Oeuvres Ouvertes

depuis 2000

Roman national

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Oui, la place Beauvau est l’épicentre de la crapulerie française, cela ne fait aucun doute. Je sais de quoi je parle, j’ai travaillé sous les ordres de tous les ministres de l’Intérieur depuis Mitterrand jusqu’à Valls. Je dois dire que de tous les ministres de l’Intérieur que j’ai connus au cours de ma longue carrière Mitterrand était sans conteste le plus infâme. J’ai soif, qui me donnera un verre d’eau ? La place Beauvau pue à des kilomètres à la ronde, c’est une infection, pour la trouver il suffit de suivre les mouches. La puanteur de la place Beauvau est très spéciale car elle n’est pas causée par une grève des éboueurs, non le quartier est propre en apparence, tout ce qu’il y a de plus propre, les rues sont nettoyées tous les jours à grands jets d’eau par les camions verts de la mairie, et pourtant la place Beauvau pue horriblement et sa puanteur vous agresse à des kilomètres à la ronde, je sais de quoi je parle, j’y ai travaillé pendant plus de cinquante ans. Pasqua avait l’habitude de dire : Allez, on lâche les chiens ! Et Chevènement disait la même chose ! La place Beauvau pue, mais ça a l’air de ne déranger personne à part moi. C’est assez étrange, cette puanteur que personne ne remarque, c’est très français, non ? De tous les ministres de l’Intérieur que j’ai connus, Valls est le seul qui ait cherché à ressembler à un gestapiste, cheveux courts, mâchoire bloquée, yeux méchants, voix grave, dos raide, et surtout ce manteau sombre au col dressé derrière la nuque, bref, lourd clin d’œil à l’électorat Front national. Bien sûr, il n’est pas allé jusqu’à mettre un manteau en cuir comme celui que portaient les officiers de la Gestapo, mais le manteau que portait Valls ministre de l’Intérieur avait la même coupe, et surtout ce col dressé typique des officiers de la Gestapo. Evidemment pas de croix gammée sur son manteau, on lui aurait reproché, quoiqu’en vérité beaucoup de Français auraient trouvé ça très bien. Beaucoup de Français apprécient les symboles nazis, ça leur rappelle Vichy et ils ont la nostalgie de cette France-là. Pour eux, Vichy c’est la France, comme pour beaucoup de ministres de l’Intérieur d’ailleurs. C’est ce qui donne à la place Beauvau cette puanteur tout à fait spéciale. Depuis la « salle de convivialité » où je me trouve, on voit la roseraie, de nouvelles fleurs ont éclos, ça parfume jusqu’ici. La plupart des ministres de l’Intérieur français ont été des espèces de chiens enragés, plus ils étaient enragés et plus ils étaient appréciés par les Français. Tiens, c’est étonnant que Maurice Papon n’ait pas été ministre de l’Intérieur, il était fait pour le poste. « La vraie France, disait mon père, c’est l’Intérieur. Là, il n’y a plus ni droite ni gauche, la gauche est devenue la droite, la gauche s’est fondue dans la droite et la droite a absorbé l’extrême droite. Il n’y a plus que l’unité nationale. » Mon père avait longtemps caressé le rêve d’entrer à « l’Intérieur », comme il disait. Finalement il avait été nommé au Budget et il dut renoncer à « l’Intérieur ». Alors dès que j’eus les diplômes nécessaires pour postuler, il reporta ses propres espoirs sur moi et son rêve fut exaucé quand je fus nommé à l’Intérieur, même s’il s’agissait d’un poste de subalterne dans un service sans grand prestige de l’administration de la place Beauvau. Mitterrand, qui était ministre de l’Intérieur à ma nomination, me dégoûta dès le premier jour. Et même avant, à cause de ce que je savais déjà sur lui. Toute ma carrière à l’Intérieur fut marquée par le dégoût que j’éprouvais dès le début pour cet homme. D’autres furent séduits par Mitterrand, moi jamais. Mon dégoût se renforça même avec les années. Il eut beau jouer au Sphynx et au monarque éclairé une fois élu président, Mitterrand resta toujours pour moi l’infâme ministre de l’Intérieur (et de la Justice) qu’il avait été. Je me suis traîné hors de ma chambre, j’ai même mis le nez dehors, mais sans aller jusqu’à la roseraie car je risquais d’y rencontrer Dunoyer, et maintenant je retourne dans ma chambre. Je me souviens que la première fois que je suis allé place Beauvau, la puanteur qui y régnait m’a paru insupportable. Mon père, lui, ne sentit rien. Je crus qu’en entrant dans les bureaux du ministère de l’Intérieur j’échapperai à la puanteur, mais ce ne fut pas le cas : ça puait aussi dans les bureaux, et même plus fort encore. Je dus vivre pendant cinquante ans dans la puanteur de la place Beauvau sans jamais m’y habituer. Je tourne en rond dans ma chambre, je peux tourner en rond comme ça pendant des heures, puis quand j’en ai assez de tourner en rond dans ma chambre je sors à nouveau dans le couloir, je marche dans le couloir en jetant un coup d’œil dans les chambres dont les portes sont ouvertes, ce qui est assez fréquent ici, car beaucoup de pensionnaires occupent leurs journées à regarder les gens qui passent dans le couloir. « Delafouche ! Si avec un nom pareil vous ne faites pas une belle carrière à l’Intérieur ! » me lança le chef de service le jour