Oeuvres Ouvertes

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Borges, ou la pratique mystérieuse de Buenos Aires / Olivier Rolin

Le 26 août 1999 paraissait ce texte d’Olivier Rolin dans le Monde. Nous le reprenons, pour saluer la nouvelle édition des oeuvres de Borgès à la Pléiade. Sur la photo, Italo Calvino aux côtés de Borgès.

Je me souviens avoir rencontré, il y a bien des années, Jorge Luis Borges. Sur sa porte, rue Maipú, une petite plaque en cuivre : "Borges". La mucama, la gouvernante, qui s’appelait je crois bien Fanny, comme la grand-mère anglaise, m’ouvrit et m’introduisit dans le salon. Il était au fond, assis sur un sofa, les mains appuyées sur sa canne, conversant avec un type. Le long des murs, assis sur des chaises, d’autres attendaient leur tour : l’un voulait son patronage pour un centre culturel de quartier, l’autre une dédicace, et ainsi de suite. Tout le monde pouvait s’inviter chez lui, on m’a même raconté, depuis, qu’il était arrivé que des touristes américains se fassent faire photographier en sa compagnie. On aurait dit la salle d’attente d’un dentiste, à ceci près que chez le dentiste on n’assiste pas aux tourments du client qui nous précède. Je fus horrifié. Je n’avais pas de demande précise à formuler.

J’avais lu la plupart de ses livres, et notamment L’Eloge de l’ombre en prologue de quoi il écrit : "Sans d’abord me le proposer, j’ai consacré ma déjà longue vie aux lettres (...), à la pratique mystérieuse de Buenos Aires et aux perplexités qui non sans quelque présomption se donnent le nom de métaphysique." C’était sur cette "pratique mystérieuse ", et le rapport qu’elle entretenait avec les lettres, ses lettres, que je comptais l’interroger. Mais le faire en public, en bravant l’impatience des solliciteurs, jamais. J’étais bien embêté, puis il me vint à l’esprit que Borges étant aveugle, si je m’éclipsais sur la pointe des pieds, il ne remarquerait rien, Ce ne seraient pas les autres, trop heureux d’avoir gagné ma place, qui me dénonceraient. Je fus assez adroit pour ne pas faire craquer le parquet en me retirant. Je me souviens encore que, dans la rue, j’achetai le journal La Razón. On y disait qu’un tigre terrorisait les habitants d’un faubourg de la ville de Rosario (le mot "tigre", en Amérique du Sud, désigne souvent de vulgaires jaguars). Un tigre, ou plutôt ses empreintes, car l’animal lui-même, personne ne l’avait vu, au point que certains se demandaient s’il ne s’agissait pas d’une plaisanterie. On m’avait dit que Borges revenait de prononcer une conférence à Rosario, je connaissais son goût pour les tigres et les mystifications, je me plus à imaginer que c’était lui qui avait, à tâtons dans la poussière, fait les redoutables dessins. Je n’ai jamais revu Jorge Luis Borges, et je crois que dans cette affaire, tout compte fait, il était innocent. Aujourd’hui, je vais essayer de répondre à sa place à la question que je comptais lui poser. Les pensionnaires du zoo de Palermo sont logés dans des pavillons de styles persan, indien, mauresque, qui devaient évoquer au jeune Georgie les Mille et Une Nuits dont il était fervent lecteur, dans la traduction anglaise de Burton : ce livre "rempli de ce qu’on considérait alors comme des obscénités, lit-on dans l’Essai d’autobiographie, nous était interdit et j’ai dû le lire en cachette sur le toit " (ici, on rencontre pour la première fois le toit en terrasse, l’azotea des maisons du Buenos Aires d’autrefois, qui joua un certain rôle dans la vie de Borges, puisque, s’il faut l’en croire, c’est aussi sur le toit de la bibliothèque municipale Miguel Cané, dont il était un modeste employé, qu’il écrivit certaines des histoires du Jardin aux sentiers qui bifurquent, et notamment la plus célèbre sans doute de toutes, La Bibliothèque de Babel).

