Oeuvres Ouvertes

depuis 2000

Antonio Deltoro : une exploration poétique des interstices de la vie

...

En réponse à une époque confusionnelle et bruyante, l’œuvre de Deltoro cherche à apporter lenteur, intimité, silence.

L’univers entier s’anime dans la poésie d’Antonio Deltoro, toute de retenue et de modestie, où le vitalisme et l’enthousiasme s’inscrivent dans un présent conçu comme un sage et profond carpe diem.
Il en ressort une espèce d’empathie profonde avec le monde minéral qui permet de le questionner d’une manière humaine et troublante (« Au cœur des pierres y a-t-il une larme ? »), mais aussi avec le règne animal : « Il y a des poissons solitaires qui ont besoin / de beaucoup d’espace pour vivre. »
Le végétal, quant à lui, amène souvent l’immobilité, la quiétude : « Je veux planter un arbre de silence / puis m’asseoir et attendre / que tombent ses fruits. » La contemplation poétique est en pleine harmonie avec la nature.
Les astres comptent aussi pour beaucoup, en particulier le soleil et la lune, avec tous les jeux d’ombre et de lumière, d’oppositions et de contradictions qui sont à l’origine et au centre même de la vie : « Le grand sexe jaune réchauffe tout. »
Deltoro prône le calme et la lenteur face à l’accélération du monde moderne, le silence face au vacarme assourdissant de la société contemporaine, comme il le dit dans un entretien : « Le poète, parce qu’il est responsable de sa voix, est le gardien du silence. » Et ailleurs : « Ce silence, si nous en sommes encore capables, ne saurait être celui du début du XXe siècle. Le nôtre sera un silence qui façonnera une sorte de bas-relief dans le bruit de l’époque, un lent corollaire. »
Les choses les plus banales de la vie quotidienne accaparent l’attention du poète (un crayon, un livre, une pierre), ainsi que le thème du corps vieillissant dont « les vertèbres s’affaissent / les unes sur les autres ». Dans son intérêt pour le langage et l’évolution humaine il fait preuve d’une empathie humoristique avec nos lointains ancêtres : « Nous nous réunissons pour nettoyer le langage, / pour nous pomponner, / comme nos ancêtres / les primates / qui se réunissaient dans les branches / pour se débarrasser de la vermine et des poux, / pour fraterniser et lécher leurs blessures. »). Une bonne place est également réservée aux rêves, qui « en s’effaçant / approfondissent leur inexistence ».
Notons encore l’émotion du poète qui, en lisant un livre d’occasion, devine le fantôme du lecteur précédent, invisible et pourtant sensible ; il perçoit cette présence dans les pages du livre et évoque cet autre lecteur : « À la lumière de cette lampe / je sens que quelqu’un est en train de lire avec moi. »
Le fait que Deltoro soit fils de républicains espagnols exilés est une anecdote biographique qui a son importance vu la place que prend l’image du père et de la guerre civile dans ses textes. Ses origines ont profondément marqué l’auteur et il n’est donc pas étonnant que l’on retrouve cette ascendance dans son oeuvre (« sur ce papier, aujourd’hui vendredi, / j’écris de ma main ces lignes / et il me semble que c’est la main de mon père qui les trace »), mais aussi des souvenirs d’enfance et d’adolescence qui loin de tomber dans la nostalgie semblent étonnamment présents, comme coagulés dans une idée d’enfance éternelle.
L’ensemble de l’œuvre poétique d’Antonio Deltoro vient de paraître en une coédition entre le Mexique et l’Espagne : Poesía reunida (1979-2014), avec une préface de Juan Carlos Abril.
En français, signalons l’anthologie bilingue de poèmes d’Antonio Deltoro : Constance de l’étonnement, trad. Émile et Nicole Martel, Québec-Mexico, Écrits des Forges - UNAM - Aldus, 2001. D’autre part, quelques textes de Deltoro ont été récemment traduits par Jean Portante dans son anthologie bilingue Avec du soleil sous les semelles. Onze poètes mexicains d’aujourd’hui, Paris, Caractères, 2016.
Né à Mexico en 1947, Antonio Deltoro est l’auteur de six recueils : Algarabía inorgánica (1979), ¿Hacia dónde es aquí ? (1984), Los días descalzos (1992), Balanza de sombras (1997, prix national Aguascalientes), El quieto (2008), Los árboles que poblarán el Artico (2012). Ils sont tous repris dans Poesía reunida (1979-2014), qui est une publication Conaculta / Visor, Mexico - Madrid, 2016. Il est actuellement tuteur de poésie pour la Fondation des lettres mexicaines.


