Oeuvres Ouvertes

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Actualité de Miguel Espejo

Quelques textes de plus de l’écrivain argentin

Bon millésime pour Miguel Espejo : deux ouvrages viennent d’être édités coup sur coup, l’un en français et l’autre en espagnol.
Recommendons vivement la lecture de À l’ombre d’Éphèse (Centrifuges, 2016), poèmes traduits de l’espagnol (Argentine) et présentés par Jean-Marc Undriener, illustrés en couverture par des dessins de Sylvie Lobato. Ce livre inclut des textes de Fragmentos del universo et de Remisión de la historia.
Pour sa part, Antes que los labios (Libros del Zorzal, Buenos Aires, 2016) réunit des poèmes récents.
Afin de fêter ces parutions voici nos versions françaises de deux textes pris dans ce recueil tout récent.
Ils sont précédés de six autres choisis dans son anthologie Larvario (2006) et proposés sous forme d’un document Word pour en respecter la versification.
Pour plus d’informations sur l’auteur, voir notre présentation et nos versions mises en ligne en mars 2013 : Miguel Espejo, voyage au bout du néant.


Six poèmes de Larvario  :

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Théorie de la relativité

C’est toujours ça de gagné,
a bougonné un boiteux en abandonnant la piste de la vie
après une ingestion alcoolique qui ne l’aidait en rien
à trouver l’emplacement du bureau migratoire de la mort.
Un autre, moins mal en point, tentait de poursuivre son festin de pur présent
comme les satyres en onyx poursuivant des nymphes
que j’ai vus un jour dans un musée de Buffalo.
Ce n’était pas le bal des illusions, ni un danzón sous les tropiques,
encore moins une cocktail party entre Viridiana et les halètements des mendiants.
Ce n’était pas non plus, ou pas complètement, une pleine célébration de l’instant
mais l’écrasante vérité de l’ambigu et du relatif.
Là était l’Être et de l’autre côté du bar se trouvait le non-Être
de la même manière que dans ces tavernes où le garçon, le barman ou comme vous voudrez le nommer, franchit la ligne pour boire avec son client ;
d’un côté et de l’autre était le relatif, en alternance : de jeunes prostituées qui savent y faire pour enjôler leurs clients.
Tous clients du relatif, même Benoîte XVI (c’est ainsi que Fernando Vallejo l’appelle) qui le déteste plus que les sept démons de la sagesse,
plus que les avortements clandestins et leurs conséquences, plus que les préservatifs gonflés d’hygiène quoique courts de passion, plus que les pillules dont cette fripouille n’a pas besoin pour cultiver la pédophilie.
Car le relatif règne en démocratie mais pas sous une dictature,
il règne sur les putes et les partouzards, sur les empires et la nature,
sur les mers et les montagnes, il règne, il règne sur des galaxies entières,
il règne sur Dieu, lui-même relatif,
projection onmiprésente d’une tribu maniaque.
Au sein du relatif, tout être a les yeux qui brillent
et, entre eux, une tache noire ;
et sinon voyez les sermons et le comportement des Papes et consorts,
en phase avec un sénateur homophobe de l’empire (d’ailleurs très abattu – le sénateur, pas l’empire)
qui cherchait à se faire enculer dans les toilettes d’un aéroport.
Et sinon, voyez ces proverbes anciens et contradictoires
mis à l’épreuve par les culs-de jatte et les strabiques de la scène :
Le monde appartient à celui qui se lève tôt.
Aide-toi, le ciel t’aidera.
Rien ne sert de courir, il faut partir à point.
Ne jamais dire jamais, enfant immature au limbe resplendissant.
Ne jamais dire : fontaine je ne boirai pas de ton eau,
surtout si elle est bénite.
Ces soleils de ténèbres dardent leurs rayons sur un monde incompréhensible,
sur une palpitation fourmillante et une vie intolérable,
car à quoi rimerait notre grotesque pas de deux
sur un tapis planétaire bien râpé,
à quoi rimeraient les pirouettes ou les sauts de Nijinski
sans une petite danse macabre de temps à autre
avec le cadavre encore tiède extrait d’un cœur de verre ?

À quatre-vingt-dix ans

En pensant, oui, en pensant vaguement et par intermittence
au prochain anniversaire de ma mère,
à sa ténacité commémorative ou comme on voudra nommer ce galop du temps
– un âge que je n’atteindrai sûrement pas –
je me suis mis à songer à cette étape de la vie que j’espère ne pas connaître
à imaginer les poèmes magnétiques égarés dans une aurore boréale
qui ne pourront plus exprimer ce que l’on ressent, ce que l’on marmonne
à quatre-vingt-dix ans.

« Quatre-vingt fois personne », a su crier Gonzalo Rojas de sa maison de Chillán au milieu des cyprès, des lacs, des routes sinueuses,
tandis que moi je suis resté silencieux
devant celle qui m’a mis au monde et déposé dans des draps d’étonnement et de doute.
Sur ses quatre enfants, la seule fille n’était pas là
perdue dans ce que j’ai déjà raconté, dans ce long cortège de disparus
perdue avec la boussole brisée au milieu de vers non-nés et de vents innommés.
Ma mère n’y était pas non plus tout à fait, quelque peu distante
comme la femme âgée du célèbre récit
bien qu’elle n’ait pas vu d’étrangers ni de fantômes, mais un étrange brouhaha.

Comme on dit : une vie inconfortable, une vie d’arbre abattu
dans les faubourgs de notre petite histoire misérable.
On l’a accusée de ne pas en avoir fait assez
de ne pas s’être coiffée d’un fichu
mais en moi résonne ce qu’elle a répondu à un colonel
quand le silence règnait, en ce mois de juillet 1976 :
« Oui, je regrette que notre pays soit gouverné par des gangsters
et peu m’importe qu’en sortant d’ici je sois écrasée par une voiture. »
Car il y eut un temps où la parole était la seule arme qu’ils nous aient laissée
avant que les images spasmodiques des téléphones et des jeux électroniques
ne soumettent tout langage.

Je suppose qu’à quatre-vingt-dix ans, âge que j’espère ne pas atteindre,
m’auront quitté pour toujours la lascivité et la luxure
qui sont pour moi les deux faces d’une même monnaie dont la tranche est le souffle de la mort.
« Ce que je ne supporte pas c’est la décrépitude », a dit mon ami
en levant sa canne pour combattre une armée imaginaire
tandis que je l’aidais à se lever dans un restaurant maintenant disparu.
Et quelques années auparavant : « Je suis pour la promiscuité. Il me plaît que les gens que j’aime soit mélangés »,
insinuant préambule me poussant à partager la femme qui, vêtue, était à son côté,
pour la voir à travers un caléidoscope et la contempler sous tous les angles jusqu’à l’insatiable.

Insatiable a été ma vie, autant pour les détails que dans les grandes lignes,
insatiable la folie qui secrètement nous visite tous,
inachevés l’amour et les espoirs infinis du désir
sans même conclure ce roman dont le héros, un écrivain, déambule dans Iquitos
sans réaliser mes rêves ni les rêves de mes personnages
sans avoir connu les pluies d’Iquitos ni traversé l’Amazonie
pour déboucher sur l’océan du jamais plus.

(De « Plegarias nonatas » (Prières non-nées), dans Antes que los labios (« Avant que les lèvres »), 2016)

© Philippe Chéron _ 19 juillet 2016

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