Une petite exposition retrace l’histoire de ce lieu qu’on appelait "les Fauves" et d’où émanait "une odeur de caramel et de tigre". On y voit des photos de l’arrivée, en 1912, de la girafe Mimi. Des messieurs l’accompagnent, dévissant leur tête à chapeau melon, et des enfants. Parmi eux, qui sait, un gamin un peu joufflu, aux grands yeux sombres de myope, la tête pleine déjà de romans anglais ? Non, sans doute pas : les herbivores, eussent-ils cinq mètres de haut, il s’en foutait. Ce dont "il pratiquait avec ferveur l’adoration", c’était le tigre : " non pas le tigre ocellé des îles flottantes du Paraná et de la confusion amazonique ; mais le tigre rayé, asiatique, royal, que seuls peuvent affronter des hommes de guerre, du haut d’un fort dressé sur un éléphant". Le tigre de Blake et de Kipling, enfin, et de Borges. Le voici. Bello y feroz, dit la pancarte. Peut-être bien, mais pour l’heure, il fait la sieste. " Nous pensions, écrit l’auteur de l’Histoire de la nuit, qu’il était sanguinaire et beau. Norah, une enfant, déclara : "il est fait pour l’amour"."

La vieille fascination borgésienne semble s’être transmise aux moutards d’aujourd’hui, muets devant les autres animaux, mais piaillants et surexcités devant lui. "Plus beau, lourd et agile que le lion", dit encore la pancarte. Celle du rival, qui roupille lui aussi, de l’autre coté de l’allée, annonce "el rey de la selva" (le roi de la forêt), qualificatif doublement curieux, puisqu’on n’a jamais vu un lion dans une forêt, et que c’est le titre du premier "conte" de Georgie, en 1912 : mais il s’agissait évidemment de l’autre, le "funeste joyau / Qui sous le soleil ou la lune changeante / S’acquitte à Sumatra ou au Bengale / De sa routine d’amour, de nonchalance et de mort", la machine assassine dont l’or rayé est la dernière couleur que voient les yeux morts de l’aveugle. "Souvent, je m’attardais sans fin devant l’une des cages du jardin zoologique ; j’appréciais les vastes encyclopédies et les livres d’histoire naturelle pour la splendeur de leurs tigres (je me souviens encore de ces images, moi qui ne peux me souvenir sans le confondre du front ou du sourire d’une femme)."

Tigre, cruauté, femme, encyclopédie. Ici, déjà, les sentiers bifurquent diablement. Le "roi de la forêt", c’est la férocité et c’est l’amour. C’est l’amour senti comme une atrocité. Lorsque, dans le conte qui porte son nom, Emma Zunz se donne à un matelot norvégien, "elle pensa (elle ne put pas ne pas penser) que son père avait fait à sa mère la chose horrible qu’on lui faisait à présent". Le Secret "banal, pénible et vulgaire" de la secte du Phénix, la copulation que les hérésiarques d’Uqbar et le Prophète voilé de l’Histoire de l’infamie abominent comme les miroirs, bref l’acte physique de l’amour est pratiquement absent de la littérature de Borges, et toujours rejeté du côté de la négativité. La femme dont Homère se souvient, dans L’Auteur, il l’a cherchée "le long de galeries qui étaient comme des réseaux de pierre et par des rampes qui s’enfonçaient dans l’obscurité" : comme on cherche le Minotaure. Qu’on songe aussi à cette assez horrifiante histoire de L’Intruse, où deux frères se partagent une femme, puis la vendent à un bordel, finissent par la récupérer et la tuent, parce que son corps les sépare. Le coït, pourrait-on dire, est la "mauvaise cruauté", celle qui multiplie inutilement, comme les miroirs, les apparences que nous sommes. Mais le tigre est aussi, et surtout, le totem de la "bonne cruauté ", celle des cuchilleros, des compadritos, des crapuleux artistes du couteau qui tranchent et retranchent, eux, dans la redondance de la vie (s’il y a un rapport entre cette aversion pour le sexe et cette fascination pour le poignard, je laisse le soin d’en décider aux "augures de la secte de Freud" — l’expression, cette fois, n’est plus de Nabokov mais de Borges lui-même, dans Autres Inquisitions).

