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Oeuvres Ouvertes : Christa Wolf | Lettre à Siegfried Wagner

Oeuvres Ouvertes

depuis 2000

Christa Wolf | Lettre à Siegfried Wagner

une lettre inédite en français


À Siegfried Wagner, Comité central du SED, département de la culture, Berlin (Est)

Kleinmachnow, le 1er mai 1963

Cher camarade Wagner,

Je t’écris aujourd’hui non pour une affaire me concernant mais à propos du jeune poète Volker Braun qui, comme tu le sais sans doute, est étudiant en philosophie à l’université de Leipzig. Nous le connaissons, tant par ses poèmes que personnellement, savons un certain nombre de choses de sa vie et pensons être à même de porter un jugement sur lui. Un jugement extrêmement favorable. Je tiens Braun pour un des plus forts talents, voire le meilleur talent parmi les jeunes poètes récemment découverts, et c’est également à mes yeux un poète très engagé, un camarade droit et intègre.
Braun nous écrit depuis quelques semaines pour nous faire part de discussions à l’université et dans sa section du parti : à en juger par sa dernière lettre, ces discussions ont pris une tournure très sérieuse. En raison de quelques poèmes de son cycle pour la jeunesse (notamment Jazz, Entreprise jeunesse, Piaffe dans les rêves des filles, Provocation pour moi), on lui reproche de se trouver dans une crise avec deux seules issues possibles : celle qui mène au camp adverse ou bien une totale prise de distance avec ces poèmes. Trois de ces poèmes lui ont valu d’être démis de ses responsabilités d’organisateur dans son groupe du parti, même si la qualité de son travail avait été reconnue par ailleurs. Et l’on a annoncé « d’autres conséquences ». Volker Braun craint que cela puisse aller jusqu’à son exclusion du parti. Un camarade de la direction du parti à l’université considère que Hans Koch a porté, dans la publication Einheit, une appréciation erronée sur les poèmes de Braun. Devant ses étudiants, le Dr. John, un chargé de cours, lui reproche (à Braun !) des « tendances contre-révolutionnaires ».
Tu peux imaginer le désarroi de Braun. Il ne saurait ses distances vis-à-vis de ses poèmes – et je crois qu’il n’a pas besoin de le faire. À la faveur de sa collaboration avec mon mari, je sais que Volker B. est critique vis-à-vis de lui-même, qu’il provoque précisément la critique et ne cesse de retravailler ses poèmes. Ce qu’il a déjà fait pour les poèmes mis en cause à l’université. Mais ce qu’on exige de lui, un reniement complet, équivaudrait à un suicide moral, c’est exactement ce qu’il ressent. Il dit être prêt à retourner dans la production (il a d’ailleurs travaillé pendant trois ans dans le combinat d’extraction de lignite de Schwarze Pumpe) mais en ce qui concerne son appartenance au parti, il sera, heureusement, inflexible jusqu’au bout.
Je sais que Volker Braun a également écrit au camarade Kurella, tu es donc peut-être déjà au courant de toute cette histoire. Pour ma part, je ne vois pas d’autre moyen de l’aider qu’en t’informant et en te priant instamment d’examiner toute cette affaire. Je suis convaincue que les gens de Leipzig tirent des conclusions erronées, sectaires, de nos récents débats sur la politique culturelle et qu’il serait dangereux de les laisser faire, pas seulement parce que c’est de Braun qu’il s’agit ici, qu’on ne peut en aucun cas laisser bousiller, mais pour des raisons d’ordre général. Je serais très heureuse si tu partageais mon point de vue et si tu pouvais entreprendre quelque chose.
Avec mon salut socialiste
Christa Wolf
(Vous pourriez au besoin venir chez nous prendre connaissance des lettres de Braun).

(extrait du livre Christa Wolf : Man steht sehr bequem zwischen allen Fronten, Briefe 1952-2011, 1040 pages, éditions Suhrkamp, 2016). Traduit par Alain et Renate Lance, avec l’aimable autorisation des éditions Suhrkamp.)

Note des traducteurs :

Lorsqu’elle écrit cette lettre, Christa Wolf, de dix ans l’aînée de Volker Braun, a publié son premier livre deux ans plus tôt, un récit d’une centaine de pages, Moskauer Novelle. Après avoir travaillé à la rédaction de la revue mensuelle Neue Deutsche Literatur, elle va désormais vivre de sa plume. Elle est par ailleurs (jusqu’en 1967) candidate au comité central du parti dirigeant, le SED. En janvier 1963 elle reçoit le Prix Heinrich Mann. En avril sort la première édition de son roman Der geteilte Himmel (Le Ciel divisé) avec un tirage de 8000 exemplaires, épuisé en quelques jours. Une seconde édition paraît en juin, une troisième à l’automne. Et en 1964 le roman est adapté à l’écran par le réalisateur Konrad Wolf (un des meilleurs cinéastes de la RDA, aucun lien de parenté avec Christa Wolf, c’est le fils du dramaturge Friedrich Wolf).

En décembre 1962, à l’initiative du poète Stephan Hermlin, l’Académie des arts de Berlin (Est) avait organisé une lecture de poètes de la nouvelle génération, parmi lesquels Wolf Biermann, Sarah Kirsch, Karl Mickel, Bernd Jentzsch et Volker Braun. Si Hans Koch ou Alfred Kurella, occupant tous deux d’importantes fonctions dans la politique culturelle du parti SED, avaient, dans un premier temps, apprécié l’impétuosité, la tonalité nouvelle des poèmes de Volker Braun, un responsable du mouvement de jeunesse FDJ avait, dans le journal de l’université de Leipzig, traité le poète de « capitulard et geignard », lui reprochant une attitude pessimiste, « attendant la tarte sucrée du communisme. ». Volker Braun pourra cependant achever ses études de philosophie en 1964 et sera engagé comme dramaturge au Berliner Ensemble en 1965, année où paraît son premier livre de poèmes, Provokation für mich, au Mitteldeutscher Verlag. Quelques-uns avaient été publiés au début 1963 dans la revue Sinn und Form puis repris en 1964 dans l’anthologie de Gerhard Wolf consacrée à la nouvelle génération des poètes : Sonnenpferde und Astronauten.
Quelques traductions de poèmes de Volker Braun figurent dans l’anthologie Dix-sept poètes de la RDA (dans la collection La poésie des pays socialistes, dirigée par Henri Deluy aux éditions Pierre-Jean Oswald) et le même éditeur publiait en 1970 le choix de poèmes de Volker Braun, Provocations pour moi et d’autres, traduit et préfacé par Alain Lance.


Le Literaturcafé numéro 3 est consacré à Christa Wolf.

© Christa Wolf _ 13 mars 2017
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