où je me présentai pour la première fois dans son bureau. Et comme j’avais l’air surpris, il me parla de son maître, Joseph Fouché, ministre de la Police sous le Directoire, le Consulat et l’Empire. « Sans Fouché, nous ne serions tout simplement pas là ! Il a tout inventé, et les ministres de l’Intérieur français venus après lui ne sont que ses continuateurs ! » Pendant ses loisirs, Corbillon, un petit être à l’apparence ignoble que j’ai détesté pendant cinquante ans de ma vie, écrivait une biographie de Fouché et savait donc tout du personnage. Certains jours, il lui arrivait de dire qu’il était « possédé » par Fouché. « C’est formidable, on n’en a jamais fini avec tous ses crimes ! Mitterrand a sans doute beaucoup étudié Fouché. Sans Fouché, il n’y aurait pas eu Mitterrand. » Et sans Mitterrand, il n’y aurait pas eu Sarkozy. Sarkozy a sans doute beaucoup étudié Mitterrand, qui avait lui-même beaucoup étudié Fouché. Tout se tient. Tous ces êtres abominables sont reliés entre eux. Tous ces ministres de la Police font partie de la même communauté de crapules, cela ne fait aucun doute. Ils sont tous immondes individuellement, mais il faut les prendre comme un ensemble. J’ai développé cette méthode au fil des années à l’Intérieur. Quand je passe dans le couloir, certains pensionnaires tournent la tête pour me regarder passer, d’autres n’ont pas besoin de tourner la tête car ils occupent leur journée à attendre que quelqu’un passe dans le couloir et ont donc la tête constamment tournée vers le couloir. Tout petit déjà Pasqua avait le goût du meurtre. Il avait commencé par les sauterelles. Il en attrapait tous les jours une dizaine qu’il enfermait dans une grosse boîte d’allumettes avant de leur arracher les pattes et les ailes et de les écrabouiller entre ses doigts. Le soir venu, il consignait tous ses crimes dans un beau cahier Clairefontaine que sa mère lui avait offert. Tous les jours, une dizaine de sauterelles, mais ce n’était que le début. Ensuite il passa aux grenouilles qu’il capturait dans un étang près de chez lui. Tous les matins, Pasqua petit enfant allait poser ses pièges en sifflotant. Quand il en avait capturé un bon nombre, il passait sa journée à leur infliger les sévices les plus terribles. Et chaque soir, il consignait tous ses crimes dans son beau cahier Clairefontaine. Mais bientôt, sauterelles et grenouilles ne suffirent plus. Armé d’une bêche, il s’essaya au meurtre de chiens et de chats, mais se lassa assez vite. Ces meurtres d’animaux, c’était toujours la même chose, ça ne durait pas assez longtemps. Il fallait passer à autre chose, il fallait passer aux humains. Il n’avait que six ans quand il imagina une organisation secrète dont il serait le cerveau et qu’il avait baptisée « Empire du crime » en hommage à Fritz Lang. Ce n’est que bien des années plus tard, en 1959, qu’il fonda le SAC. A l’Intérieur, j’étais aux premières loges pour assister aux activités criminelles de Pasqua et de tous ceux qui l’avaient précédé et qui lui succéderaient. Même si je n’étais pas actif dans un service spécialisé dans les crimes politiques ou autres, je savais ce qui se tramait. Corbillon était tellement bavard qu’il finissait par tout nous raconter à l’heure du déjeuner. Je regarde la roseraie de loin, mais je n’y vais pas, par crainte de rencontrer Dunoyer. Je sors une nouvelle fois sur le perron, hume le parfum des roses de loin, mais je ne marche pas jusqu’à la roseraie. Le simple fait de croiser Dunoyer et d’échanger un salut avec lui me gâcherait la journée. Alors je finis par remonter dans ma chambre, après un bref passage par la « salle de convivialité » où, à cette heure matinale, quelques pensionnaires sont déjà regroupés autour de l’abreuvoir comme les vaches dans le pré d’à côté. Je n’ai jamais pu m’habituer à l’odeur de sang et de cadavre qui empuante la Place Beauvau. Les premiers jours Place Beauvau, j’allais régulièrement me réfugier dans les toilettes, mais l’odeur des excréments ne recouvrait pas la puanteur qui régnait partout. Corbillon avait l’air de très bien vivre avec, il était dans son élément. La fréquentation quotidienne de Fouché lui avait même rendu la puanteur agréable. Mais pourquoi Papon n’est-il pas devenu ministre de l’Intérieur ? Il était parfait pour le poste. Tous les ministres de l’Intérieur le sont devenus parce qu’ils étaient attirés par la puanteur qui règne Place Beauvau. Ils l’ont sentie de très loin, depuis leur berceau. Comme les saumons ils ont remonté la rivière jusqu’à la source de la puanteur. Quelqu’un comme Papon a gravi tous les échelons, mais il n’est pas devenu ministre de l’Intérieur, il a dû se contenter du Budget, comme mon père. Papon a été ministre du Budget dans le gouvernement Barre. Or Barre était antisémite, ils ont dû s’en raconter des histoires juives et rigoler ensemble ! Papon était meurtri de ne pas avoir accédé à la puanteur suprême, l’Intérieur. Barre a cherché à le consoler en feuilletant avec lui un album de photos du ministère de l’Intérieur sous l’Occupation. Tout cela je l’ai vu. J’aime beaucoup les roses mais je ne vais pas à la roseraie, de