Strict Standards: Only variables should be passed by reference in /home/oeuvreso/www/config/ecran_securite.php on line 283
Oeuvres Ouvertes : La folie Jauffret

Oeuvres Ouvertes

depuis 2000

La folie Jauffret

...

1 - Un jour, je croise le visage de Régis Jauffret sur des panneaux publicitaires parisiens. Il est à l’affiche d’un film intitulé Loup-garou dont il joue le rôle principal. Présentation du film : "Un homme solitaire accueille une baby-sitter dans sa grande bastide du sud de la France. L’enfant n’est pas là, il doit arriver demain, après-demain, bientôt. La jeune femme a peur de cet homme menteur, charmant, cet ogre qui peu à peu l’obsède. Il lui parle, l’envoûte, puis la rejette, se moque d’elle, la ridiculise, pour mieux la fasciner ensuite, comme un serpent avec sa proie. "


2 - Portrait de l’écrivain en animal chasseur de personnages. Microfictions, fort volume qui rassemble 500 récits brefs (pas plus de deux pages chacun). En exergue, cette phrase de l’auteur : "Je est tout le monde et n’importe qui". Je n’est pas un autre, il est tous les autres. Le plus souvent, le personnage commence par se présenter à la première personne. Pas de mise à distance entre le narrateur et ses personnages. Dès la première ligne, le lecteur plonge au cœur d’une vie (atroce la plupart du temps).


lecture d'une microfiction par Régis Jauffret by franceculture


3 - J’extrais la phrase suivante d’un texte paru dans Marianne, intitulé "Cet été où j’ai écrit un roman non publié" :

Dans le miroir, comme un continuel reproche, ce corps fait de mille milliards de cellules où bougonnent des personnages emprisonnés qui me traitent de geôlier, et moi qui manque de bouches pour leur promettre leur écriture prochaine.


4 - Le personnage peut être hilarant, comme YvonneDeGaulle sur le compte Twitter de l’auteur. En quelques tweets ravageurs, Jauffret ressuscite la femme du Général en faisant du personnage réel — épouse dévouée, fidèle, silencieuse, n’existant que dans l’ombre du grand homme — une figure à la fois burlesque et tragique.

YvonneDeGaulle se demandait souvent pourquoi la pluie mouillait.

YvonneDeGaulle avait peur des mains. Elle les prenait pour des bestioles.

Quand l’aspirateur était fatigué, YvonneDeGaulle broutait la poussière pour ménager sa peine.

Avant de la rencontrer, le Général suppliait à genoux Yvonne d’exister.

YvonneDeGaulle cirait les arbres qu’elle prenait pour des meubles en train de pousser.

Lors des pannes d’électricité, YvonneDeGaulle était émerveillée de constater à quel point le Général était phosphorescent.


5 - La folie Jauffret, c’est un univers littéraire où règne la multitude. Multitude des personnages, des voix, des histoires. Forme ultra-brève, la microfiction permet non seulement une plongée soudaine au cœur d’une vie, mais aussi la création d’un univers fourmillant de personnages divers et produisant chez le lecteur une impression de prolifération. Si la vie elle-même est génération incessante, multiplication des vivants, on se demande pourquoi l’écrivain ne pourrait pas lui aussi engendrer une profusion de personnages, au même rythme vertigineux.


6 - Variété des écritures également. On pourrait croire pourtant en lisant Microfictions et d’autres livres plus anciens qu’il y a un "style Jauffret" immuable : froid, sobre, clinique, tranchant.

Lire par exemple les premières lignes d’une Autobiographie :

J’ai quitté ma famille à dix-huit ans pour aller rejoindre une fille qui habitait une petite ville sans charme. Elle travaillait chez un marchand de meubles. Je passais toute la journée à l’attendre, couché, regardant la télévision, m’amusant à pêcher dans l’annuaire des noms de femmes que je ne connaissais pas, et à les appeler rien que pour entendre un instant leur voix. Je m’endormais en fin d’après-midi quand toutes ces activités m’avaient épuisé. Elle rentrait à dix-neuf heures trente, elle était trop fatiguée pour parler tout de suite. Au bout d’un quart d’heure de silence elle me demandait si j’avais faim, je lui répondais que j’avais envie d’aller au restaurant.

