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Oeuvres Ouvertes : Eduardo Lizalde, ou la vitale cruauté poétique

Oeuvres Ouvertes

depuis 2000

Eduardo Lizalde, ou la vitale cruauté poétique

« Il y a un tigre dans la maison / qui déchire les entrailles de qui le regarde. »

La poésie d’Eduardo Lizalde, caustique, implacable, acerbe, ne dédaigne pas de se retourner parfois contre sa propre agressivité, car celle-ci n’est en fait que le fruit des constatations du poète qui observe avec une certaine déception le monde autour de lui : la cruauté humaine qu’il voit reflétée chez l’animal, et en particulier son animal emblématique, dans la lignée de William Blake, Jorge Luis Borges, Salgari ou Kipling, le tigre.
L’homme est un tigre pour l’homme et Lizalde ne se lasse pas de le décliner sous toutes ses formes. De là sa méditation poétique souvent empreinte de philosophie et de métaphysique ; de là son interrogation constante sur la vie, l’existence, la mort, la douleur – mais aussi l’émotion esthétique car si ce fauve est l’image de la férocité et la destruction, il est également une métaphore de la souplesse, de la force, de la beauté.
Il y va de l’incessant et terrible combat pour la vie – et donc pour la poésie, en termes de textualité, et plus généralement pour l’art. Deux vers de Lizalde : « pour nommer un cerf / il faut avoir des muscles plus puissants que le cerf », rappellent une saillie de Picasso : « pour arriver à peindre une colombe, il faut lui tordre le cou ».
On a affaire à « un chant du désenchantement, mais sans mélodrame », comme a pu le dire José María Espinasa, à une sorte de dissection à coups de griffes de la condition humaine (après la dissection philosophique du langage dans son premier recueil, « Chaque chose est Babel »). On pourrait presque parler d’une observation scientifique de la vie sociale, qui est objective – Lizalde n’oublie évidemment pas que l’obscurité est trouée par la lumière – mais dans laquelle il s’implique malgré tout, inévitablement, car il est partie prenante du drame existentiel qui concerne tout être vivant.
L’ironie est féroce et amère mais place l’auteur à distance d’un cynisme latent. Elle s’accompagne d’ailleurs souvent d’un recours à l’oxymore, figure éminemment paradoxale : « Vivante, elle était morte », « Je me souviens que l’amour était une douce fureur ». Ce décalage laisse entrevoir que dans le fond le poète, brutal mais sensible et bon vivant, rend les armes face à la beauté féminine : « il est désespérant de comprendre / que même mutilée vous seriez encore plus belle, / comme certaines statues ».
Avec les textes d’un de ses derniers recueils, Rosas, inspirés – et détournés – des poèmes écrits en français par Rilke : Roses, la révolte sourde à l’encontre de la condition humaine finit par s’orienter vers une sorte de sérénité exempte d’illusions ; la réflexion ontologique sur le thème de la rose amène l’auteur à un enseignement lumineux : « car la rose c’est l’Être ».
Eduardo Lizalde est né à Mexico en 1929 ; il a étudié la philosophie et la musique (chant) et occupé de nombreux postes dans l’administration culturelle. Il est actuellement, depuis 1998, directeur général de la Biblioteca de Mexico. Au cours de sa longue et riche trajectoire intellectuelle, il a milité pour un marxisme critique avec José Revueltas dans sa jeunesse avant de se rapprocher d’Octavio Paz et de son groupe autour de la revue Plural puis de Vuelta.
Il vient de gagner (novembre 2016) le prix Carlos Fuentes, après de nombreux autres : Villaurrutia en 1970, national de Littérature en 1988, López Velarde en 2002, Alfonso Reyes en 2011, García Lorca en 2013.
Sur le terrain poétique il est l’auteur, entre autres, de : La mala hora (« La mauvaise heure », 1956), Cada cosa es Babel (« Chaque chose est Babel », 1966), El tigre en la casa (« Le tigre dans la maison », 1970), La zorra enferma (« La renarde malade », 1974), Caza mayor (« Chasse au gros gibier », 1979), Rosas (« Roses », 1994), Otros tigres (« D’autres tigres », 1995). Outre de nombreux articles et essais, littéraires et politiques, il a aussi tâté de la nouvelle et du roman : Siglo de un día (« Siècle d’un jour »).
En français : « Chaque chose est Babel » (sections I, II et III), Poésie du Mexique (anthologie), Actes Sud, 1988 ; La Chasse au tigre, Écrits des Forges, 1998.