crainte de rencontrer Dunoyer qui y est toujours fourré. Quand je suis arrivé ici, je me rendais tous les jours à la roseraie, et c’est là que j’ai fait la connaissance de Dunoyer. J’ai vite cessé d’y aller, pour ne pas avoir à le rencontrer. J’ai travaillé plus de cinquante ans à l’Intérieur sans rencontrer une seule fois un ministre de l’Intérieur, alors je faisais des dessins. Mitterrand, je n’avais de toute façon nul besoin de le rencontrer, je l’ai vu tout de suite, lui et toute sa crapulerie. Quand je me rendais au secrétariat du ministère pour y déposer un dossier, la puanteur était insoutenable, mais elle dessinait le personnage. Oui, j’insiste sur ce point : la puanteur dessinait le personnage ! Mais pourquoi pas Papon à ce poste ? Avec cette puanteur il aurait été au paradis. J’ai fini par voir également tous les autres ministres de l’Intérieur, mais pas aussi bien que Mitterrand. Il y a quelque chose d’insupportable à voir ces têtes tournées vers la porte de leur chambre quand on passe dans le couloir. Ils n’ont rien d’autre à faire, alors ils regardent ceux qui passent dans le couloir. Toute leur vie, ils n’ont fait que ça, regarder ceux qui passent dans le couloir. Dans d’autres maisons, dans d’autres villes, ils laissaient également la porte de leur chambre ouverte, ils avaient toujours la tête tournée vers un couloir, ils vivaient dans l’obsession d’un couloir et de ceux qui y passaient. Ce couloir de la résidence est leur dernier couloir, alors ils sont encore plus concentrés, ils ne voudraient à aucun prix rater le dernier individu qui passera dans leur dernier couloir. C’est une espèce de défi qu’ils se sont lancés à eux-mêmes : avant leur dernier souffle voir le dernier homme qui passera dans leur dernier couloir. Pour plusieurs d’entre eux, je serai sans doute ce dernier homme du dernier couloir, et au fond ça leur est égal. Corbillon arrivait tous les matins l’air profondément pensif, l’esprit absorbé par Fouché. Il lui arrivait de dire : « Je n’ai pas dormi cette nuit, Fouché m’a visité ». Il disait aussi qu’il sentait la présence de Fouché partout « à l’Intérieur ». Il disait « à l’Intérieur », mais ceux qui l’écoutaient comprenaient évidemment « à l’intérieur », sans majuscule. Au-dessus de son bureau, il y avait un portrait de Fouché. Il pouvait se le permettre, il dirigeait un tout petit service situé au dernier étage d’un bâtiment attenant au ministère, personne n’y venait jamais. Pourquoi Papon, lui qui avait été préfet de Paris pendant la guerre d’Algérie et surtout pendant la fameuse nuit du 17 octobre 1961 où des policiers français avaient jeté de nombreux Algériens dans la Seine, pourquoi Papon n’a-t-il jamais été ministre de l’Intérieur ? N’était-il pas taillé pour le poste ? N’avait-il pas toutes les qualités requises ? Mon premier jour à l’Intérieur, j’avais eu beaucoup de mal à trouver le tout petit service où j’allais faire l’ensemble de ma carrière. Les personnes que j’avais croisées dans les couloirs du rez-de-chaussée en connaissaient à peine l’existence. « Le service des disparus ? », avais-je demandé plusieurs fois, la voix tremblante car je craignais d’arriver en retard à ma CONVOCATION, oui, c’est le mot qui était frappé en grosses lettres rouges sur l’enveloppe que j’avais reçue du ministère de l’Intérieur. On m’avait conseillé de monter jusqu’au dernier étage du bâtiment, auquel j’avais accédé par un escalier étroit. J’étais arrivé assez vite en haut de cet escalier, poussé par la puanteur insoutenable du ministère (des rats crevés quelque part, m’étais-je dit). Au dernier étage, j’avais fini par découvrir une porte tout au bout d’un couloir sombre au plafond de plus en plus bas. Je me souviens avoir frappé plusieurs fois avant qu’une voix – sans doute celle de Fichieux, car Corbillon ne répondait jamais quand on frappait à la porte – m’ordonne d’entrer. La première chose que j’ai vue en entrant dans le petit bureau, c’est le portrait de Fouché au-dessus de Corbillon, puis j’ai baissé les yeux vers Corbillon que je voyais pour la première fois, un petit être ignoble aux longs bras étendus sur son bureau comme les tentacules d’une pieuvre, sa tête longiligne et osseuse aux gros yeux de poisson qui me fixaient comme s’il avait eu en face de lui une bête étrange, un nouvel employé dans son service ! Dès cette première rencontre, il fut clair que j’allais détester Corbillon le restant de mes jours. Je ne vais plus à la roseraie mais j’observe Dunoyer et je pense souvent à lui. Dunoyer passe ses journées à chercher du crottin de cheval dans la nature environnante, il en ramène tous les jours et le dépose au pied des rosiers de la roseraie. Je ne sais pas comment il fait pour trouver tout ce crottin de cheval étant donné qu’il n’y a pas de chevaux dans les environs, en tout cas je n’en ai jamais vu aucun lors de mes promenades. Les couloirs puants du ministère, l’escalier étroit menant au dernier étage, étage le plus sombre du bâtiment, le bureau où j’allais m’installer bientôt, tout cela m’avait profondément dégoûté, j’avais eu aussitôt envie de vomir. Tous les jours qui