Éditions Œuvres ouvertes

André Breton ou l’expérience de la rencontre

à propos d’un livre de Dominique Berthet

André Breton est trop souvent présenté comme le chef du mouvement littéraire parisien qu’aurait été le surréalisme. C’est le mérite de ce livre de nous donner une vision plus ouverte et plus large de cet auteur et de son œuvre, sous le signe de la rencontre.

Car Breton fut avant tout un grand vivant, toujours à la recherche de la trouvaille, sur un plan humain et toujours artistique. Ainsi la rencontre d’un homme et celle de la poésie vont ensemble lorsqu’il fait la connaissance d’Aimé Césaire à la Martinique. Mais c’est aussi toute une géographie qui coïncide avec cette révélation humaine et poétique, puisque Breton fait l’intense découverte d’une végétation tropicale qui le fascine et lui semble être l’expression naturelle, originelle de l’univers surréaliste dont il rêve. Le surréalisme n’étant pas — et Berthet nous le rappelle — dépassement du réel, mais essentiellement intensification de notre vision du réel.

Dans un chapitre introductif, Dominique Berthet précise qu’il sera question dans son livre de la « rencontre-choc, de la rencontre-bascule dans sa dimension fascinante et fécondante ». De celle-ci, l’homme peut sortir transformé dans sa perception de lui-même et du monde. À travers elle, il peut atteindre une nouvelle connaissance de soi et du réel. Elle peut être « magique » dans la mesure où, nous dit l’auteur, elle se produit « au moment opportun », déclencheur de toute une série d’événements et de métamorphoses.

La suite du livre illustre parfaitement cette conception de la rencontre, qu’elle se produise entre deux êtres, entre un être et un objet, ou bien encore entre un être et un lieu. À côté d’événements sentimentaux qui prendront dans l’imaginaire de Breton une place centrale, il est question du rôle joué par la découverte de nouvelles cultures pendant les années d’exil de la Seconde guerre mondiale. Pendant son séjour aux États-Unis, Breton sera bouleversé par la révélation que représentent pour lui les masques et les poupées Kachina, utilisées lors de cérémonies et de danses auxquelles il assistera, prenant des notes qui seront publiées dans l’édition de la Pléiade sous le titre Carnet de voyage chez les Indiens Hopi. Lévi-Strauss, qui l’a accompagné chez quelques marchands à New-York, signale le regard aiguisé de Breton, qui ne recherchait pas l’ancienneté et l’authenticité de l’objet : « Un jour nous sommes tombés sur un objet qui avait manifestement été fabriqué pour être vendu aux Blancs ; à mes yeux il n’avait aucune fonction culturelle et était donc sans intérêt. Mais Breton s’arrêta net, émerveillé, et au bout d’un moment, moi-même, je compris qu’il n’en était pas moins beau. Breton n’était ni un puriste ni un spécialiste ; mais à cause de cela, il voyait des choses que je ne voyais pas ». Ces poupées et masques collectées en Amérique seront rassemblées dans son appartement parisien de la rue Fontaine, et combinées à des œuvres d’art surréalistes — dessins, sculptures, tableaux —, à des trouvailles diverses, selon le degré de fascination éprouvée par le poète en leur présence, captivé par ce que ces « objets à halo », à travers leur combinaison inédite et changeante, pouvaient lui révéler. « Breton, écrit Berthet, cherchait le contact intime, l’instauration d’un dialogue. Par ailleurs, le fait de changer les œuvres et les objets de place contribuait à préserver leur caractère insolite […] et d’échapper à l’habitude du regard, à la perte progressive d’étonnement ».

La rencontre permet une nouvelle configuration. Sans elle, des éléments ou des individus seraient restés isolés sans que fût possible la transformation provoquée par leur association même passagère. Dans la vie de Breton, plusieurs configurations humaines et artistiques illustrent la dimension révolutionnaire du surréalisme, comme celle qui, à la fin de la Seconde guerre mondiale, associa le poète à la jeunesse haïtienne en quête de liberté. Berthet raconte comment Breton, venu prononcer une série de conférences, enflamma le public composé de nombreux jeunes intellectuels — dont le plus fameux est René Depestre — qui s’étaient reconnus dans le message surréaliste de libération spirituelle et politique à l’égard de toutes les autorités, qu’elles fussent coloniale ou religieuse.