Babil inorganique (notes pour un poème minéral)

[Je traduis algarabía par « babil » et non par « charabia » afin de rendre le sens profond du poème, dans lequel un langage est à l’œuvre. Partant de l’inorganique il finit par déboucher sur l’organique : de la pierre à la chair. NdT]

Des pierres
I
Immense étendue pierreuse dans le désert,
poussière de rochers, sable, qui se mettent dans les os,
poussière de sable, lumière, en jets maigres et cruels,
rayons de soleil qui aplatissent et calcinent les pierres.
Des pierres encerclées de cendres, torturées de loin par le feu,
qui se désagrègent dans la mort : d’énormes baleines paralytiques.
Contaminé par les pierres, l’air est du cristal de roche ;
dans les hauteurs, paisible, un oiseau gît prisonnier.
Une intense lumière aphone ne lèche pas bruyamment la peau des pierres ;
elle ne les touche pas, elle les blesse ; vengeresse, elle les sèche en silence.
Insomniaques d’humidité, amnésiques d’eau,
les pierres, les pauvres, s’engourdissent et se recroquevillent ;
elles s’approfondissent, creusent leurs propres sentiments,
ne se plaignent pas ; elles ravalent leurs lamentations
qui s’enfoncent au-dedans en spirales aphasiques.

Au cœur des pierres y a-t-il une larme ?
Pas une goutte dans la gorge des rochers.
Avant, c’étaient des galets humides, à la peau satisfaite
et au sourire facile.
À présent, âpres, courbées, elles se protègent
du soleil qui les punit : elles forment toutes une plaie.
Quand on les ouvre ce sont encore des mollusques palpitants,
de sensuels mollusques sensibles, salés, presque.

Dans les entrailles des pierres il y a des oiseaux
qui volent grâce à leur intensité bleue,
des chants minéraux, des architectures congelées
de sons, d’océans, de plomb et d’antimoine.
Par l’écorce du désir et de la souffrance,
de la beauté nous vivons : nous ne parlons pas
le langage des pierres !
Un jour nous les gonflerons de paroles
et elles s’élèveront comme des ballons dans le ciel ;
ou mieux encore, à l’aide de paroles-scaphandres
nous explorerons le fin fond des rochers :
océans de jade, forêts d’améthyste,
surfaces tigrées, intérieurs minéraux.
Rêves spéléologues, mille fois plus audacieux
que les songes aquatiques ou aériens !

Là où les pierres ouvrent leur corps,
où les rochers sont des larmes qui tombent
en pleurant de joie, là où les galets sont des petits pains,
là où les pierres sont dures,
impénétrables et s’ouvrent transparentes
à l’oreille ;
là où les rochers sont d’énormes cristaux
qui en tombant s’encastrent dans le ciel,
où les galets sont des galets
qui se laissent caresser par des peaux transparentes :
là, là, pourrai-je enfin dire ton nom ?

II
Au sein des pierres il y a un temps secret
dans lequel des rêves immobiles glissent,
un temps sans eau, un temps suspendu,
qui attend la copulation du temps futur :
le temps de l’air, de la chair, des choses.
Semences de rêves, les roches gravides ont envie d’eau.
L’oiseau jaune se réveille, s’agite,
combat la roche uniforme et éternelle,
l’enflamme, la lave, lui peint des blessures,
des veines, la raye ; des avalanches célestes se jettent
à terre, les ailes de l’oiseau pulvérisent les pierres.
Les pierres absorbent l’eau avec anxiété,
dans leurs veines circulent le temps,
les rêves, les couleurs, les sons changeants
et pierreux.
La pluie dans les pierres invente le son,
leurs pores hirsutes inventent des plaisirs androgynes,
les épidermes pierreux s’ouvrent, deviennent chair,
la main de l’air frôle leur sexe ;
des gémissements montent, des soupirs minéraux,
des essaims de roches teintent l’air,
les pierres se parlent, se touchent,
se couvrent de vert, de chair ;
elles se nomment.
Douce siluriginia, lisse suanconzin,
anxieuse javeita, niampilia tactile.
Des galets tendres et espiègles jouent dans l’eau,
quelques corinios nagent en pleine mer ;
les marinias bleues, les crisalinas blanches,
les suanconzin pluvieuses sillonnent l’espace.