ont suivi, tous les jours de ma longue carrière au ministère je n’ai cessé d’avoir envie de vomir, et c’est peut-être cette envie de vomir tout au long de ces cinquante années qui m’a gardé en vie. Sans cette envie de vomir quotidienne, sans doute n’aurais-je pas tenu tout ce temps à l’Intérieur. Encore aujourd’hui, il m’arrive d’avoir envie de vomir rien qu’en pensant à la puanteur du ministère. Partout, Papon avait ébloui ses supérieurs hiérarchiques par son sens de l’organisation. On lui commandait un convoi de cinquante juifs pour Drancy, et le lendemain le convoi était parti après une rafle matinale dans Bordeaux. Partout, d’abord à la préfecture de la Gironde, puis deux ans plus tard au ministère de l’Intérieur, ses chefs ne tarissaient pas d’éloges à son propos. A Bordeaux comme à Paris, les policiers qui avaient servi sous ses ordres voyaient en lui un père protecteur, toujours à l’écoute de leurs doléances, inquiet de leurs moindres souffrances. Ils ne rêvaient que de mieux pouvoir le servir. « Papa – Papon – Patrie » étaient les maîtres-mots de la police autant sous Vichy que sous la Cinquième République. Quand les policiers reçurent l’ordre d’exécuter les Algériens qui manifestaient dans Paris et de jeter leur corps dans la Seine pendant la fameuse nuit du 17 octobre 1961, tous étaient à leur poste, prêts à agir, aucun ne manquait à l’appel. Papon avait été aussi efficace avec les juifs qu’avec les Algériens, il savait organiser des convois et des assassinats à n’importe quelle heure du jour et de la nuit, dans n’importe quelles conditions. Il ne semblait jamais dormir, au service de l’Etat vingt quatre heures sur vingt quatre. Quand je fus nommé à l’Intérieur, tous les chefs de service avaient encore un portrait de Papon dédicacé dans un tiroir de leur bureau, portrait qu’ils sortaient de temps en temps pour y poser en cachette un baiser passionné. Des années après son départ de la préfecture de Paris, Papon était encore présent dans toutes les mémoires et dans tous les cœurs, telle une icône de la sécurité nationale. Ministre de l’Intérieur, Valls rêvait d’avoir un Papon à son service capable d’organiser des convois de Roms en quelques heures. A propos des réfugiés de Calais, Valls ne cessait de répéter : « Ah, si Papon était là, le problème serait réglé depuis longtemps ! ». C’est sans doute l’esprit de Papon, planant partout dans nos bureaux, qui a poussé Valls à porter un manteau gestapiste, ce qui était très exagéré, car on n’avait jamais vu Papon en uniforme de la Gestapo. Sans doute Valls avait-il été plutôt influencé par Brasillach amateur de l’uniforme allemand, mais c’est une question trop complexe pour qu’on puisse lui trouver une réponse définitive. Il est probable que Dunoyer se fasse livrer secrètement du crottin de cheval, il est probable qu’il se fasse livrer le crottin de cheval dans un endroit discret, pas ici devant tous les pensionnaires, mais à l’écart de notre résidence, au bord de la nationale par exemple. Voir Dunoyer en train de déposer son crottin du jour au pied de chaque rosier est écœurant, rien n’est plus écœurant que cette vision quotidienne qui me donne la même envie de vomir que jadis au ministère. Pasqua est-il coupable du meurtre de Malik Oussekine ? Oui. A l’âge de neuf ans, le petit Pasqua confectionnait des figurines de voltigeurs en bois, soit deux policiers montés sur une moto tout-terrain miniature, le premier pilotant l’engin, le second se servant d’une petite matraque également en bois. Pendant que les autres enfants jouaient avec des soldats de plomb, le petit Pasqua, lui, s’amusait à faire circuler ses voltigeurs dans les rues d’une ville en carton-pâte, manipulant le bras qui tenait la matraque pour frapper des manifestants en pâte à modeler. Des années plus tard, une fois devenu ministre de l’Intérieur, il chargea son complice Pandraud de remettre en service une équipe de voltigeurs dans la capitale, et sautillait de joie comme un gamin à chaque fois qu’ils venaient parader dans la cour du ministère en faisant pétarader le moteur de leurs machines. Oui, c’est bien Pasqua qui est coupable du crime de Malik Oussékine, cela ne fait aucun doute. A chaque manifestation qui tournait au vinaigre, Pasqua se frottait les mains en ordonnant de « lâcher les chiens ». Je revois encore la jubilation qu’éprouvait Pasqua quand il prononçait ces mots dans son lourd accent méridional : « Allez, on lâââche les chiiiens ». Malik Oussekine était un jeune homme inoffensif, pas du tout à un casseur, mais il était maghrébin, raison suffisante pour le tabasser, comme si les voltigeurs avaient cru que Papon était leur ministre de l’Intérieur, et non Pasqua. Mais Papon ou Pasqua, c’était du pareil au même pour les voltigeurs. Quelques-uns avaient sans doute commencé leur carrière à la Police sous Papon et l’avaient poursuivi sous Pasqua, ils la finiraient sous Chevènement et passeraient leur retraite à regretter leurs rallyes nocturnes de voltigeurs à travers les rues de la capitale. La belle camaraderie des voltigeurs, la joyeuse fraternité des assassins ! Les premiers temps à la