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Oeuvres Ouvertes : Je suis là avec mon regard méchant

Oeuvres Ouvertes

depuis 2000

Je suis là avec mon regard méchant

...

5 août 1914

En moi je ne découvre rien d’autre que mesquinerie, irrésolution, envie et haine envers les combattants, auxquels je souhaite passionnément tout le mal possible.

6 août 1914

L’artillerie qui a défilé sur le Graben. Fleurs, hourras et nazdar [1]. Le visage noir aux yeux noirs, désespérément silencieux, étonné, attentif.

Défilé patriotique. Discours du maire. Disparition puis réapparition, et l’acclamation allemande : « Vive notre monarque bien-aimé, bravo ! » Je suis là avec mon regard méchant. Ces défilés sont un des phénomènes les plus répugnants qui accompagnent la guerre. Ils sont organisés par des commerçants juifs, soit allemands, soit tchèques, qui, certes, se reconnaissent en cela, mais n’ont jamais la possibilité de le crier aussi fort que maintenant. Naturellement, ils en entraînent d’autres avec eux. C’était bien organisé. Cela doit se répéter tous les soirs, demain dimanche à deux reprises.

Franz Kafka, Journal, septième cahier, traduction de Laurent Margantin


L’idée que la guerre était nécessaire et justifiée, et la présomption consolatrice qu’elle serait courte – une aventure brève, excitante et héroïque –, avec une victoire rapide et peu de victimes, était répandue bien au-delà des classes dirigeantes et pénétrait de larges couches de la population. Cela permet de comprendre pourquoi tant de gens furent si enthousiastes, voire euphoriques, alors que la tension – qu’on ne ressentit pas à la base avant la dernière semaine de juillet – montait pour déboucher finalement sur une guerre de grande ampleur. En réalité, le spectre des émotions était large, variable suivant les pays, les nations, les régions, les classes sociales et les allégeances politiques – de l’hystérie belliciste à la ferveur pacifiste, de l’ivresse à l’angoisse profonde. On ne saurait pourtant nier la jubilation largement partagée, du moins dans certaines parties de la population des grandes capitales européennes, à la perspective d’une guerre imminente.
À Vienne, l’ambassadeur de Grande-Bretagne fit état de « foules immenses » au « comble de la joie », qui défilaient dans la rue en « entonnant des chants patriotiques jusqu’aux petites heures du matin », quand les relations avec la Serbie furent rompues. Stefan Zweig, l’écrivain pacifiste autrichien, avoua par la suite avoir été captivé par l’atmosphère d’enthousiasme patriotique qui régnait en ville : « Ce n’était partout que drapeau, bannières, musiques. Les jeunes recrues marchaient au milieu d’une ambiance triomphale. Leurs visages étaient lumineux. » Zweig vit sa « haine et son aversion de la guerre » temporairement submergées par cette scène « majestueuse, grisante, voire séduisante ». L’ « humeur guerrière », une fois acceptée l’idée qu’il s’agirait d’un combat pour se protéger de la tyrannie tsariste, l’emporta aussi sur les protestations dans les rangs des socialistes autrichiens face aux initiatives qui menaçaient la paix.
À Berlin, le 1er août, quand on apprit la mobilisation russe, quelque 50 000 citoyens – essentiellement des bourgeois et des étudiants – se rassemblèrent devant le palais royal pour entendre le Kaiser déclarer : « Dans le combat qui s’annonce, je ne connais plus de partis dans mon peuple. Il n’y a parmi nous que des Allemands. » Dans les cafés, à la terrasse des brasseries, les gens se levèrent pour entonner des chants patriotiques. Des jeunes gens descendirent dans la rue pour appeler à la guerre. D’autres villes allemandes connurent des manifestations de joie en faveur de la guerre. Du balcon du Palais d’hiver, à Saint-Pétersbourg, le tsar Nicolas salua la foule immense qui l’acclamait et qui, suivant les ordres, s’agenouilla devant lui, agitant des étendards et chantant l’hymne national. Paris assista à un débordement de ferveur patriotique tandis que le président Poincaré proclamait le dépassement des divisions internes avec l’ « union sacrée ». Après l’assassinat de Jaurès, la menace extérieure transforma la colère de la classe ouvrière en besoin d’accomplir son devoir patriotique et de répondre à l’agression allemande.

Ian Kershaw, L’Europe en enfer, 1914-49, Seuil, 2016.

© Laurent Margantin _ 23 novembre 2016

[1Nazdar, salut en tchèque, ici vivat.

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