(lecture par Laurent Margantin)


7. Or ce qui m’a frappé en lisant d’autres récits plus récents, c’est la volonté de varier, d’expérimenter, d’inventer, de pousser plus loin l’expérience de la langue. C’est d’ailleurs ce que dit Jauffret lui-même en parlant de son dernier récit Cannibales à la radio : "Ce que j’ai voulu avec cette histoire, c’est cette respiration de la langue. Enfin, utiliser tout le langage ! Parce que plus on utilise le langage, plus on connaît le langage, plus on est libre et plus on connaît de choses. Une étoile, si vous ne la nommez pas, elle n’existe pas, elle est au milieu des étoiles.’


8 - "Le roman, c’est la réalité augmentée", écrit Jauffret. On pourrait dire aussi que c’est la langue augmentée. Dans Lacrimosa par exemple (récit paru après Microfictions ou Autobiographie), le texte est parcouru de comparaisons, de métaphores de nature ironique pour la plupart, ayant pour fonction de saturer le récit d’une vision du monde noire, étouffante. Comparaisons ou métaphores qui vont souvent d’ailleurs crescendo dans l’horreur et l’exagération au cours d’un paragraphe, comme ici :

Un enfant si mignon, et pourtant si laid. Gentil, paisible, mais qui à un an avait l’air d’un désespéré. Toute une vie gâchée, un avenir obturé, un bébé comme une poubelle débordante de tous les échecs, les lâchetés, les courbettes, les nuits d’amour sordides comme l’onanisme coupable des mystiques, qui constitueraient son existence inutile aux autres et nuisible à lui-même. Son histoire faisait les cent pas comme une sentinelle. Elle l’attendait. On lisait déjà dans son regard le scénario de sa vie, et quand on fixait trop longtemps ses yeux on pouvait en voir chaque scène à l’état de storyboard. Quand le tournage serait terminé, Pindo aurait tout au plus le privilège de tomber comme un caillou dans une statistique sur le taux de mortalité des Occidentaux nés en février 2006.


9 - C’est au fond comme si les visions auxquelles sont désormais associés tous les personnages du récit le rythmaient, l’alimentaient en énergie, lui donnaient son épaisseur propre. C’est dans Cannibales que Jauffret a poussé le plus loin cette technique d’écriture, saturant le texte d’images baroques, qui donnent à lire l’excentricité et la folie des deux épistolières Jeanne et Noémie. Difficile, au premier coup d’œil, si on ne regarde que le "style", d’y reconnaître le même auteur que celui de récits plus anciens, et pourtant c’est bien la même ironie, la même méchanceté, mais s’exprimant dans une langue plus étendue sur un plan lexical, comme si la folie d’un personnage de fiction ne pouvait s’exprimer entièrement que par la richesse de son verbe :

Vous êtes l’alcool frelaté de votre orgueil blessé d’avoir été mal pondue par une mère poule trop pusillanime pour vous avoir rissolée à coups de fouet. En fait de verges vous n’avez connu que celles des hommes. Une nature aussi coquette que la vôtre aurait mérité d’être taillée à la serpe, tronçonnée par endroits et chaque fois badigeonnée afin d’exterminer les pucerons de la vanité. Mauvaise herbe, pauvre chiendent teinté de fards, sans autres pétales que ces colifichets dont elle s’alourdit, des bijoux, des montres écarlates, des dessous affriolants de gigolette.


10 - La questions principale de la philosophie romantique posée par Friedrich Schlegel est la suivante : pourquoi n’avoir qu’un seul système quand on peut en avoir plusieurs ? Il doit y avoir prolifération des connaissances et des erreurs dans un système de systèmes qui engloberait le vrai et le faux (contre une vision partielle de la vérité). Chez Jauffret, c’est l’écriture qui prolifère, déborde constamment la langue quotidienne et automatique avec laquelle nous vivons malgré nous, c’est l’écriture qui laisse s’échapper autant de paroles individuelles que possible : une écriture variable, jouant de la sobriété ou de la métaphore selon le personnage à libérer, au service d’une espèce de délire narratif sans fin.


Mise en ligne le 1er novembre 2016

© Laurent Margantin _ 15 décembre 2016

Un message, un commentaire ?

modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par un administrateur du site.

Qui êtes-vous ?
Votre message
  • Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.

  • Lien hypertexte

    (Si votre message se réfère à un article publié sur le Web, ou à une page fournissant plus d’informations, vous pouvez indiquer ci-après le titre de la page et son adresse.)