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Journal de Kafka (IV, 61) : Circoncision en Russie

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Circoncision en Russie. Dans le grand appartement où il n’y a que des portes sont accrochés des tableaux grands comme la paume de la main où sont imprimés des signes cabalistiques, tableaux servant à protéger la mère contre les mauvais esprits qui, pendant cette période entre la naissance et la circoncision, pourraient devenir particulièrement dangereux pour la mère et son fils, peut-être parce que le corps de celle-ci a été beaucoup trop ouvert, offrant ainsi un accès aisé à tout le Mal, et aussi parce que l’enfant ne peut pas s’opposer au Mal tant qu’il n’est pas accueilli dans l’Alliance. C’est pourquoi on prend une nourrice, afin que la mère ne reste pas seule un instant. Pour repousser les mauvais esprits, il est aussi utile que dans les 7 jours qui suivent la naissance excepté le vendredi 10 - 15 enfants, jamais les mêmes, se tiennent le soir au chevet de la mère, sous la conduite du Belfer (assistant du maître), récitent le Schema Israel et sont pour cela récompensés avec des sucreries. On dit que ces enfants innocents de 5- 8 ans sont particulièrement efficaces pour éloigner les mauvais esprits qui surgissent surtout au crépuscule. Une fête spéciale a lieu le vendredi, même si plusieurs festins se succèdent pendant toute cette semaine. La veille de la circoncision, c’est le jour où les esprits mauvais sont les plus sauvages, la dernière nuit est donc une nuit de veille et on la passe auprès de la mère jusqu’au matin. La plupart du temps, la circoncision a lieu en présence de parents et d’amis, qui sont souvent plus d’une centaine. L’invité le plus respecté a le droit de porter l’enfant. Le circonciseur, qui exerce sa fonction sans être payé, est le plus souvent un ivrogne, car, occupé comme il est, il ne peut participer aux différents banquets et n’avale donc qu’un peu de schnaps. C’est la raison pour laquelle tous les circonciseurs ont le nez rouge et puent de la bouche. C’est donc aussi pour cela que ce n’est pas très appétissant de les voir sucer le membre saignant avec cette même bouche une fois l’incision faite, comme il est prescrit. Le membre est ensuite recouvert de sciure de bois et est cicatrisé au bout d’environ 3 jours.


- Nouveau récit d’Issac Löwy qui initie Kafka à des traditions du judaïsme restées vivantes dans les communautés juives d’Europe de l’est. Le père de Kafka — juif assimilé — ignorant (et méprisant) la plupart de ces traditions, c’est l’ami Löwy qui se charge d’en transmettre quelques-unes à son fils.

- Concernant les tableaux évoqués dans ce texte servant à repousser les démons, on peut trouver une reproduction de l’un d’entre eux sur ce site consacré au judaïsme. Il s’agit de tableaux du Musée Alsacien à Strasbourg, ce qui laisse supposer que cette tradition existait aussi dans la région et pas seulement en Russie : "Le moment de la naissance était crucial et pour la mère et pour l’enfant, car tous les démons se liguaient pour étouffer cette faible flamme de vie vacillant entre deux mondes. Aussi se groupait-on dans la maison de la femme en couches où l’on récitait des psaumes destinés à écarter les forces maléfiques. Afin d’écarter les mauvais esprits on accrochait aux murs de la chambre de l’accouchée ou aux rideaux, des tableaux."

Mise en ligne le 3 juin 2017

© Franz Kafka_traduction & appareil critique par Laurent Margantin _ 19 juin 2017

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