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Oeuvres Ouvertes : Journal de Kafka (IV, 42) : Je déteste W.

Oeuvres Ouvertes

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Journal de Kafka (IV, 42) : Je déteste W.

quatrième cahier nouvelle traduction


Max est revenu hier de Berlin. Il a été qualifié d’« altruiste » par un homme de la Fackel parce qu’il a lu au public « Werfel, auteur bien plus important ». Max devait supprimer cette phrase avant qu’il donne le compte-rendu à l’impression au Prager Tagblatt. Je déteste W., non pas parce que je l’envie, mais je l’envie aussi. Il est en bonne santé, jeune et riche, rien à voir avec moi. En outre, il a écrit très tôt et avec facilité de très bonnes choses inspirées par un esprit musical, il a une vie des plus heureuses derrière et devant lui, je travaille chargé de poids dont je ne peux me débarrasser et je suis coupé de toute musique.


Nouveau passage caviardé par Max Brod dans sa première édition du Journal après celui sur Max Pachinger. Passage que vous ne trouverez donc pas dans la traduction du Journal de Marthe Robert, ce texte est inédit en français.

J’ai eu besoin d’un peu de temps pour démêler toute l’histoire qui a conduit Brod à expurger ce texte. Dans un premier temps, l’appareil critique de l’édition récente dont je me sers (et qui a rétabli tout le texte à partir des manuscrits conservés à la Bodleian Library d’Oxford) m’a aidé à comprendre une partie de ce qui s’était passé. Le 16 décembre 1911, Max Brod a fait une lecture au Berliner Harmoniumsaal (à Berlin donc), lecture qui a fait l’objet de deux compte-rendus dans la presse, dans le Berliner Lokal-Anzeiger et dans le Berliner Tageblatt. De retour à Prague, Brod a donné ce dernier compte-rendu pour publication au Prager Tagblatt dont il était l’un des contributeurs pour les pages culturelles, mais en en soustrayant deux passages négatifs : l’un où il était question de la "salle peu remplie", et l’autre où Brod était qualifié d’"altruiste" (ou "désintéressé", selbstlos en allemand) parce qu’il avait lu, après ses propres textes, ceux d’un jeune poète, Franz Werfel. L’auteur du compte-rendu ajoutait que ce dernier était un auteur "bien plus doué" que Brod lui-même.

C’est là où l’histoire se complique un peu. En traduisant le texte, je butais sur un mot du texte de Kafka : Fackelmensch, soit littéralement "homme au flambeau". J’avais beau chercher, je ne voyais pas de quoi ou de qui concrètement il pouvait s’agir. C’est en lisant quelques pages de la biographie de Kafka par Reiner Stach consacrées aux relations entre Brod et Werfel que j’ai fini par comprendre. Fackelmensch, c’est l’homme de la Fackel, la célèbre revue satirique de Karl Kraus publiée à Vienne depuis 1899. L’auteur du compte-rendu critique à l’endroit de Max Brod était un "homme de Karl Kraus", Albert Ehrenstein, poète expressionniste publié dans sa revue.

Depuis plusieurs mois en effet, Kraus se déchaînait contre Brod, se moquant de son peu de talent. Entre eux, il y avait Franz Werfel, jeune poète pragois dont Brod — qui aimait jouer ce rôle — avait d’abord été le mentor en lui trouvant un éditeur. Or Werfel avait donné une série de poèmes de son futur recueil Der Weltfreund à Kraus qui les avait publiés dans sa revue, un soutien de poids qui, à se yeux, était plus important que celui de Brod. Plus tard, ce dernier se sentit trahi par Werfel quand celui-ci invita Kraus à Prague pour une lecture publique. On comprend alors que Brod ait voulu effacer ces traces un peu gênantes pour lui au moment où il préparait la première édition du Journal de Kafka.

Quant à la haine et la jalousie que ressentait Kafka envers Werfel, elle s’expliquait par l’immense fossé qui existait entre eux alors qu’ils étaient tous les deux des auteurs juifs de langue allemande vivant à Prague. Werfel était issu d’une famille riche qui le soutenait financièrement même s’il se consacrait entièrement à une carrière littéraire, il était plus jeune de sept ans, et rencontrait un immense succès dès ses premières publications (4000 exemplaires vendus de son premier recueil de poèmes). Sa poésie était pathétique et kitsch, pleine de bons sentiments, mais bouleversait les lecteurs qui avaient envie d’oublier le contexte politique menaçant de ces années précédant la guerre. Habitué du Café Arco, Werfel pouvait se lever tout à coup et déclamer ses poèmes sans que les serveurs l’en empêchent, et au bordel Gogo il provoquait l’enthousiasme des clients et du personnel quand il se mettait à chanter des airs d’opéra de sa voix de ténor. Kafka ne pouvait qu’éprouver du mépris pour ce clown corpulent mais dont il admirait en même temps la beauté quand il déclamait ses vers avec une sauvagerie qui le surprenait à chaque fois.

Werfel avait même réussi à obtenir un poste de lecteur chez son propre éditeur, Kurt Wolff à Leipzig. Un jour, Brod lui lut quelques textes de Kafka. "Cela n’ira jamais plus loin que Bodenbach" (ville située à la frontière de la Bohême), lui déclara Werfel. Qui, en Allemagne, lirait ces textes écrits en allemand de Prague ? (la fameuse littérature mineure de Deleuze). Brod fut ulcéré. Quelques années plus tard, Kafka rassembla quelques textes dans un petit volume publié chez Kurt Wolff, et en envoya un exemplaire à Werfel qu’il dédicaça ainsi : "Le grand Franz salue le petit Franz."

Sommaire


Un nouveau projet à découvrir parallèlement à la traduction du Journal : un MOOC Kafka dont le premier épisode est consacré au père.

© Franz Kafka_traduction & appareil critique par Laurent Margantin _ 13 mai 2016

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