Là, sur la piste des voyous d’antan, on va quitter le zoo de Palermo pour le faubourg du même nom, de l’autre côté de l’avenue Santa Fe. Mais avant de parcourir ses rues, et la trace de ses rues dans l’œuvre, une remarque : ce qui distingue l’écriture d’un écrivain de celles des "petits hommes qui aiment écrire", pour reprendre un sarcasme de Michaux, c’est la multiplicité des thèmes qui s’entrecroisent, des noeuds que chaque phrase serre. C’est la densité des bifurcations dans le labyrinthe de l’écrit. C’est pourquoi écrire, et lire, sont des activités qui font, selon le mot de Francis Ponge, "jouir la pensée" : plaisir, certes, mais plaisir intellectuel, il n’est pas vain de le rappeler. Les quelques phrases de Borges qu’on a citées nouent mine de rien la cruauté et l’amour, l’amour aux miroirs et par là une autre obsession, celle double, du reflet spéculaire, et par là aussi aux conjectures théologico-philosophiques dont l’écrivain argentin est si coutumier ("conjecture" : l’un des mot clefs de son oeuvre) : dans les "hérésies" qu’il se plaît à mettre en histoires domine l’idée de réplication, du miroitement infini, répétition d’un temps cyclique, reproduction d’un monde originel dont le nôtre ne serait que l’image en abyme. Et en suivant, à partir de la cage du tigre, ces bifurcations successives, on revient sur ses pas, vers l’autre source de son écriture, la bibliothèque paternelle dont il affirme qu’elle "a été l’élément capital de sa vie", qu’il lui arrive de se demander s’il en est jamais sorti. Car c’est là aussi à la Bibliothèque nationale (dont il sera un jour le directeur aveugle) qu’il va faire connaissance, à travers les encyclopédies, avec les spéculations, les paradoxes et les vertiges philosophiques. Et on a remarqué (Emir Rodriguez Monegal, par exemple) que les articles de ces encyclopédies fournissent non seulement la matière, mais parfois la forme (résumé, bibliographie, analyse puis discussion) que parodient certains contes : Pierre Ménard..., L’Approche d’Almotasim, Examen de l’oeuvre d’Herbert Quain, etc.

Ainsi, s’il fallait réduire à ses éléments absolument premiers le paysage originel de Borges, je nommerais les deux lieux qu’unit de façon nullement hasardeuse la phrase précédemment citée de L’Auteur : "l’une des cages du jardin zoologique et "les vastes encyclopédies", d’où procèdent respectivement le poignard et les conjectures, le Borges "créole" et le Borges "métaphysique", l’écrivain fasciné par les gouapes et l’érudit — les deux ne cessant de se croiser, d’échanger leurs obsessions — d’"ourdir" autre mot superlativement borgésien qui veut d’abord dire, en français comme en espagnol, tisser, entrelacer — leur commune littérature.

Ce n’est pas dans le faubourg de Palermo que Borges est né, mais en plein centre-ville, rue Tucumán, au n° 838. Il y a longtemps que la maison a été détruite, mais une plaque posée sur la maison voisine, n° 840, proclame frauduleusement qu’est né là "un des écrivains les plus célèbres du siècle" (la Pléiade reprend cette inexactitude). On y prépare un musée, paraît-il, qui devrait ouvrir pour le centenaire. Possible, mais pour le moment la vieille bâtisse noire, ménageant entre les hauts immeubles ce trou qu’on appelle à Paris une "dent creuse", et qui a été le siège de l’Association des femmes chrétiennes, semble bien abandonnée. Seul un pigeon assez maladif et mal fagoté y monte la garde, conchiant généreusement la fenêtre de l’étage. Ce jour-là, 24 août 1899, à Buenos Aires, le temps était clair mais un peu frais. Le commissaire Costa avait réussi à mettre la main au collet de "Bigote de hierro" (Moustache de fer), un fameux malfrat des quartiers Sud. On avait retrouvé Antonio Testoni, propriétaire du café Galileo, enfoncé la tête la première dans un puits étroit, coiffé de son chapeau et une boîte d’allumettes à la main : mort, et c’était une énigme digne de la perspicacité de don lsidro Parodi, le fameux détective que l’enfant qui venait de naître créerait quarante-trois ans plus tard avec son ami Bioy Casares. En France, les audiences du second procès du capitaine Dreyfus se déroulaient devant le conseil de guerre, à Rennes. En Chine, peste bubonique.

