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Oeuvres Ouvertes : Patrick Varetz | Comme si nous étions morts

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Patrick Varetz | Comme si nous étions morts

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Oui. C’est comme si nous étions morts, ou plutôt maintenus dans un coma artificiel, nos esprits occupés à brasser un vrac des souvenirs incomplets, et convaincus encore de mener un semblant de vie sociale. Je ne vois pas quand — exactement — le drame qui aura provoqué notre éradication aura pu se produire. Sans doute vers la fin des années quatre-vingt. Il aura dû advenir à ce moment-là un cataclysme, ou plus sûrement une pandémie qui aura clairsemé les rangs de notre génération. Oui, ce doit être cela. Nombre d’entre nous auront succombé au sida, victimes du relâchement ambiant des mœurs et de leur propension naturelle au laisser-aller, pénalisés de surcroît par le manque de remèdes efficaces (les premières trithérapies n’apparaissant que vers le milieu des années quatre-vingt-dix). Voilà sans doute pourquoi tout cela, ce spectacle futile, cette existence virtuelle, s’apparente depuis lors à un trop long rêve dont les derniers rebondissements — alimentés par notre mémoire résiduelle — ne cessent de s’effilocher à la frontière du réveil. Oui. Ce n’est sans doute pas autre chose. Nous sommes tous morts, d’une certaine façon, victimes d’une maladie honteuse, et l’on nous maintient dans cet état végétatif, où — comme dans ce fameux roman de science-fiction de la fin des années soixante [1] — nous continuons malgré tout de communiquer en réseau, ralliant à notre communauté tous les défunts, jeunes et vieux, qui veulent bien nous rejoindre. Oui. Cette vie sans attrait que nous nous obstinons à mener, déconnectés parfois de notre téléphone mobile ou de notre ordinateur, aurait plus de sens si tout cela — un tel fantasme — se révélait exact. Et s’il nous fallait absolument chercher à débusquer la vérité sous l’allégorie, raison serait d’admettre que quelque chose en nous — le clignotement indécis de notre âme — se serait bel est bien éteint vers la fin des années quatre-vingt. Quand, très exactement ? Je l’ignore. Confrontés à nos premiers échecs, disons simplement que nous avons cessé de croire en nous-mêmes, acceptant — faute de mieux — de faire semblant.

Oui. Cette vie n’est tout simplement pas la nôtre (mais plutôt un long rêve faussement éveillé, au sein duquel nous croisons d’autres fantômes). Nous nous y agitons sans savoir, et — c’est plus fort que nous — nous prenons quelquefois la parole sans même préparer nos interventions (si bien qu’aucune de nos initiatives — aussi malvenue ou dissonante soit-elle — ne parvient à contrarier le cours d’un scénario déjà écrit). Le monde nous absorbe, et le destin — pour capricieux qu’il soit — agit sur nous de manière insidieuse, plus ou moins brutale (comme si tout cela au fond relevait d’une mécanique indifférenciée, et non pas d’une série de prises de décision ciblées). Prisonniers de nos habitudes, fatigués de tout, nous nous relevons chaque matin pour nous découvrir aussitôt abandonnés au bord du vide. Et il nous faut encore, assaillis de toutes parts par des messages qui nous obscurcissent la raison, peinant à développer une pensée qui nous serait propre, pencher — presque avec innocence — vers la facilité (alors que nous ne faisons, une nouvelle fois, que proroger cette stratégie du court terme que nous avons validée et adoptée en amont). Oui. Un jour à la fois. Et quoi que nous tentions ici-bas, quoi que nous y accomplissions, nous n’y croyons plus — en tout cas, plus vraiment. Nous doutons de la portée, et pour tout dire de la réalité de nos actes, continuant néanmoins de sauvegarder les apparences, comme portés par une énergie — un allant parfois halluciné — qui ne nous appartient plus en propre (mais que nous partageons désormais avec d’autres).

Extrait de « La Malédiction de Barcelone », roman en cours d’écriture.


Patrick Varetz est l’auteur de plusieurs récits parus aux éditions P.OL. Un grand merci à lui pour cet extrait d’un prochain récit.

© Patrick Varetz _ 28 mai 2017

[1Ubik, de Philip K. Dick (1969)

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