La ville a perdu sa Béatrice

« He is a portion of the loveliness
Which once he made more lovely. »
(Shelley)

I
Ah, fleurs, bruyères, châtaignes, douces noix,
dattes et violettes,
glaïeuls incroyants !
Pourquoi exister
maintenant que la fleur est morte,
la fleur des fleurs ?

Comment de tels mets
ont-ils de la saveur en une langue imaginable
si le soleil des saveurs n’existe plus ?

De quelle façon, oliviers,
donner un vert plaisir au discret palais,
si le palais est mort avec elle ?

II
Oh mort, qu’est-ce qui doit mourir de toi,
quelle chair blesseras-tu à mort,
que dois-tu tuer si elle est morte ?

Quelle chose doit être chose
après sa mort ?
Quelle douleur fera mal
si elle ne fait pas mal ?

III
Vivante, elle était morte,
et maintenant qu’elle ne vit pas,
cinquante fois morte.

Qui était-elle ?
Comment pleurer ainsi ?
Comment souffrir
pour sa mort perverse ?
N’était-elle pas déjà morte,
vivante n’était-elle pas morte ?

IV
Sa propre mort, pure,
fut une trahison de chienne sans entrailles.
Pourquoi la chienne doit-elle mourir sans le chien !
Comment, avant d’être créée
– avant Dieu –
la créature a-t-elle pu mourir de ses propres mains ?

V
Si elle fut chienne ignoble, déesse cruelle
à quoi bon pleurer sa mort ?
Elle a versé le sang, démembré des corps,
vendu aux porcs des chairs
cuisinées à point,
elle a détissé des obsidiennes
pour tisser avec elles
des excroissances de boucs.
Pourquoi pleurer alors ?

VI
Des lièvres avec des herbes sur leurs pattes
de félin sauvage
ont eu la vie courte ;
de fins chasseurs,
des faucons qui dans leur ventre
ont chassé de délicieux oiseaux
mais n’ont jamais pris
la mesure de leur envol.

Quelles larmes, alors, pour cela ?

VII
Chienne sans limites
qui sur son passage a corrompu la terre
de son urine bouillante,
qui au dogue fidèle a donné des rejetons de truie
et qui a fissuré les rues en marchant,
cloaque ambulant, à quoi bon la pleurer ?

VIII
Grandes hétaïres,
que vous êtes petites à côté d’elle !
Si méprisables,
si pures.
Tellement et si peu
à côté de l’énorme chienne,
qui à présent meurt seule en laissant,
comme une ombre fleurie ou une traîne blonde,
d’infâmes prairies derrière elle,
des jardins maladroits
qui ne connaissent plus le chemin
vers les sources,
des rotondes qui suspendent
le voyage autour de ses rosiers,
cerf-volant ou manège – ah, Espagnols –
de roses mortes et de couleurs vives.

IX
Elle est morte, mon Dieu.
De quelle manière doivent vivre les autres ?
Comment vivre, si elle est morte ?
D’où la hache doit-elle prendre du bois
si à chaque entaille
l’arbre revient à la graine ?

X
Arbre de sable stérile,
horrible torche enflammée jusqu’au poing,
quels fruits a-t-il donnés, quelles gemmes, oh Dionysos !
S’il fut lézard, quels dindons,
quels porcelets sont sortis de son ventre !
Si lionne, quelles perdrix au toucher,
quelles gourmandises d’amour il y eut en leurs ailes !