résidence, j’avais parlé à Dunoyer, nous avions fait connaissance à la roseraie, mais à présent je ne le supporte plus lui et son numéro quotidien à la roseraie. Il m’arrive même de fermer les volets de ma chambre et de rester dans le noir en attendant que Dunoyer ait fini de faire le tour des rosiers auxquels il dit des mots doux prodigieusement insupportables tout en déposant son crottin de cheval à leur pied. Oui, Pasqua est bien coupable du meurtre de Malik Oussekine, cela ne fait aucun doute. Mais pourquoi Papon n’a-t-il jamais été ministre de l’Intérieur ? Avec lui ministre, on aurait jeté Malik Oussekine à la Seine et on n’en aurait plus parlé. Personne n’aurait été embêté pour cela, car jeter un Arabe à la Seine de plus ou de moins quelle importance (« Et d’ailleurs personne ne connaît le chiffre exact », me disait Corbillon en affichant son ignoble sourire dès qu’il abordait cette question, sans jamais mentionner la date du 17 octobre 1961, comme si la police française avait jeté des Arabes dans la Seine tous les jours). Les premiers temps à la résidence, j’avais parlé tous les jours avec Dunoyer, nous avions fait connaissance à la roseraie et nous avions pris l’habitude de nous y retrouver en fin de matinée, lui chargé de son crottin de cheval qu’il était allé récupérer dans je ne sais quelle écurie des environs (car il devait bien y avoir une écurie quelque part où il s’approvisionnait, non, c’était impossible qu’on lui eut livré son crottin de cheval, cette hypothèse ne tenait pas debout, il se fournissait évidemment à une écurie des environs). Mais très vite son petit rituel m’avait irrité. Aujourd’hui je ne supporte même plus d’entendre son bavardage au loin quand il vient déposer son crottin au pied des rosiers, je ferme les volets, je me bouche les oreilles. La voix de Dunoyer m’est insupportable, qu’il parle à ses rosiers ou qu’il s’adresse aux autres résidents. Ma rupture avec Dunoyer s’est produite très vite, en à peine quelques jours, là-bas, à la roseraie. Chaque 3 septembre, jour de l’anniversaire de Papon, les chefs de service de l’Intérieur sortaient son portrait qu’ils gardaient précieusement dans un tiroir de leur bureau, l’époussetaient à l’aide d’un vieux mouchoir et l’accrochaient au-dessus de leur bureau, à la vue de tous. De nombreux employés venaient déposer des fleurs en silence et se recueillaient un instant, les larmes aux yeux. Corbillon me racontait que, le même jour, les policiers bordelais qui avaient servi sous Papon organisaient également une petite cérémonie d’hommage devant la préfecture, avant de circuler dans les rues de la ville à bord des mêmes véhicules qui avaient été utilisés lors des rafles. La population bordelaise semblait apprécier cette mise en scène qui réveillait chez certains les souvenirs d’une époque ô combien heureuse. Bien sûr, ces hommages se firent plus discrets par la suite, mais tout ce qu’avait fait Papon, chacun au ministère le savait et l’appréciait, et ce n’était pas un procès intenté par les socialistes – et par le premier d’entre eux, ce félon de Mitterrand ! – qui allait empêcher ses admirateurs de lui témoigner une reconnaissance éternelle. Papon, c’était la France, Papon, c’était l’Intérieur, c’est-à-dire la police au service de l’Etat, en toutes circonstances. La Place Beauvau est l’ultime récompense des criminels d’Etat comme Papon. Tous les criminels d’Etat se retrouvent un jour Place Beauvau, d’où la puanteur infernale qui me rendit malade dès ma première journée de travail. J’avais d’abord cru y échapper en accédant par le petit escalier au dernier étage du ministère, mais mon espoir fut vite déçu. A peine étais-je entré dans le bureau de Corbillon que la puanteur de l’Intérieur s’attaquait de nouveau à moi, avec encore plus de violence, si bien qu’après m’être brièvement présenté en bafouillant mon nom et en tendant ma convocation, je plongeais aussitôt mon nez dans un mouchoir tiré de ma poche en prétextant un rhume. « Vous verrez, m’avait dit Corbillon d’une voix méchante, on s’enrhume facilement ici, c’est à peine chauffé. Il est probable que, comme nous, vous crèverez à petit feu ici ». Tiens, Collomb nommé ministre de l’Intérieur : ce vieux schnock lyonnais d’extrême droite va faire parler de lui. Le matin, je passe un moment dans la « salle de convivialité » pour lire le journal local : je le feuillette très vite, je ne m’assois même pas, et trouve souvent quelque chose d’intéressant à noter, que j’intègre parfois à mon « roman national ». Je suis devenu un spécialiste de la lecture rapide du journal, je me suis beaucoup entraîné tout au long de ma vie. Les journaux sont essentiellement alimentés par la propagande d’Etat, mais il arrive que cette propagande d’Etat soit intéressante et révèle une réalité historique. Aujourd’hui, je tombe sur la nomination de Collomb, abject personnage persécuteur de migrants dans « sa » ville de Lyon et qui redoublera certainement d’abjection à l’Intérieur. Hier, j’ai découpé une photographie dégoûtante de Marguerite Duras aux côtés de Mitterrand, je découpe systématiquement les photos de Mitterrand