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Oeuvres Ouvertes : Journal de Kafka (IV, 48) : Si je reste célibataire comme l’oncle de Madrid

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Journal de Kafka (IV, 48) : Si je reste célibataire comme l’oncle de Madrid

quatrième cahier nouvelle traduction


Aujourd’hui, au petit-déjeuner, j’ai parlé par hasard avec ma mère des enfants et du mariage, juste quelques mots, mais je me suis rendu compte pour la première fois de façon claire combien l’image que ma mère se faisait de moi était fausse et puérile. Elle me tient pour un jeune homme en bonne santé, souffrant un peu de l’idée qu’il serait malade. Cette idée disparaîtra d’elle-même avec le temps, un mariage et la procréation l’élimineraient en effet de la façon la plus radicale. Ensuite, l’intérêt pour la littérature se réduirait à cette dose dont les gens cultivés ont peut-être besoin. L’intérêt pour mon métier ou pour l’usine ou pour tout ce qui me tombera sous la main se développera tranquillement dans des proportions naturelles. Il n’y a donc pas la moindre raison, effleurée par aucun doute, de désespérer durablement de mon avenir, il y a juste une raison de désespérer un moment, mais sans conséquence grave là aussi, quand je crois à nouveau avoir l’estomac dérangé ou quand je ne peux pas dormir parce que j’écris trop. Il y a mille solutions possibles. La plus probable est que je vais tomber brusquement amoureux d’une jeune fille et que je ne pourrai plus me passer d’elle. Je verrai alors qu’on me veut du bien et qu’on ne fera rien pour m’empêcher. Mais si je reste célibataire comme l’oncle de Madrid, ce ne sera pas une catastrophe, parce qu’avec mon intelligence je saurai bien m’adapter.



- En 1911, Kafka a 28 ans. Il sent la trentaine approcher, et sa famille — chez laquelle il vit toujours - aussi... Un mois plus tôt, il a écrit un texte dans son Journal, Le malheur du célibataire, qui sera publié dans son premier livre, Betrachtung (Considération). La question du célibat et du renoncement au mariage dans le but de pouvoir se dédier entièrement à la littérature ne cesse donc de l’occuper. Sa situation professionnelle stable, sa famille dont les trois sœurs se marient les unes après les autres, son âge, toutes les conditions sont réunies pour que Franz se marie, mais lui ne veut pas. Son père commence à voir en lui un "deuxième oncle Rudolf", que Reiner Stach, le biographe de Kafka, qualifie d’"idiot de la famille". "Un homme modeste, anxieux, mais quand même bavard, qui menait une vie solitaire de comptable et de célibataire, apparemment sans vieillir et sans évolution visible, un hypocondriaque souffrant de toutes sortes d’accès de mélancolie inexplicables" (Reiner Stach). Bientôt, la mère de Kafka, qui aimait pourtant son fils, et qui avait d’abord refusé de voir des ressemblances entre son comportement et celui de son demi-frère vivant à Madrid, se rangea à l’avis de son mari : Franz était de plus en plus extérieur à la vie du clan Kafka-Löwy, et s’il devait rester célibataire, alors il était condamné à en sortir définitivement, comme l’oncle Rudolf. Suite logique sur le plan littéraire : Kafka allait bientôt s’atteler à l’écriture de son premier roman, Amérique, dont le personnage principal, Karl Rossmann, est banni par sa propre famille.

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© Franz Kafka_traduction & appareil critique par Laurent Margantin _ 27 décembre 2016

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