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Oeuvres Ouvertes : Journal de Kafka (IV, 50) : Un portrait de Max Brod par le peintre Willy Nowak

Oeuvres Ouvertes

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Journal de Kafka (IV, 50) : Un portrait de Max Brod par le peintre Willy Nowak

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Avant-hier à l’usine. Soirée chez Max où le peintre Novak était en train de montrer les lithographies de Max. Face à eux, je ne parvenais pas à garder une contenance, incapable de dire oui de dire non. Max a fait part de quelques observations auxquelles il avait déjà réfléchi, après quoi ma pensée s’est mise à rouler autour d’elles sans arriver à aucun résultat. Finalement, je me suis habitué à chacune des planches, mes yeux sans expérience se sont libérés du sentiment de surprise, j’ai trouvé un menton rond, un visage comprimé, un buste carapaçonné, mais il avait plutôt l’air de porter une très grande chemise de soirée sous un costume de ville. Le peintre nous a répondu en nous présentant quelques idées qui n’étaient compréhensibles ni immédiatement ni après coup, en affaiblissant la signification par le simple fait de nous les dire justement à nous qui avions dit les inepties les plus grossières, quand ses idées à lui avaient une vie intérieure. Il a affirmé que c’était la tâche de l’artiste, tâche ressentie et consciente d’elle-même, d’intégrer le modèle dans la forme d’art qui est la sienne. Pour y parvenir, il avait d’abord réalisé une esquisse de portrait en couleurs qui était également devant nous et qui, par ses couleurs sombres, présentait une ressemblance effectivement trop nette et trop sèche (c’est seulement maintenant que je peux m’avouer cette trop grande netteté), esquisse en laquelle Max vit le meilleur portrait parce qu’outre sa ressemblance il portait autour des yeux et de la bouche des traits nobles et calmes qui étaient renforcés par les couleurs sombres dans une juste proportion. Si l’on vous demandait votre avis, on ne pouvait pas le nier. Après avoir fait cette esquisse, le peintre travaillait à présent chez lui à ses lithographies, et, en transformant lithographie après lithographie, il aspirait à s’éloigner toujours plus du phénomène naturel, non seulement sans renier sa forme d’art personnelle, mais aussi en s’en rapprochant trait après trait. Ainsi, par exemple, le pavillon de l’oreille perdait ses circonvolutions humaines et le détail de ses bords pour se transformer en une vertèbre en demi-cercle creusée vers l’intérieur avec au milieu une petite ouverture sombre. Le menton de Max dont l’os se forme déjà au niveau de l’oreille perdait sa simple délimitation, aussi indispensable qu’elle paraisse, et le spectateur avait du mal à percevoir une nouvelle vérité une fois supprimée l’ancienne. Les cheveux se décomposaient en contours sûrs, compréhensibles, et demeuraient des cheveux humains, même si le peintre le niait. Alors que le peintre avait exigé de nous une compréhension de ces transformations, il ne fit plus que rapidement allusion, mais avec fierté, au fait que tout sur ces planches avait une signification, et que même ce qui était dû au hasard, par l’effet qu’il exerçait après coup, avait sa nécessité. Ainsi, à côté d’une tête, une tache de café mince et pâle descendait presque jusqu’en bas du tableau, elle était intégrée à l’ensemble, calculée et on ne pouvait la retirer sans nuire à toutes les proportions. Sur une autre planche, il y avait dans un coin à gauche une grande tache bleue composée de petits points dispersés et qu’on remarquait à peine ; or cette tache avait été placée là volontairement, à cause de la faible lumière qu’elle produisait sur tout le tableau et au sein de laquelle le peintre avait poursuivi son travail. Son prochain objectif était avant tout d’associer la bouche, qui avait déjà changé un peu mais pas assez, puis le nez à la transformation en cours, et comme Max se plaignait que de cette manière la lithographie s’éloignait toujours plus de la belle esquisse en couleurs, il fit remarquer qu’il n’était pas du tout exclu qu’elle s’en rapprochât à nouveau. Impossible en tout cas de ne pas voir l’assurance avec laquelle le peintre, à chaque instant de la discussion, faisait confiance au caractère imprévisible de son inspiration, et que seule cette confiance faisait de son travail artistique, à bon droit, une activité presque scientifique. – Acheté deux lithographies, « Vendeuse de pommes » et « Promenade ».



- Kafka découvre le travail du peintre pragois Willy Nowak (1886-1977) chez son ami Max Brod. Plus tard, Nowak enseignera à l’Académie des Beaux-Arts de Prague et participera à plusieurs mouvements d’avant-garde (groupe expressionniste et Sécession pragoise). J’ai été surpris de trouver en ligne le portrait de Max Brod qu’il a réalisé, décrit ici par Kafka. Un détail du texte m’a permis d’identifier le portrait : "Le menton de Max dont l’os se forme déjà au niveau de l’oreille". Comme à d’autres endroits du Journal, Kafka s’intéresse de près aux autres formes d’expression artistique, et semble parfois en tirer des enseignements pour sa propre activité littéraire, ici cette idée d’une transformation de la figure humaine selon une "forme d’art personnelle" peut avoir eu une certaine résonance chez Kafka.


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© Franz Kafka_traduction & appareil critique par Laurent Margantin _ 1er avril 2017

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