dans le journal. Dès ce premier jour à l’Intérieur, j’ai associé la puanteur qui y régnait à Mitterrand qui le dirigeait alors, à mes yeux il était le premier responsable de cette situation insoutenable et il l’est resté pendant les nombreuses années qui ont suivi. C’était évidemment Mitterrand qui était la cause de cette puanteur à l’Intérieur, cela ne faisait aucun doute. Quand on connaît son parcours avant même sa nomination Place Beauvau, on sait que c’est la seule explication possible : Mitterrand avait empuanté l’Intérieur. Certes, d’autres crapules l’avaient précédé, mais Mitterrand était une crapule d’un niveau nettement supérieur, personne (mis à part Fouché évidemment !) ne pouvait concourir. Ce qu’avait fait Mitterrand avant et pendant la guerre était d’une crapulerie tout à fait exceptionnelle et bien supérieure à celle de ses prédécesseurs et même de ses successeurs Place Beauvau, d’où la puanteur tout à fait exceptionnelle qui régnait à mon arrivée au ministère. Dans un coin de la pièce où Corbillon m’avait accueilli ce premier jour, il y avait un homme au crâne chauve et grisâtre penché sur son bureau. C’était Fichieux. Il ne leva pas la tête vers moi, occupé à rédiger un rapport. Quelques instants plus tard, quand je fus moi-même assis à mon bureau, je pus l’observer à mon aise et fus surpris de le voir écrire à l’aide d’une plume en acier, pareille à celle que les fonctionnaires utilisaient au siècle précédent. Après quelques instants passés à observer Fichieux en train d’écrire le nez presque collé à sa feuille, je dus sortir, trop écœuré par la puanteur qui régnait dans le bureau comme partout ailleurs. J’allais aux toilettes, mais là aussi la puanteur restait insoutenable. L’odeur excrémentielle ne la recouvrait pas, j’ouvrais la fenêtre afin d’aérer un peu, mais l’air du dehors était infesté par la puanteur de l’intérieur. J’étais condamné à cette puanteur, il me faudrait la supporter des journées entières, des semaines entières, des mois et des années, toute une vie. Même le parfum des roses de la roseraie que le vent amène jusqu’à ma fenêtre ne peut l’effacer aujourd’hui. Je tente de rééduquer mon nez en allant chaque jour sentir l’odeur des roses, en vain. Corbillon et Fichieux ne semblaient rien sentir, sans doute n’avaient-ils pas connu d’autre air que celui empuanté de l’Intérieur, mais moi, je souffrais atrocement, il me brûlait le nez et la gorge, j’allais vomir plusieurs fois dans les toilettes au cours de mes premières semaines à l’Intérieur. J’étais livide et affaibli, mais je faisais tout pour dissimuler le dégoût que j’éprouvais. Je tâchais de me contrôler, de ne rien laisser paraître, j’étais épuisé à la fois par la nausée et par les efforts que je faisais pour ne rien montrer. Avais-je rencontré Dunoyer pour la première fois à la roseraie, ou bien au réfectoire ? Je crois me souvenir que je l’ai vu pour la première fois au réfectoire, mais c’est à la roseraie que nous avons eu nos premiers échanges. A la roseraie, Dunoyer m’avait paru charmant. Au réfectoire en revanche, il m’avait fait mauvaise impression, et avec le recul je trouve surprenant que j’aie accepté de lui parler à la roseraie. Pendant mes premières semaines à l’Intérieur, la puanteur et Mitterrand occupèrent toutes mes pensées. Ou plutôt, j’étais dégoûté avec la même intensité par la puanteur qui régnait à l’Intérieur que par l’homme qui dirigeait alors le ministère. Les deux étaient indissociables, mes pensées au sujet de Mitterrand procédaient directement de la nausée que provoquait chez moi la puanteur du ministère. Plus tard, une fois Mitterrand parti « diriger la Justice », comme on disait (lui, « diriger la Justice », quelle ironie de l’histoire !), je continuais à éprouver le même dégoût, je continuais à aller vomir aux toilettes au moins une fois par jour, et aucun des ministres qui lui succédèrent ne le remplaça véritablement, chacun d’entre eux s’efforçant de perpétuer la grande crapulerie mitterrandienne sans jamais y parvenir. Même si je fis des efforts considérables pour remplacer dans mon esprit Mitterrand par Peyrefitte, Chirac ou même Valls, je n’y parvins jamais, ce fut Mitterrand qui continua à alimenter la puanteur de la Place Beauvau et par conséquent la détestation que j’éprouvais à son endroit. Cela ne m’empêcha nullement de détester tous les ministres de l’Intérieur qui suivirent, j’ai même fini par exceller dans cette détestation dont l’objet n’a jamais varié en plus de cinquante années de carrière au ministère, mais je ne parvins jamais à me débarrasser de ma haine obsessionnelle de Mitterrand, ce criminel d’Etat tout à fait exceptionnel, ce félon absolu. De temps en temps, quand j’arrivais à contrôler un peu mon dégoût, je griffonnais sur une feuille de papier posée à côté de la pile de dossiers que Corbillon m’avait donnés à lire. Comme Fichieux, j’étais désormais équipé d’une plume en acier et d’un encrier, et, sans faire attention, sans même regarder, je griffonnais sur cette feuille de papier. Ce n’est qu’au bout de quelques minutes que je tournai mon regard vers la feuille et que j’y