III
Des tours charnelles traversées par les oiseaux,
un air transparent pour l’œil, compact au toucher.
Alliage de chairs distinctes à l’assaut
d’une chair absolue, d’un orgasme absolu.

Le grand sexe jaune réchauffe tout ;
fécondes, les roches ouvertes le reçoivent,
le jet du soleil fait pousser dans les pierres
des créatures de chair, vivantes et pierreuses.

Des champs de blé charnels ont couvert les rochers,
des pierres organiques transforment le monde,
le font chair, sensible, alerte,
le passage de l’eau caresse la terre.

(De Algarabía inorgánica [« Babil inorganique »], 1979)


Câbles

Suivant une très fine ligne droite, un fil voyage de par le monde,
il dessine une courbe dans l’espace, dans la main de dieu ;
parallèle à la terre, retenue par du ciment et du bois l’électricité vole.
Les poteaux soutiennent les fils statiques par lesquels voyage le miracle.
Entre les lignes électriques – rayons du soleil – les fils subtils de l’araignée
attrapent une fleur en l’air, des cadavres de mouches et de vers.
Sur le poteau du coin les fils bifurquent :
les uns vont vers le sud, les autres vers l’est.
Tout du long des trois lignes, la nuit et le jour coexistent.
Séparés par les langues et les océans, les baskets des enfants se balancent,
tracent en l’air leur danse magnifique, l’incitation au voyage,
le désir qui pend d’un fil et oscille entre terre et ciel.
Par ces mêmes fils, indifférente et rapide, c’est la vie qui court.

Papillons

Leurs ailes très souvent transparentes et dont le déguisement est le ciel
transportent en l’air une texture allant du velours à la soie.
Diurnes, le soleil et l’eau caressent leur cycle infime.
Nocturnes, elles vont du blanc au noir de jais : au milieu se trouvent
les couleurs du chat, leur ennemi patient, dans les yeux duquel vivent les papillons.

Cerf-volants

De la main d’un enfant, comme des dieux antiques
ils font voler des formes qui donnent sa couleur au vent.
Un cerf-volant plane tranquille et solitaire
entre deux dangers : le calme et la tempête.
Son pilote, maître du fil, a les pieds sur terre.
Ils lèvent l’ancre silencieusement vers les hauteurs,
sans quille ni pont, bateaux toutes voiles dehors.
Des yeux montagnards à la patience maritime
découvrent au loin des navires ennemis :
faucons de papier dans le ciel de mars.

Dimanche

Je me sens seul comme un doigt auquel manquerait la main.
Le dimanche est jour hybride : un animal aux pieds de samedi et à la tête de lundi,
un no man’s land qui respire l’ennui, les déjeuners en famille.
C’est un jeu de cartes auquel on ne joue pas, une musique en sourdine, le pousse-café.
Le dimanche est anachronique, il passe lentement par crainte de la catastrophe,
de l’infarctus du lundi, de l’enfer : le dimanche, les audacieux prennent plus de risques qu’en semaine.
Le dimanche est un jour par décret : officiel, c’est un jour faux.
Le dimanche s’éveille tard et s’endort tôt, c’est un crépuscule précoce, entre quatre murs, lourd.

Anesthésie

Là au fond, dans une maison de poupées, ceux qui ne sont pas nés sont déjà grands : celui qui a des cicatrices et d’autres, les deux jumelles,
un tube prégnant d’intempérie, dissimulé par de faux paysages,
des simulacres d’air, des marines apocryphes.
Sur le corps j’ai des cicatrices d’aiguille et de fil, de bistouri et d’anesthésie.
Hier je les montrais avec un orgueil feint à un autre traversé par des cicatrices ouvertes.
Échange inégal, fausse monnaie ? En tout cas je les porte.
Je suis le fruit d’un combat contre l’asphyxie ; inutile de fermer les yeux, le bistouri traverse.
Des parois m’ont entouré, la chaleur artificielle d’une cage de verre.
Quand je rêve, je rêve que des murs m’enveloppent, je rêve d’asphyxie, de couloirs, je rêve de la mort.
Hier j’ai rêvé que je descendais entre deux cloisons :
envie de rebrousser chemin ou d’arriver à l’intempérie.