Le véritable lieu de l’enfance, néanmoins, c’est Palermo, où les parents viennent bientôt s’installer. Là, deux "côtés" nettement tranchés, comme chez Nabokov, Hemingway, ou Marcel (il semble que l’énergie nécessaire à la fabrication des écrivains naisse de ces polarités) : la maison familiale, et autour "l’almacén louche, l’inquiétant terrain vague". Ici, la "grille à fers de lance" du jardin n’enferma pas le tigre, mais protège au contraire de la cruauté environnante l’espace paisible où la figure du père rayonne au milieu de sa "bibliothèque aux livres anglais illimités . Borges, cas suffisamment insolite pour être rappelé, passera presque toute sa vie dans la compagnie de sa mère, partageant jusqu’à la mort de celle-ci, en 1975, le même appartement ; néanmoins, c’est son père, Jorge Guillermo, professeur de psychologie et "philosophe anarchiste", de culture anglaise par sa mère Fanny Haslam, qui joue rôle majeur dans sa formation. Anglais/espagnol, c’est encore un des croisements à partir desquels Borges "ourdira" sa littérature (après avoir fait de décevantes tentatives poétiques en anglais et en français, écrit-il dans son Essai d’autobiographie, il comprit qu’il était "voué à l’espagnol, irrémédiablement"). Dans une large mesure, l’opposition entre la maison et le quartier recoupe celle entre l’anglais, langue de la culture la plus raffinée, et l’espagnol ; âpre parler des conquistadores et des voyous.

Dans l’espace encagé de la maison familiale, la violence (le tigre) ne paraît que sous la forme domestiquée (mais néanmoins obsédante) des portraits d’aïeux héroïques : le colonel Francisco Borges, dont la marche à la mort, vêtu de son poncho blanc, après un combat perdu, est l’objet de plusieurs récits et poèmes ; le colonel Suarez dont la charge décisive, lors d’une bataille des guerres d’indépendance, ne sera pas moins célébrée. "J’aurais aimé être un homme d’action comme l’ont été mes ancêtres" : c’est une confession que Borges fera souvent, et je crois — sa littérature l’atteste — qu’il faut la prendre au sérieux (ce qui n’est pas toujours le cas des facéties dont il était prodigue).

De l’autre côté de la grille, c’est une tout autre affaire : c’est le barrio, l’arrabal, mots que ne traduit qu’imparfaitement le français "faubourg". Le territoire de ces êtres frustes et terribles, charretiers, tueurs des abattoirs devenus caudillos de quartier, hommes de main pour les bagarres électorales, qui pratiquent "la dure et aveugle religion du courage". Pour dire la fascination qu’exercent sur lui ces truands chevaleresques, vêtus de noir, portant sous l’aisselle le couteau à courte lame et parfois, coquetterie d’assassin, un oeillet rouge derrière l’oreille, il arrive à Borges de trouver des accents qui évoquent étrangement Genet : "Au carrefour déjà cambrait sa noire et fière / Taille le voyou dur, symbolique, offensé" (Cuaderno san Martín). Il est presque incroyable de voir la place qu’occupent dans son oeuvre qui passe pour éminemment intellectuelle, les récits de duels à l’arme blanche, d’étripages, d’égorgements. A côté de Berkeley, Schopenhauer, Chesterton, Kipling, Stevenson, ses vrais héros se nomment Juan Moreira, Juan Muraña, Jacinto Chiclana, Nicanor Paredes, Iberra, Suárez : tueurs que leur sens de l’honneur poussait à traverser toute la ville pour aller défier d’autres champions de la mort subite, hommes capables, si un coup adroit de l’adversaire leur avait presque sectionné le poignet, de s’arracher la main en la coinçant sous, leur botte, tout en continuant à ferrailler, frères qui défiaient et tuaient leur frère parce qu’il comptait un mort de plus à son actif, et que ça n’était pas juste.

En France, pays que son génie fatigué incline peu au drame, on n’a voulu connaître que le Borges "cérébral" : mais on oublie que nombre de ses récits font dresser les cheveux sur la tête, et qu’il a aussi, et peut-être même d’abord, fabriqué une épopée en pièces détachées de la pègre. Dans un poème de L’Autre, le même, il confesse que "le tango crée un trouble / Passé irréel, en quelque sorte vrai, / L’impossible souvenir d’être mort / Au combat, au coin d’une rue de banlieue " : rêve qu’il met en scène dans l’histoire intitulée Le Sud, qui s’achève au moment où un homme qui lui ressemble assez, un intellectuel, un bibliothécaire, défié par des brutes, " empoigne avec fermeté le couteau qu’il ne saura sans doute pas manier et sort dans la plaine ".