vis une tête. Sans le faire exprès, j’avais dessiné une tête sur le papier, ou plutôt cette tête que je reconnus aussitôt était sortie du papier, oui, c’est comme cela que je vécus la chose, comme une apparition dont je n’étais pas responsable, ou bien uniquement ma main droite. Cette tête, c’était celle de Mitterrand bien sûr, cela ne faisait aucun doute, c’était bien lui. Je ne l’avais vu que dans les journaux, je ne l’avais jamais rencontré dans les couloirs du ministère, mais la ressemblance était parfaite, le dessin involontaire était tout à fait réussi : ce sourire matois, ces yeux de séducteur, le chapeau haut de forme sur la tête car Mitterrand consacrait une bonne partie de sa vie à des mondanités, tout le personnage était là, dans ces quelques traits tracés sans même regarder. Ce n’était pas moi qui avais fait ce portrait de Mitterrand, non, j’en aurais été bien incapable (je n’avais jamais dessiné de ma vie), d’autres forces étaient à l’œuvre, et comme je venais de passer plusieurs jours à souffrir de la puanteur du ministère, je ne pouvais expliquer l’apparition de la tête de Mitterrand sur le papier que par l’odeur pestilentielle qui régnait dans tous les bureaux. Je me disais donc que ce n’était pas moi mais la puanteur qui avait dessiné Mitterrand si parfaitement.Tiens, on découvre qu’Audiard, un maître de l’humour franchouillard, a publié des textes antisémites sous l’Occupation. C’est dans le journal d’aujourd’hui, à côté de Collomb nommé à l’Intérieur, voilà qui n’est pas un hasard. L’antisémite d’hier et le chasseur de migrants d’aujourd’hui font bon ménage. Tout en lisant l’article je regarde dehors, vers la roseraie, Dunoyer n’est toujours pas apparu ce matin, chargé de son sac plein de crottin de cheval. Tout en lisant le journal dans la « salle de convivialité », j’attends Dunoyer. C’est comme ça tous les matins. Je me souviens maintenant, ce n’est pas à la roseraie que j’ai vu Dunoyer pour la première fois. Non, c’est au réfectoire, c’est là que j’ai vu Dunoyer pour la première fois, et pas à la roseraie. Mais jadis, au réfectoire, nous ne nous sommes pas adressé la parole, et j’ignore s’il m’a vu. Moi je l’ai vu. J’étais assis à une table proche de la sienne, il était entouré par ses fidèles et pérorait sans fin, il m’avait paru insupportable. Dunoyer est un type obèse, il n’était pas assis comme les autres, il trônait au milieu de la salle, ses énormes cuisses prenaient toute la place sous la table, ses énormes bras étaient toujours en mouvement pour attraper les plats qu’on apportait de la cuisine. Le roi Dunoyer était toujours le premier à se servir, et c’est lui qui servait ensuite les autres personnes assises à sa table. Ce n’était pas à cause du crottin de cheval, mais Dunoyer, même à quelques mètres, et malgré les roses qu’il soignait, dégageait un peu de la puanteur de l’Intérieur, j’en fus surpris dès notre première rencontre. Mais je n’arrive pas à détacher mon esprit de l’article sur Audiard que je viens de lire. Dans l’un de ses textes publiés pendant la guerre, il étrille Joseph Kessel, qualifié de « petit youppin ». Tout ce qu’il a écrit à l’époque est traversé par un antisémitisme violent, radical. Ce que ne racontent jamais les journaux, c’est que de nombreux Français nostalgiques du maréchal Pétain parlent encore des « youppins » quand ils sont ensemble. Ce sont les mêmes qui, aujourd’hui, se plaignent en public de la présence des Arabes sur le sol national, sans doute parce qu’ils ne peuvent plus attaquer les Juifs à visage découvert, comme jadis sous l’Occupation. La majorité des Français sous Vichy étaient antisémites, mais heureusement ils n’écrivaient pas tous dans la presse et les revues, sinon les archives déborderaient d’écrits antisémites. C’est dans les tout premiers jours à l’Intérieur que je commençais à dessiner, ou plutôt c’est ma main qui dessinait, et pendant qu’elle dessinait je continuais à m’occuper des dossiers que Corbillon nous avait balancés. Ma main droite dessinait des têtes pendant que ma main gauche tournait les pages et annotait certains documents. Plus tard, je compris que le dessin m’avait permis d’endurer l’insoutenable puanteur qui régnait partout au ministère. Certes, c’est la puanteur elle-même qui dessinait à travers moi, mais dans le même temps chaque tête dessinée absorbait la puanteur environnante, oui, c’est ainsi que je vivais ce phénomène. Si ma main avait commencé à dessiner Mitterrand, c’était pour tenter d’absorber la puanteur mitterrandienne qui avait envahi l’Intérieur, c’était pour m’en libérer, et en effet je me sentais un peu mieux au fur et à mesure qu’elle couvrait les feuilles de papier de croquis de plus en plus élaborés. Bientôt, ce ne furent plus simplement des têtes qui apparurent sur le papier, mais des corps, des personnages, des situations. Je n’étais pas maître de ces dessins et de ce qu’ils représentaient. Mitterrand y était toujours présent, mais les situations variaient de dessin en dessin, me surprenant à chaque fois. C’était souvent de petites scénettes grotesques, certaines m’amusaient, d’autres moins car elles