XI
J’ai mis ce rêve
dans le mixeur de la cuisine.
Je reconnais à la distance
le bruit de tes os qui se brisent
comme de tendres noix ;
l’écho de ta voix contre les molaires
métalliques et les lames,
le déchirement des nerfs
qui s’échappent du moulin
comme des poissons en sang.
Mais le rêve impie ressuscite,
se résigne dans le boyau,
se rassemble en halant férocement
la manivelle du temps vers d’autres airs.
Le rêve recommence à se rêver
comme dans sa première enfance ;
et il a
la paléontologie liquide
de l’invertébré.
Je le dé-rêve une fois de plus dans le mixeur,
qui ouvre sa gueule casanière
de tigre laborieux,
et le rêve, lent, revient.

XII
Comment expulser du rêve
ton propre rêve, bien-aimée ?
Comment fermer les portes du rêve
à toute forme vivante ?
Comment freiner la marche
du tigre déchiré,
avec des parapets de brouillard ?
Comment empêcher
ces robustes fauves
de pénétrer dans le terrain de jeux du rêve ?
Comment échapper à un tigre
qui grandit en avançant lorsqu’on en rêve
comme une boule de neige sur la colline ?

XIII
Ah, Prométhée ! je regarde en face tes féroces
et nutritives entrailles.
Le tunnel du rêve quotidien s’achève,
mais il surgit à une lumière plus terne
que la noirceur des rêves.

La lumière est sépulture et tombe du rêve
enterré dans la poitrine comme un urubu
qui frappe en dedans pendant la veillée
et vole tout au fond en ouvrant les chairs de ses griffes
quand je dors.
Et elle est morte ici,
dans la conjonction du rêve et de la lumière,
d’une mort active
de chienne qui va et vient dans sa cage,
du rêve au monde, du monde au rêve,
et dévore mes viscères
en une mastication éternelle.

XIV
Oh Dieu, morte est la chienne !
Sa mort a été le plus sale des ruses,
elle palpite tout autour, atmosphère de barbelés,
elle se referme sur moi.

Sa mort inopinée,
sa mort due à ses propres griffes et à ses crocs,
a frustré ma main,
gelé pour toujours ces haines farouches,
condamné cette dague à l’innocence.

La chienne impunie est morte et personne
ne devra la retirer du gazon blanc
où elle s’ébat aujourd’hui ;
elle ne s’éveillera pas du rêve sans racines
qui rattache sa toison infâme au corps.

Qui a inventé ce jeu ?

La lumière (1)

Je dis : Lumière.
Il n’y a rien d’autre à dire
à propos de la lumière.

La lumière (2)

La lumière
ne meurt pas seule
elle entraîne dans son désastre
tout ce qu’elle éclaire.

De même que l’amour.

La plus belle

« Et si l’un de ces anges
m’étreignait soudain sur son cœur,
je succomberais étouffé par son existence
plus puissante. »
(Rilke)

Ecoutez, ma belle,
je ne supporte pas votre amour.
Regardez-moi, observez de quelle manière
votre amour est nuisible et destructeur.
Si vous étiez un peu moins belle,
si vous aviez un défaut quelque part,
un doigt mutilé et évident,
quelque rudesse dans la voix,
une petite cicatrice près de ces lèvres
de fruit remuant,
une tache dans l’âme,
un imperceptible rictus
dans le sourire…
je pourrais le tolérer.

Mais votre cruelle beauté est implacable,
ma toute belle ;
il n’y a pas de fronde au repos
pour votre brûlante lumière
de perpétuelle étoile filante,
et il est désespérant de comprendre
que même mutilée vous seriez encore plus belle,
comme certaines statues.

À Kafka

Il y a une photo, Franz,
de quand j’étais plus jeune
et plus mince,
et une autre de toi, à trente-sept ans,
sur lesquelles nous nous ressemblons
d’une manière qui me terrifie.

C’est ce portrait
où tes grandes oreilles angéliques se regardent.