Les paysages engloutis

Je me glisse habilement dans l’image d’un personnage honnête et désarmé,
je souris, je dis bonjour, je m’émeus.
Je suis comme tout le monde, domestiqué par des générations entières :
la cuiller qui repose sur la nappe à carreaux.
Je ne suis pas un aigle, ni un tigre, ni un serpent corail,
même si parfois je saute hors de l’humain.
Je me suis cherché au milieu des scarabées et des poules, des hommes et des pierres,
à la frontière de la rue et des broussailles,
du verre de bouteille et du sable,
du rat des villes et du rat des champs.
J’ignore à quel ordre j’appartiens.
Je cherche le ciel sur l’asphalte et j’entends sous le trottoir l’herbe qui pousse impuissante, l’eau perdue dans des rigoles obscures, les voix mordues par les rats, les séismes qui feront surgir les paysages engloutis.
La nuit, dans le tic-tac permanent de l’insomnie
j’accompagne les chiens en leur voyage chimérique vers le loup,
et avec eux je me retrouve entre la lune et l’homme.

(De ¿Hacia dónde es aquí ? [« C’est vers où, ici ? »], 1984)


Bougies

Quand la lumière s’en va
et qu’on allume les bougies
elle revient dans les yeux comme un lac
ou comme une boutique de village.

Maintenant que la pluie tombe
et que sa rumeur m’emporte
je ne suis pas pressé :
il y a une distance inconnue
entre l’étagère et la table ;
la nuit entre dans la maison
et dans les coins il y a des vagues
de lumière et d’ombre ;
les instants passent
avec des épaisseurs différentes ;
les uns légers,
les autres obscurs et pesants.

Je me rappelle une nuit
au cours de laquelle les aboiements des chiens
et les bougies minuscules, humaines,
m’ont révélé la fragilité de mes aînés ;
à la lumière d’une bougie
nous sommes tous enfants ou vieillards ;
à l’intérieur de la maison
les objets ressemblaient
à des animaux endormis
se retournant dans leurs rêves ;
et dehors, la nuit immense.

Sous le ciel de mars

À mon père

Le tapis, les murs, les portraits : tout est intact.
Sur les étagères tes livres les plus intimes m’offrent ta compagnie.
Sur la chaise un chandail, je sens ton odeur,
un mirage me dit que tu vis.
Je veux aller de ton odeur à ta voix,
de ta voix à ta peau ; te reconstruire.

Il y a encore un présent sur lequel s’appuyer, des matinées ensoleillées.
Tu te regardes du haut de toutes tes années accumulées.
Il y a tant d’agilité dans ton bien-être !
À quoi penses-tu quand tu joues là-haut ?
La rivière contourne la montagne
et les martinets survolent le Charco Azul.
Je courais entre les pierres, je me baignais dans la rivière,
je regardais voler les martinets dans les grottes.
Des maisons blanches et une rivière, des vignes et des caroubiers,
quelques vergers, et dans les rues et les ravins
ton enfance, ta mémoire, nageant dans la rivière, courant dans les collines.

J’ai vécu de ta conversation et de ta manière d’être
comme du vol d’un oiseau.
Il y a dans ce haut plateau,
en l’apaisant, quelque chose de Chulilla,
de la rivière Turia, de la mer Méditerranée.
Le portail, les fenêtres,
la fontaine, les géraniums
t’accompagnent, nous accompagnent.
Dans le jardin la mémoire et l’oubli
mêlent leurs ombres ;
la chaux et la cendre répandues
entre le figuier et l’olivier,
entre l’acacia et le prunier.
Sous le ciel de mars,
sous son bleu limpide,
en soulevant de tout petits nuages
nous avons répandu tes cendres
dans le jardin de la maison.

Mon père, le mémorieux,
l’inventeur d’histoires et d’anecdotes,
s’est enfoncé dans le silence,
il a disparu sans faire de simagrées, sans crainte.
C’est à peine s’il nous a laissé le temps
d’un léger adieu et de quelques mots.
Il est parti sans importuner,
comme celui qui prend ses affaires
et avec une élégance suprême,
faisant déjà demi-tour,
dit au revoir.

