Oeuvres Ouvertes

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Maurice Nadeau à Cuba (2)

rencontres avec Fidel Castro

Quelques-uns d’entre nous ne sont tout de même pas des analphabètes politiques. Cuba a des problèmes, nous le savons. Le blocus américain suffit-il à les expliquer ? Et suffit-il que les communistes officiels aient été évincés, que Castro ait pris ses distances avec les Russes, louchant pour le moment du côté de Mao, pour que cette Révolution soit celle qui, pour la première fois depuis trente ans, depuis Octobre 17, répond à nos vœux ? Franqui nous expose la thèse castriste, mise en forme par Régis Debray, illustrée par le Che, de la "révolution dans la révolution". C’est ce que sont en train de vivre les Cubains. L’expérience nous paraît si neuve, si audacieuse, que nous nous doutons que bien des obstacles sont encore à franchir. Nous sommes de cœur avec les barbudos, avec Castro, le premier d’entre eux. Je me remémore mon inscription sur le "mural" collectif : "Merci à Cuba qui a rendu son sens au mot Révolution." Celle de Limbour : "Ici, après l’ombre assoiffée, se découvre, une nouvelle fois, le Nouveau Monde."
Castro, précisément, vient nous rendre visite. Une nuit, dans un nouveau village qu’il a fait construire dans la Sierra Maestra pour les planteurs de caféiers. Nous l’avons atteint après une longue course empoussiérée dans des camions découverts et brinquebalants qui nous ont fait parcourir, rares villages, vaches étiques dans les champs brûlés par le soleil, la moitié de la longueur de l’île. Pierre Guyotat verse de grosses larmes : la poussière s’est logée sous ses verres de contact.
Marthe et moi partageons notre chambre aux murs de béton brut avec César, le sculpteur. Nous sommes tirés de notre sommeil par Limbour : "Castro vient d’arriver dans sa Jeep, il veut nous parler." Sur la place, devant une rangée de maisons, un grand gaillard barbu, casquette sur le front, cigare aux lèvres, s’entretient avec Michel Leiris qu’il domine d’une tête. Je reconnais Feltrinelli, moustachu, que je n’avais pas encore vu. Castro s’informe, s’inquiète du bon déroulement de notre séjour, montre du geste les petites maisons de ciment pas encore terminées, qui nous entourent, nous parle des cabanes dont elles ont pris la place. Les planteurs de caféiers vont désormais pouvoir vivre comme des hommes. Et le café constituer une richesse pour une île vouée à la culture exclusive de la canne à sucre. (Dans la banlieue de La Havane, nous irons, nous aussi, avec solennité, forer un sol rendu meuble pour y introduire notre petit plant de caféier.) Castro nous quitte, reprend le volant de sa Jeep, va coucher quelque part, n’importe où, dans sa Jeep peut-être. Il est le seul chef d’Etat au monde à ne pas habiter un palais, à ne pas même avoir de domicile fixe.
Les Cubains sont impatients de nous faire connaître leurs réalisations. Champs de cannes à sucre, pas d’innovation dans la coupe, mais une machine qui, sur place, broie et digère les cannes. Soudain, un matin, en plein désert, un champ, plusieurs hectares, oui, de fraisiers. Castro veut implanter la fraise à Cuba. Une armée de jeunes filles, de jeunes gens, ce sont les élèves de l’Ecole normale d’instituteurs, sont penchés, sueur au front, sur de microscopiques oui, ce sont tout de même des espèces de végétaux à feuilles naissantes. La fraise, pour pousser, demande de l’eau. Elle est amenée dans de gros wagons-citernes. "On ne savait pas trop, écrira Limbour, si les fraisiers étaient en train de prospérer ou de mourir. Certes, ils semblaient dans l’épaisse poussière projeter autour d’eux et se mettre en marche, pas à pas, pied à pied, jusqu’au bout de la plaine. Mais celui qui n’est pas compétent dans la culture des fraises ne peut pas bien se rendre compte de ce qui se passe dans l’esprit des fraises..." Visiteurs attentifs, mais visiteurs français, parmi nous quelques plaisantins : des fraises dans le désert, je vous demande un peu. Une jeune femme, chef de groupe, ne sourit pas aux plaisanteries. "Peut-être se rendait-elle compte de la totale incompétence de ses visiteurs et du mal-à-propos de leurs questions... La poussière couvrait avec grâce son fichu noir, ses mains robustes mais féminines étaient également poussiéreuses ; debout sur la poussière dans ses godillots montants, au centre de ses cultures, elle était l’image de la vaillance et de l’héroïsme, et comme l’image la plus noble de la femme." Limbour est empaumé. Est-ce jour, ou plus tard, il demande à Franqui la grâce de passer le reste de ses jours à Cuba. Aux jeunes Cubains il enseignera la philosophie, ou le dessin, il a trouvé son paradis, un paradis où il se rendra utile, il ne demande aucun émolument, qu’on lui permette seulement d’y vivre. Franqui sourit. Avant la fin de notre séjour Limbour apprendra que sa demande n’a pas été prise en considération. "Ils me trouvent trop vieux, probablement." Il noie sa tristesse dans les daïquiris.

© Maurice Nadeau _ 29 novembre 2016

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