Je découvre le même éclat dans ces yeux,
peut-être le même sang juif
passé par l’Espagne,
peut-être une folie similaire,
la lumière, l’astre cruel
d’une même naissance
en juillet : signe du cancer.

Les oreilles, les pommettes, la bouche semblables.
Vieux frère divin :
je ne me suis jamais senti honoré
d’une telle ressemblance avec quelqu’un,
même si ce n’est que par l’écorce faciale.

Je n’ai pas pu être ton fils à Prague
– baptisé à San Vito –
car cela faisait cinq ans, à peu de chose près,
que tu étais mort quand je suis né.

Décédé à l’âge que j’ai,
tu es mon père en général,
et tu étais déjà alors père
des grands et des petits.

De même que les photos mentent,
le sang trompe :
nous te ressemblons tous,
en des aspects moins visuels
que les lèvres, le menton, les oreilles.

Nous t’avons tous volé,
et c’est à ton image,
créatures subsidiaires, paisibles bêtes,
que nous avons été créés.

Le vers

On creuse le vers,
on y plonge la plume
jusqu’aux premières gouttes
de sang qui coulent sur la page.

Mais le vers ne s’écoule pas.
Il reste là, immobile.
Personne ne le lit ni le connaît.

On entend le cri de l’imprimerie
qui multiplie le vers
par mille ou cinq mille.

Une fois imprimé,
c’est encore plus drôle :
mille fois encore il ne sera pas lu.

Mass media

Le génie étourdit.
Une médiocrité gracieuse
est toujours plus commode
que la perfection fulminante.

C’est l’origine
de la littérature
et de la musique légères.
On inventera bientôt,
pour le bonheur des professeurs
et des élèves,
une science légère
et une philosophie
qui puisse accompagner la soupe
sans la saler.

Culture

La musique est dangereuse :
les lions en sont repus
mais les souris, excitées.

Tu ne peux pas, rose…

« alle Rosen sind entweder gelb oder rot »

Tu ne peux pas, rose, coïncider avec ta rose.

La rose est jaune, ou non :
la rose est rouge, est blanche, est rose.
Est-ce que ses sœurs sont toutes jaunes
ou blanches ?
Rosées, couleur vin ?

Le vrai n’est pas une moulure
de ce buffet,
et le faux n’est pas une fissure
dans son dos en chêne.

Rose, la vérité
de ta couleur jaune ou rouge
n’est pas une parure pour toi.
Ce n’est pas un pétale de plus cette rougeur
qui n’est que sang de ta réalité
et piège et mort
de l’œil qui observe
toutes tes nuances.

Non, rose,
tu n’es pas vraie comme rose
de telle ou telle texture,
dans le chant les voix ne s’égalisent pas
du fait de croître et de vivre.
Dans d’innombrables vies
tu t’effeuilles en même temps que tu mûris,
pâlis ou embaume.

Rose, te ne peux pas
coïncider avec ta rose.

Manrique, toujours

Je ne suis plus très sûr de ce que je dis
– le temps use les voix, les encres, les chants, les lettres.
Je ne vois plus aussi clair qu’avant.
Je ne vieillis pas : les choses vieillissent,
le monde s’obscurcit, les oiseaux tombent,
le vert jaunit.
Seul mon temps fut meilleur.
Nous mourons avec les choses les plus fragiles :
un flacon, une pomme.
La jacinthe en plastique,
cette rose en bakélite compacte,
le couteau en ivoire, l’iris d’or,
se fânent avec le temps.

Inferno inferno

À l’œil hors d’atteinte,
à celui qui n’a pas vu,
à celui qui n’a jamais traversé la barrière du regard,
à l’heureux œil vierge
d’Altdorfer et ses lumières minuscules,
à l’œil inculte, de féconde voyance,
de crinière luminescente,
de lion
se pourlèchant et jouissant
des paysages terrestre et céleste,
doivent l’étourdir, en le brûlant, ces ombres
qui sont lumière, unique lumière, enfer.