(De Los días descalzos [« Les jours nu-pieds »], 1992)


Dans la matinée

Il y a des poissons solitaires qui ont besoin
de beaucoup d’espace pour vivre,
d’un vide alentour
par où se déplacer.

Ils ne sont pas carnivores
comme le requin
qui circule en cherchant.

Mangeurs de poissons invisibles
ou de plantes minuscules,
leur appêtit est l’immensité
de l’océan,
le bleu dépeuplé.

Ils nagent dans les profondeurs obscures
ou dans des eaux claires mais difficiles ;
ils passent des unes aux autres ;
ils ne connaissent pas le soir.

C’est ainsi que j’aimerais vivre,
loin des soirées inquiètes
aux sourcils froncés ;
les couchants sont des dagues
aux pointes obscures
et aux tranchants orange.

L’après-midi j’aurai des nouvelles des autres,
je lirai la presse du matin,
je recevrai des appels téléphoniques :
vivre dans ces heures étroites
c’est se peupler :
las matinées sont animales
ou divines, les après-midi sont humaines.

Je penserai et grandirai
en route vers le crépuscule :
Adam est sorti du paradis,
il a franchi le seuil de midi :
il a mordu la pomme du soir.

Calligraphies

Sur ce papier, aujourd’hui vendredi,
j’écris de ma main ces lignes
et il me semble que c’est la main de mon père qui les trace :
ce n’est pas sa pensée, mais sa calligraphie.

Avant, ces apparitions m’effrayaient ;
découvrir son écriture m’arrêtait apeuré ;
maintenant je reviens de son écriture à la mienne
et je garde ces manuscrits :
grâce à eux il me fait participer
à ses promenades et ses lectures,
à son élégance et ses échecs,
à son exil et sa guerre civile.

La calligraphie de ma mère, par contre, s’incline
comme un patineur de vitesse sur glace
et surgit de la mienne, comme les grimaces
sur le visage d’un enfant ou les gestes de sa main
nous font revivre la jeunesse de ses grands-parents.

La calligraphie de ma mère aime la rapidité, l’efficacité
et l’éclair de la griffe qui surprend sa proie,
on n’y retrouve pas sa tendresse mais le tailleur
et les souliers plats d’une jeune fille épigrammatique
des années trente.

Livre d’occasion

Les empreintes des yeux qui ont parcouru ces lignes
sont comme les yeux dont le miroir se souvient :
quelque chose me dit qu’elles existent, invisibles, secrètes.
Lire ce livre c’est partager un miroir,
c’est se transformer en archéologue :
chaque lecture est restée entre ses pages
et il y a de timides traces d’encre
de temps en temps dans les marges.
À la lumière de cette lampe
je sens que quelqu’un est en train de lire avec moi :
quelque chose m’oblige à savourer des phrases
qui en y réfléchissant me semblent anodines ;
quelque chose leur donne une profondeur temporelle et physique.
Sous la voix abstraite
avec laquelle je lis en silence
il y a une pointe d’émotion inconnue.

(De Balanza de sombras [« Balance d’ombres »], 1997)


Un arbre

Un bel arbre,
dans lequel l’oiseau ne chante pas,
auquel les écureuils ne grimpent pas,
et qui ne cache aucune inquiétude.

Un arbre qui gagne peu à peu en calme
ce que les autres gagnent en hauteur et en épaisseur.

Je veux planter un arbre de silence
puis m’asseoir et attendre
que tombent ses fruits.

Brouillard

Les rêves des oiseaux
doivent nicher pour toujours dans un nuage
comme les branches que tu berces ce matin.

Cette intimité où je me trouve m’enveloppe.
Un jour, rien qu’un jour de plus, j’en ai besoin
pour savoir qui je suis, ce que tu caches.

Ne te lève pas, n’ouvre pas ton être,
ne laisse pas voir derrière toi ce que tu n’es pas.
Cette torpeur, cette pudeur tellement miennes sont en toi ;
un jour, rien qu’un jour de plus en ton sein.

Sur cette terre aucune paix ne te vaut,
brouillard rasant qui caresse ma fenêtre.

Assis

Il cherche
quelque chose d’urgent et fragile,
qui se convertira
en un fantôme de plus
dès qu’il se lèvera
et abandonnera sa chaise.

