres sur son passage.
Parler, dire, parler l’ombre c’est
s’approcher des choses, de leurs corps,
être réflexion constante, reflet
d’un langage virtuel qui n’est jamais sûr.

Épitaphe pour Paul Antschel

Il y a une fleur au milieu du camp
c’est la fleur des beaux jours
Les hommes creusent tout autour
à la recherche des racines de la beauté
ils creusent profond dans la terre
Sous la terre retournée
les vers vivent de la pluie.

Chiromancie

Mes mains
les mains frémissantes qui autrefois
ont servi d’outils payés à la pièce
accomplissent aujourd’hui leur destin

Elles ouvrent les doigts
s’agrippent comme des crochets
édifient dans les ondes aériennes
le ciel de la brume imperceptible.

(De : Hablar sombras [« Parler ombres »], 2013)

© Philippe Chéron _ 17 mai 2016

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