Les créatures bénies par la mort
ne connaîtront pas l’enfer.
Les pécheurs convertis
en perpétuelle plaie hurlante,
le feu éternel et les piscines
– et les bassines – de plomb fondu
et autres substances comiques,
sont des histoires d’enfants, des métaphores
d’origine culinaire, des contes de bonnes femmes,
de rouges rêveries de l’enfance humaine.

Il est à peine possible de rêver du véritable enfer.
La possibilité – la seule –
d’avoir rêvé que l’on rêve
est déjà la torture éternelle.

Sa seule idée, une esquisse du Tartare,
est consistante d’une façon épouvantable
par rapport au monde fétide et vague, absent,
précis et réel dans lesquel nous nous détériorons
avec l’âge, la politique, l’amour bénéfique
tous les jours.
Impossible de mesurer avec des instruments
ce que la condition de l’instrument
– Góngora – excède – Kant ou Michel-Ange.

Les torturés

Pourqoi une douleur trop grande
pour une seule créature,
une lacération épouvantable,
quasiment contre personne.
Quel estomac as-tu donc, torture monstrueuse,
pour t’acharner
sur ce pauvre chien de Dieu.
Pourquoi, vautours, une telle jouissance
de la nature carnivore,
une telle minutie laborieuse, biologique,
fauves ailés,
contre un homme innocent
et dépourvu de richesses.
Comment pouvez-vous,
merveilleux vautours,
être de si parfaites machines
de la nécrophilie,
de tels monuments aériens
de la destruction,
de la démolition du structuré
pour survivre à votre misère.
Regardez-moi, voyez la douleur d’un animal
pensant, pour son malheur.
J’invoque impunément
notre fraternité d’animaux
à l’origine lointaine.
Je m’avilis, vautours,
j’implore votre pitié, je descends de cheval,
parce que la douleur m’a fait
rétrocéder vers d’autres races
et à présent je suis seul
comme cette pierre plate qui s’afflige,
contre nature,
de sa condition de platitude.

Dernier vol

Dans quel bateau mourir.
Quels océans seront les derniers,
quels albatros
les ténébreuses silhouettes finales.
Quelle terre hostile, pour sûr,
sera alors en vue.
Quel indicible malheur
couronnera les autres en un épouvantable point culminant.

Mais avant tout, où donc,
où mourir,
sous quels cieux, quels dieux,
et au compte de quoi,
pour quelles raisons biologiques,
quel retard spécifique
– tragédie inopportune –
de la médecine
ou de la générosité
des archanges les plus puissants.

Mourir très haut
dans la bassesse consistante de l’être,
dans la bassesse extrême,
dans cette blanche antartide de la bassesse
et de l’ontologie.

Haute mort sans honneur et vers où,
depuis où, pourquoi.
Il eut été si beau, et si facile,
d’être éternel,
de prendre part à la fête du Créateur,
d’avoir des neveux demi-dieux
et, à minuit,
mourir un moment,
mais comme d’ivresse,
pour se rappeler et connaître depuis les hauteurs
la menthe amère de la mort.

Il eut été.
Mais l’essentiel maintenant
est de chercher le bateau.
Le bateau.
J’ai besoin de ce bateau.

Traduction d’un original non écrit

Qu’est-ce qui jaillit ou se sépare
de la fontaine à sec,
du puits desséché,
du robinet inconscient,
du verre vide,
du lit engourdi,
de la rivière solitaire
réduit au lit de son passage,
du soleil attaché par des fils silencieux
à ses dix lunes stériles
comme un mendiant en flammes
à dix mouches perdues.

Le compréhensible est la partie
la plus obscure de la forêt.
Les clairières en processus
de reforestation aiguë.
Dans le jardin
la forêt est perdue,
car tous la trouvent.
Se perdre dans le jardin.
Vers où ont volé les coins
de cette chambre ronde ?
Cela a également été l’œil attaché au monde.
Le monde comme globe oculaire,
cornée monumentale de sa pupille
et le monde comme œil planétaire,
comme l’un des yeux,
le droit peut-être, multifocal,
de la grande mouche galactique.
(Penser à voix haute.)
Le monde comme la cécité la plus totale.
Le cyclope aveugle de la galaxie, voyant
seulement au dedans de soi.
L’âne d’or.