A dire vrai, pourtant, le Palermo de l’enfance de Borges n’était déjà plus tout à fait " le vieux quartier (...) des terrains vagues et du couteau ". Mais sa légende demeurait, chantée notamment par Evaristo Carriego, ce petit poète phtisique, ami de la famille, dont Borges fit (de façon très exagérée, et qu’on veut croire ironique) une sorte d’Homère des bas-fonds. Et les lieux restaient ces confins de la grande ville, pas si grande à l’époque ; " une transcription de la plaine qui l’étreint, dont l’aplomb exténué se prolonge dans la rectitude des rues et des maisons" : paysages maintes fois célébrés dans les temps inauguraux de la Ferveur de Buenos Aires, mais dont le souvenir ému revit jusque dans les dernières œuvres, maisons basses, roses, fenêtres grillées " d’ou la rue devient familière comme une lampe ", patios enchâssant le ciel, terrasses, carrefours où brille la lumière de l’almacén, le "magasin" où l’on boit, d’où l’on sort pour croiser les lames. Dans Nouvelle réfutations du temps, Borges raconte comment il fit un soir, dans une de " ces rues avant-dernières "dont les portes inchangées depuis le dix-neuvième siècle "semblaient faites de la substance même de la nuit", l’expérience de l’inconcevable inexistence du temps, autrement dit l’épreuve de l’éternité (bifurcation, encore : le barrio n’est pas seulement, par le couteau, du côté du tigre : il est aussi. lieu de réflexion, terrain vague des pensées - du côté de l’encyclopédie et de la bibliothèque).

C’est en tout cas une expérience qu’on ne pourrait plus faire aujourd’hui, où bien peu demeure reconnaissable du barrio d’autrefois. La grille, le jardin ou tournait l’éolienne, la maison du 2147 rue Serrano n’existent plus. (2147, et non pas 2135 comme le dit "La Pléiade " ; tout cela, d’ailleurs, n’a guère d’importance, seulement M. Jean-Pierre Bernès, l’éditeur, aurait pu consacrer à vérifier ces détails une part infinie de l’énergie qu’il met à dénigrer en notes Roger Caillois, qui demeure, quoi qu’il en ait, le grand "découvreur" de Borges). A la place, on construit un immeuble de huit étages. Cette partie de la rue a été rebaptisée du nom de l’écrivain, ce qui fait que l’adresse de l’assez beau boliche (bistro) contigu à l’almacén inchangé du coin de la rue Guatemala s’énonce ainsi : E1 Preferido, Jorge Luis Borges 2108. Je le recommande pour son comptoir de bois et ses lambris. Des îlots de passé résistent de-ci de-là comme le texte à demi-recouvert d’un palimpseste, des bribes presque effacées de Ferveur de Buenos Aires ou de Lune d’en face, maisons basses aux façades peintes striées de pilastres, couronnées de balustres, rues pavées ombragées de très hauts platanes, formes modestes, régulières, harmonieuses, brisées de toutes parts par la puissance anarchique de la modernité. Quartier que ses haillons de vieillerie recommandent à présent aux "artistes".

Ici, la "grille à fers de lance" du jardin n’enferme pas le tigre, mais protège au contraire de la cruauté environnante l’espace paisible où la figure du père rayonne au milieu de sa "bibliothèque aux livres anglais illimités"

Au numéro 2321 de la rue Thames, l’école où Borges fut le condisciple d’Ernesto Guevara Lynch, père du Che, n’existe plus : il reste, entre une station-service et un restaurant, une maison basse murée, bâillonnée de palissades ; c’était peut-être ça, mais le señor Atilio Kren, le propriétaire de la station-service, ne se souvient pas d’une école par ici. "Entre l’extrémité du cimetière rouge du nord et celle du pénitencier sortait peu à peu de la poussière un faubourg aplati et délabré, aux maisons en torchis, connu sous le nom de "la Terre de Feu" " : repaire fameux de surineurs. Sur l’emplacement de la prison rasée s’étend un parc, et des immeubles résidentiels ont poussé sur la Terre de Feu. A l’angle des rues Cabello et Coronel-Diaz, "carrefour pavoisé de malabars" où Pedro el Mentao saigna el Chileno, " la gloire des abattoirs ", le magasin de sapes Pour Toi fait face au Bread & Butter, un restau rapide pour cadres branchés.