Il cherche,
lié à l’attente,
comme le croyant
aux genoux,
à la prière,
ce que ses jambes
en mouvement
ne vont pas lui donner.

Il reste sans bouger,
non pas comme un bonze
mais comme quelqu’un qui attend
quelque chose de très craintif
qui n’apparaîtra pas
s’il bouge.

(De El quieto [« Quiétude »], 2008)


Printemps

Ils m’ont l’air d’être un miracle,
mais dans ces chants
gît une autre catastrophe.

Qu’ont-ils à siffler ici ?

Ils viennent d’en bas,
en sens contraire
des ravins ;

à la conquête des cimes ?

Leur apparition
semble un bon signal
pour la peau frileuse
et les arbres fruitiers,
mais quelque chose me dit
que c’est une mauvaise nouvelle.

Les oiseaux à la voix la plus grave
voleront vers le nord
en déplaçant, à leur tour, des chants natifs.

Les suivront les arbres
qui couvriront l’Arctique.

Conversation

À José del Val

Nous nous réunissons pour nettoyer le langage,
pour nous pomponner,
comme nos ancêtres
les primates
qui se réunissaient dans les branches
pour se débarrasser de la vermine et des poux,
pour fraterniser et lécher leurs blessures.

Nous avons commencé par nous épouiller,
avec chaque fois plus de précision
et une telle maniaquerie
que nous en sommes restés glabres
et qu’il fallut descendre des arbres.

Pour chaque espace dénudé, un mot,
un peu d’air pour franchir
la distance engendrée
par l’absence de poils,
une étoffe couvrant un manque,
un vocable remplaçant les contacts
des pouces collectifs.

Nous conversons pour nous rapprocher des autres,
et si nous parlons avec Dieu,
nous le faisons depuis notre condition d’orphelins de poils,
dans l’exil des branches
et des sauts ;
toujours sous leur ombre,
cependant.

Tombes

Elles sont vides :

elles ne sont même pas fossiles fossilisées :
elles ne gardent pas l’absence
en conservant une forme.

Toutes sont la même,
unique, indifférente :

nous allons tous à la fosse commune :

même sur la pierre,
incapables de contenir
une miette du mort,
les dates et les noms sont des calligraphies.

Tout déluge

Tout déluge est biblique.

Il n’y a pas de beaux déluges,
épurés, scientifiques.

Il n’y a pas de séismes neutres.

Il n’y a pas de sanglots nouveaux sous le soleil,
pas de larmes douces.

Toutes sont faites
comme la mer,
d’eau et de sel,
d’eau tournée
et retournée.

Eau boueuse

Accompagné par l’eau ruisselante
tumultueuse et secrète,
une eau lourde et violente
de pierres et de boue,
je rentre de mes cours du soir.

Mes yeux, témoins de l’accomplissement
d’un présage fangeux,
voient le portail en bois
qui cède par en dessous
et l’eau qui pénètre ;
je sais qu’elle ne passera pas
au-delà du garage ; au fond
on y révèle les photos
et on y garde les affaires
de mes parents.

Je suis exalté ;
la nuit m’attend
avec ses seaux et ses cris
illuminée par les éclairs ;
la sensation d’être
menacé par les eaux ;
l’aventure
laborieuse et possible
du pionnier ;
un jeu où l’eau boueuse
fait se fusionner
l’enfant et l’adulte ;
une mine, un bateau,
la guerre d’Espagne…
toujours la guerre d’Espagne,
la chair à vif alors que
je ne l’ai pas vécue,
en toile de fond
de la maison et des éclairs.

L’après-midi

Entre quatre murs
tu es plus habité
que tout seul.
Ton prochain,
en son état fantôme,
te remplit la tête.

En ruminant, non pas de l’herbe
mais ta propre chair,
tu t’approches du miroir
et tu sens des voix et des absences
qui donnent le vertige
tant elles sont distantes et froides ;

dans le tain,
qui ne comprend rien,
il y a une séquelle de visages
mouvants et vivants ;
du côté indolore du miroir
leurs yeux te regardent.

Du côté du miroir
où ça fait mal,
des fractures oubliées
te replongent dans le présent
avec sa douleur ancienne.