Argos est mort ici :
l’Univers est sa tombe grandiose.

(De Memoria del tigre [« Mémoire du tigre »], 1983)


Rose, livre majeur,
les dieux te feuillettent,
de millénaire en millénaire,
pour connaître la clé de leur propre, éternelle,
impensable beauté,
façonnée à l’image de leur créature.

*
Comment cette rose est-elle passée du néant à l’être
et comment du néant l’être est-il passé à la rose ?

*
La rose angélique savait
depuis sa naissance
que son espèce était moins que mortelle,
un simple point dans l’existence,
une brise à la perfection incommensurable,
et que c’est là-haut dans les cieux,
par delà les aurores boréales,
au fond du cosmos aux entrailles inexplorées,
que vit Dieu, comme une rose aux pétales infinis,
à la jeunesse éternelle et parfumée,
devant laquelle rougissent
les aurores les plus pures, et les plus grands soleils
ne sont qu’ombre noirâtre.
Dieu vit là, en ces profondeurs
et ces abîmes délicieux,
palpitant et parfumant,
empoisonnent parfois tout l’Univers,
car la rose c’est l’Être.

(De Rosas [« Roses »], 1994)


Et deux autres, pour finir, dans la traduction de Jean-Luc Lacarrière :

Bas de page

Pour l’architecte Francisco Javier Cosío, lecteur de Proust,
à l’occasion du 90e anniversaire de
Les Plaisirs et les Jours.

Painter dit que Proust a passé chez lui
une infernale et terrible saison
marquée d’un certain culte du « bon goût »,
mais que durant les dernières années il remplissait les pièces
d’objets horrifiques, bien qu’aimés, difformes
et sacrés, qui parlaient de ses morts,
de son enfance, de son temps perdu.

Celui qui ne peut, par sa chair et ses humeurs,
remplir sa maison,
fréquente d’ordinaire les cantinas
– en d’autres temps splendides –
du centre et des alentours de cette ville erratique.

Mais, si c’est un triste abstème,
il l’infestera d’objets extraordinaires
qui débordent des étagères,
obstruent la vue des tranches des livres
dans la pauvre maison, demeure de l’absent.

Et une maison ne se comble qu’avec celui qui l’habite.
Une maison est une âme qui habite chez son habitant.
Les beautés préconstruites – austères ou somptueuses –
sont seulement des galeries d’âmes étrangères,
garbe-robe empruntée.
Et les poèmes sont pareils aux maisons :
ils doivent être habités pour être poèmes.

Le tigre

Il y a un tigre dans la maison
qui déchire les entrailles de qui le regarde.
Et il n’est que griffes pour qui l’épie,
et il ne peut blesser qu’à l’intérieur,
et il est énorme :
plus long et plus lourd
que les gros chats
et autres bouchers pestifères
de son espèce,
et il perd facilement la tête,
hume le sang même à travers la vitre,
perçoit la peur depuis la cuisine
et ce malgré les portes les plus lourdes.

Tous les soirs il grandit :
il pose sa tête de tyrannosaure
sur un lit
et sa gueule pendouille
en dehors de la couette.
Son dos, alors, se comprime dans le couloir,
d’un mur à l’autre,
et je ne peux aller aux toilettes qu’en rampant,
collé au plafond,
comme au long d’un tunnel
de boue et de miel.

Jamais je ne regarde la ruche solaire,
les rayons noircis du crime
de ses yeux,
les fils vénéneux de salive tendus
au fond de sa gueule.

Pas même ne le reniflé-je,
pour qu’il ne me tue pas.
Mais je sais avec certitude
qu’il y a un immense tigre enfermé
dans tout cela.

(De Nueva memoria del tigre [« Nouvelle mémoire du tigre »], 1995)

© Philippe Chéron _ 16 novembre 2016

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