Dans un entretien publié dans L’Herne, en 1964, Borges décrit les confins nord de Palermo ("La ville se terminait de ce côté-là, à50 mètres de notre maison "), le pont du Pacifique, le cours fétide du rio Maldonado, les terrains vagues qu’il évoque aussi dans Le Témoin : " Qu’est-ce qui mourra avec moi quand je mourrai ? Quelle forme pathétique ou périssable le monde perdra-t-il ? La voix de Macedonio Fernandez, l’image d’un cheval roux dans le terrain vague entre les rues Serrano et Charcas, une barre de soufre dans le tiroir d’un bureau d’acajou ? "Les voies du chemin de fer du Pacifique forment encore une tranchée assez pouilleuse, herbeuse, bordée d’entrepôts crevés, à travers laquelle errent des citoyens à qui l’on hésite à demander son chemin. Au-delà, le Maldonado à été recouvert par une avenue, mais enfin on sent encore, par là, quelque chose de l’âpre poésie des orillas, "les rives", "ce mot par quoi la terre à l’eau prend son audace", et qui désigne les limites de la ville.

C’est par là aussi que certains faubourgs populaires frappent l’imagination du jeune Borges : d’être des frontières avec la plaine, sur lesquelles le ciel pèse de tout son poids tragique. " il y avait à l’ouest — écrit-il dans Evaristo Carriego — des ruelles de poussière qui s’appauvrissaient vers le couchant ; il y avait des endroits où un hangar de chemin de fer, un creux dans des agaves ou une brise presque confidentielle annonçaient tant bien que mal la pampa". C’est le côté presque maritime de la ville, le lieu où le labyrinthe s’arrête devant ce que Drieu La Rochelle qualifiera de "vertige horizontal", et qui est une image spatiale de l’infini. Il y a chez Borges toute une thématique de la limite, du passage de la plaine (ou de la forêt) à la ville, c’est à dire aussi de la sauvagerie à la civilisation, ou l’inverse : c’est par exemple l’argument du conte Le guerrier et la captive.

A ceux qui n’ont de Borges que l’image de l’aveugle érudit, "lent dans l’obscur", il peut être difficile de l’imaginer sous les traits de cet homme qui marche furieusement, inlassablement, dans les faubourgs nocturnes, avide d’une plébéienne, d’une "misère majestueuse", et pourtant c’est celui que décrivent tous les témoignages sur sa jeunesse, et par exemple celui de Drieu, qui raconte une de ces équipées en direction des orillas : " Sous une lune énorme et diluée, nous avons commencé d’errer dans cet immense labyrinthe rectiligne. Nous marchions comme sur une carte, sur une épure, sans repères humains. Nous étions en plein dans l’abstraction. (...) Tout cela semblait taillé à même le vide. (...) Mon poète marchait marchait à grands pas fous. (...) Enfin, après trois heures de cette ruée vers rien, nous arrivâmes sur un pont."

Cristián, un homme qui avait été son ami, me proposa de me montrer ce puente de las cachilleras, ce pont des surineurs où Borges menait volontiers ses hôtes étrangers. Je me doutais que c’était le puente Alsina, et c’était ça en effet, dans le sud, de la ferraille sur un canal d’eau mazouteuse qui avait été, autrefois, le " ruisseau aveugle aux eaux fangeuses, outragé de tanneries et d’ordures " dont parle La Mort et la Boussole. Je suppose que c’est là que Drieu trouva " dans un petit cabaret (...) un prolétariat somnambule et qui se contait ses misères avec ferveur ".

Mais la pampa était loin désormais, au bout de dizaines de kilomètres de banlieues ressemblant à celles de toutes les grandes villes du monde. Les orillas d’à présent n’avaient pas la netteté philosophique de celles d’autrefois : au-delà de zones éparpillées, criblées de panneaux publicitaires, de pylônes, de hangars, d’épaves automobiles, de constructions abandonnées, d’élevages d’ordures, une sorte de champ surgissait dans la brume, bordé d’eucalyptus. Un cheval fantôme y paissait, évoquant celui du terrain vague entre les rues Serrano et Charcas : l’autre, le même. Cristián trouvait cela "déprimant", il n’imaginait pas que mon désir de retrouver les mélancoliques confins borgésiens, ou quelque chose qui en tienne lieu, nous mènerait si loin. Ces rivages-là, ceux que nous parcourions ensemble, étaient le lieu d’une criminalité moderne, non littéraire — c’est-à-dire dont les codes nous échappaient, à lui comme à moi.