De tels phénomènes se produisirent grâce à la capacité exceptionnelle de Breton à reconnaître les accents de vraie nouveauté autour de lui, comme ce fut le cas lors de son passage à la Martinique en 1941, lorsqu’il découvrit la poésie d’Aimé Césaire dans une jeune revue intitulée Tropiques. Sans être directement rattachés au surréalisme, les auteurs qui publiaient dans cette revue, nourris de poésie française de Baudelaire à Apollinaire, se reconnurent très vite dans la démarche surréaliste, et plusieurs textes de René Ménil analysés ici témoignent de cette découverte et de cette nouvelle influence.

Sartre perçut bien ce phénomène de « greffe » du surréalisme sur d’autres courants littéraires extra-européens : en perte de vitesse en Europe, il sut se regénérer à un niveau international, grâce à cette capacité qu’avaient ses plus hauts représentants de s’ouvrir à d’autres cultures, à d’autres démarches individuelles, au nom d’une vision véritablement universelle de l’humanité. C’est un des mérites de ce livre de nous montrer que, sans cette pratique de la rencontre propre au surréalisme et en premier lieu à Breton, bon nombre d’œuvres importantes de la seconde moitié du vingtième siècle n’auraient pas connu le même élan ni le même essor.

Dominique Berthet, André Breton, l’éloge de la rencontre. Antilles, Amérique, Océanie, Paris : HC éditions, 2008, 160 pages.

Première mise en ligne le 18 avril 2010

© Laurent Margantin _ 30 août 2012

Messages

  • « Il était impossible de « bavarder » avec Breton, de le voir simplement parce qu’on souhaitait passer une heure ou deux avec un ami, se distraire, plaisanter, échanger des propos futiles et gais. Je pense que ce petit fait explique dans une certaine mesure la nature du climat dans lequel baignait le mouvement surréaliste, ce climat excitant et brisant, dramatique, qui a suscité tant de commentaires.
    On ne parlait pas toujours avec Breton de l’essentiel ; mais sous une forme ou sous une autre l’essentiel était toujours présent.
    La personnalité de Breton conférait à ses propos, quelle que fût en apparence leur banalité, à ses gestes, à ses silences mêmes, une dignité singulière. On avait la sensation, inexplicable, quand on causait avec lui, de
    vivre davantage. De vivre en quelque sorte de la tête aux pieds. Et cela était souvent, il faut bien le dire, harassant, accablant.
    Breton était beaucoup plus émotif que ne le sont la plupart des hommes. Indigné, il allait droit au pire. Il choisissait, pour flétrir l’objet de sa colère, les expressions les plus violentes. Puis l’enthousiasme le
    gagnait, et l’on pouvait croire que jamais aucun livre, aucun tableau, ne l’avait touché autant que celui dont il
    faisait l’éloge. Quand il était triste, on eût dit que l’esprit même de la tristesse l’habitait.
    On avait toujours affaire à cette énorme chose, qui sentait, qui pensait, qui souffrait, qui jubilait, qui
    donnait des coups, qui se plaignait, qui était pleine de larmes et de musique : la forêt de Brocéliande en complet veston. »

    Charles Duits, « André Breton a-t-il dit passe » (Les Lettres nouvelles, éditions Denoël, 1969, p. 69-70.)

    Voir en ligne : Le Tourne-à-gauche

Un message, un commentaire ?

modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par un administrateur du site.

Qui êtes-vous ?
Votre message
  • Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.

  • Lien hypertexte

    (Si votre message se réfère à un article publié sur le Web, ou à une page fournissant plus d’informations, vous pouvez indiquer ci-après le titre de la page et son adresse.)