En quittant ton travail,
fatigué et gris comme les autres,
tu sens que rien n’a de sens
pour personne
et que vivre c’est triste.
L’essence négatrice de la soirée
envahit tout.

Si, en revanche, tu es accompagné
et désœuvré,
l’autre, où que tu sois,
est solide :
lui est « toi »
et toi, « je »,
et il te renvoie,
plus que le miroir,
presque comme la douleur,
à toi-même,
il te remet à ta place,
il trace tes limites.

Si à l’intempérie
du je et du toi,
tu sors à pied
vers le ciel et les arbres,
tu entends, parmi une foule d’oiseaux,
un solitaire qui rend les autres silencieux.
Tu ne veux pas que le soleil se couche,
tu souhaites que la nuit ne tombe pas.

Aussi maladif que beau,
ce chant provenant d’arbres divers
te fait vivre, à partir de diverses tombées du jour,
dans une autre soirée très ancienne et qui vieillit.

Tu la sens, moribonde,
chaque fois que tu t’écartes,
dans la fragilité dorée
qui précède le couchant.

Les rêves

En s’effaçant
ils approfondissent leur inexistence.

Ils sont si fragiles
qu’ils ont besoin de nous.

Ils sont du temps pur.

Chaque nuit ils surgissent nouveau-nés,
mais ils naissent très vieux
sans avoir touché le présent
d’aucune matière.

Contagion

Les vertèbres s’affaissent
les unes sur les autres,
poussière des temps
où le corps pouvait bouger
avec souplesse.

Les tunnels s’effondrent
mais ne cessent jamais
d’être des tunnels ;

Je bouge en m’affaiblissant,
fiévreux, en m’écroulant
peu à peu dans un vertige.

Clepsydre qui transpire,
tuyau, robinet
en désuétude
égouts exsangues.

Les os
font pression sur les nerfs ;
mais au-delà de la douleur,
les jeunes
courent, sautent, volent
et quelque chose reprend vie
dans la clepsydre sèche.

(De : Los árboles que cubrirán el Artico [« Les arbres qui couvriront l’Arctique »]


Sympathie pour le crayon

I
Le crayon le fascine
comme quelque chose qui renaît
de ses doigts :

il jouit des vertus du graphite
trait à trait.

Avant, loin du crayon,
il écrivait au stylo.

Le stylo sèche en dedans,
le crayon se fait petit
à mesure qu’il œuvre
comme un pèlerin
sur la page blanche.

Parfois il copie des poèmes
d’une écriture vacillante,
des poèmes écrits par d’autres
au crayon ? à l’ordinateur ?...

au crayon, lui semble-t-il,
et c’est au crayon qu’il les transcrit.

Il sent dans le crayon
une oreille de graphite
qui perçoit,
tout en glissant,
les plus humbles poussées
du monde souterrain :
des herbes latentes
à fleur de printemps.

II
Au soleil il reçoit
du vert des feuilles
les noms des arbres
et il touche le bois
peint en jaune.

Souvent il confond
le pin avec le chêne,
le z avec le s :

en une étincelle d’oubli
il est capable de se perdre.

L’homme n’est pas un animal orthographique,
se dit-il, en se pardonnant,
tandis que les lapsus et les faux pas se multiplient.

Au fond, quel est le fond ?
demande-t-il dans le crépuscule
ce qu’il sait parfaitement.

Il évoque les choses élémentaires
en même temps que l’amnésie efface
les îlots de mémoire
et des bonnes manières.

Il vit des années prêtées
dans les pupitres
d’une école nocturne :

la distribution des prix est funèbre
et les diplômes, des tombes.
L’apprentissage s’est infiltré
comme l’eau du ciel
dans la cour fissurée
de sa mauvaise mémoire.

et cependant,

quelle merveille que de commencer
et de se rafraîchir

et d’apprendre
des choses d’enfant.

(De Poemas por un libro inédito [« Poèmes pour un livre inédit »], dans Poesía reunida, 2016)

© Philippe Chéron _ 1er janvier 2017

Un message, un commentaire ?

modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par un administrateur du site.

Qui êtes-vous ?
Votre message
  • Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.

  • Lien hypertexte

    (Si votre message se réfère à un article publié sur le Web, ou à une page fournissant plus d’informations, vous pouvez indiquer ci-après le titre de la page et son adresse.)