Cristián était un charmant petit vieillard tiré à quatre épingles, qui avait tenu autrefois un salon de coiffure chic et avait appris le français et l’anglais, tout jeune, en lisant de la poésie. il était pressé de rentrer à Buenos Aires, où l’attendait une de ses deux leçons de tango quotidiennes. Le soir, il allait danser dans des bastringues fréquentés par des ouvriers et des petits bourgeois, dans le quartier du morocho del Abasto, le "beau brun des Halles", Carlos Gardel. "Je danse dix heures par jour, me dit-il, je suis très fatigué, mais quand je suis avec les filles je me sens revivre." Comme je lui demandais pourquoi il prenait encore des leçons, il me fit cette réponse que je ne censurerai pas : "Pour avoir les belles filles, il faut être un professionnel ; sinon, on a les grosses et les variqueuses." Tel était Cristián, el tanguero.

La veille de ce jour, j’avais cherché à retrouver les lieux d’une nouvelle fameuse, L’Homme au coin du mur rose. Le hangar en tôle de la Julia, où le Corralero vient défier Rosendo Juarez, se situait "entre le chemin de Gauna et le Maldonado" : ce devait donc être entre l’actuelle avenue Gaona et Juan-B.Justo, qui recouvrait désormais le ruisseau au nom synonyme de crime. Peu avant le confluent des deux avenues, du côté plutôt de Juan-B.Justo, puisque le corps de Francisco Real, le Corralero, finissait jeté dans le Maldonado (non sans qu’une femme l’ait salué de cette mémorable oraison funèbre : " Si fier, l’homme, et tout ça pour attirer les mouches "). J’étais assez satisfait : Erik Lönnrot, me disais-je, le détective de La Mort et la Boussole, n’eût pas mieux raisonné. Aucun Red Scharlach ne m’attendait sur place pour m’exécuter, m’ayant attiré là au terme d’un fatal jeu de piste qui eût été l’œuvre entière de Borges : et c’était presque décevant, comme étaient décevants ces lieux dévolus désormais non à la cérémonie de la mort sur un chemin de terre, sous les étoiles, au son d’un violon gratté par un mulâtre aveugle, mais aux trafics graisseux et caoutchouteux de la réparation automobile. Et j’avais aussi été à Triste-le-Roy, où ses impeccables déductions menaient inexorablement Lönnrot.

C’était en vérité la petite ville d’Adrogué, maintenant prise dans la grande banlieue sud de Buenos Aires. A l’époque où la famille Borges avait coutume d’y passer les vacances d’été, c’était "un coin perdu, un paisible labyrinthe de maisons de campagne entourées de grilles de fer, aux portails flanqués de piliers en maçonnerie surmontés de vasques à fleurs, avec des jardins, des rues qui rayonnaient à partir de nombreux ronds-points, où tout était baigné d’une odeur d’eucalyptus" (dans cette phrase sans apprêt de l’Essai d’autobiographie, on hésite à souligner l’image du labyrinthe : presque de l’ordre du lieu commun, ici. Borges a raconté à Maria Esther Vazquez comment ses parents et lui jouaient à se perdre dans les rues d’Adrogué : "Au début, cela nous demandait quelques efforts, mais nous avons fait des progrès et nous sommes arrivés à nous perdre dès le départ."). A Adrogué, la famille Borges séjournait à l’hôtel La Delicia. Plus tard l’écrivain aimerait s’y retirer pour écrire. C’est là, "parmi les chèvrefeuilles débordants et dans le fond illustre des miroirs", qu’il évoquerait la figure de l’ingénieur des chemins de fer Herbert Ashe, membre de la société secrète Orbis Tertius dont le but est l’invention dans ses moindres détails d’une planète imaginaire. L’hôtel aux couloirs évidemment labyrinthiques avait été détruit dans les années 50. Je me mis en quête, néanmoins, de l’endroit où il se trouvait.

Au milieu d’une placette pavillonnaire, une Diane incongrue, arc à l’épaule, protégée par une grille, était tout ce qui restait du parc de La Delicia. Je la connaissais, je l’avais vue sur un dessin de Norah, la sœur de Borges, l’enfant qui trouvait le tigre "fait pour l’amour". A l’époque, la Chasseresse était mieux entourée. A présent, unique survivante du "temps où fleurissaient les vieux jardins", on l’avait mise en cage, comme le tigre.

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© Olivier Rolin _ 18 avril 2010

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