étaient plus dramatiques. C’était des espèces des visions comme celles qui me traversent constamment aujourd’hui, sans que je n’aie plus besoin de dessiner. Chaque matin, Mitterrand plaçait sous son nez les poils blancs de sa brosse à dents avant d’entonner « Maréchal nous voilà » en se regardant dans le miroir – ce qui l’amusait beaucoup et le mettait de bonne humeur pour le restant de la journée. A la messe dominicale, il baisait la main du prêtre en songeant au jour où, à Vichy, il avait baisé celle de Pétain. C’était un souvenir merveilleux qui, même à 80 ans, le bouleversait jusqu’au tréfonds de son âme. Il se rappelait chacune des larmes qu’il avait versées au moment de poser ses lèvres sur la main jaune du Maréchal. A la fin de sa vie, Mitterrand, malade, passait des journées entières à se remémorer les moments qu’il avait passés à ses côtés, en parfaite symbiose avec sa pensée et son action. Il avait été meurtri d’avoir dû cesser de faire fleurir sa tombe à l’île d’Yeu, sous la pression de ces « chiens de journalistes », une formule qu’il avait toujours employée, bien avant l’acte désespéré de l’un des siens. Dessin après dessin, indépendamment de ma volonté, la vie crapuleuse de Mitterrand défilait sur le papier. Quand j’avais fini un dessin, je froissais la feuille en une boule que je jetais dans la corbeille qui se trouvait près de ma table, et je passais au suivant. Décidément, cet article sur Audiard l’antisémite va m’occuper toute la journée. Quand les gens instruits et cultivés écrivaient des propos orduriers sur les Juifs, ils cherchaient avant tout à plaire à leurs lecteurs eux-même antisémites. Comme aujourd’hui les gens instruits et cultivés qui crachent sur les populations d’origine arabe cherchent à plaire à leurs lecteurs eux-mêmes racistes. Ces gens instruits et cultivés, antisémites hier, racistes aujourd’hui, sont issus des mêmes groupes sociaux et souvent des mêmes familles. Les Français jadis antisémites sous Vichy ont su enseigner de nouvelles formes de racisme à leurs enfants. Les Français ont besoin de la xénophobie pour vivre, ça les stimule, ça les aide à vivre et à trouver un sens à leur vie de Français. Ils appellent ça « l’identité française ». Pendant la guerre, ils ont eu un grand dialoguiste populaire pour leur fournir quelques expressions nécessaires à leur identité de Français antisémite : les « juifs, métèques, margoulins » (c’est dans l’article du journal) se caractérisaient par leur « veulerie suante » et une « odeur de chacal ». Oui, c’est du Audiard, pas de doute, du vrai Audiard pétainiste qui parlait aux Français pétainistes, la majorité des Français. Mais après guerre, les cris et les insultes se sont volatilisés, plus d’autres traces que les écrits, souvent enfouis dans d’obscures archives. Tout le monde oublia les cris et les insultes contre les Juifs. Sauf moi, Delafouche. Je n’oublie jamais rien, c’est une vraie maladie. Je n’ai jamais rien oublié. Je n’ai pas oublié par exemple que c’est au réfectoire que j’ai vu Dunoyer pour la première fois, et non à la roseraie. Le roi Dunoyer trônait là au milieu de ses fidèles. Au déjeuner, tous les pensionnaires se dépêchaient de descendre au réfectoire pour pouvoir s’asseoir à côté de Dunoyer. Cette première vision de Dunoyer m’avait révulsé. À la roseraie, quelques jours plus tard, j’avais découvert un tout autre homme que je n’avais pas aussitôt associé avec celui du réfectoire. Il était aussi gros mais son regard était doux et bienveillant. Certes, il émanait de lui un peu de la puanteur de l’Intérieur, mais comme je la retrouvais chez nombre de mes semblables, je ne me méfiais pas. Je lis et relis l’article sur Audiard tout en prenant quelques notes pour mon roman national. J’y ajoute quelques petites choses de mon cru, comme ça, en passant, en associant librement ce qui doit être associé. Personne, par exemple, ne sait que c’est Audiard qui a écrit la célèbre réplique de Pasqua ministre de l’Intérieur : « Je suis un animal de combat, on m’a cherché, on va me trouver ». Audiard a écrit de nombreux dialogues d’émissions politiques. Le « point de détail de l’histoire de la seconde guerre mondiale », c’est lui aussi. Audiard passait souvent des week-end en famille chez les Le Pen, quand un jour, entre la poire et le fromage, le « Führer », comme on l’appelait affectueusement parmi ses proches, demanda au dialoguiste s’il ne voulait pas lui écrire son texte pour sa première grande émission politique. « Je me souviens que, tout jeune, vous écriviez de superbes pages à la gloire du Maréchal, vous n’aurez aucune difficulté à me trouver une jolie petite formule crypto-pétainiste pour faire tomber les journalistes de la gauche ca-caviar de leur co-cocotier. » (Le Pen avait cette manie de bégayer volontairement en prononçant certaines syllabes, convaincu de faire de savoureux jeux de mots qui ne faisaient rire que lui). C’est ainsi que Le Pen engagea Audiard comme nègre. Malheureusement, Audiard mourut beaucoup trop tôt, mais avant de mourir il avait laissé tout un dossier rempli de formules xénophobes dont se servit abondamment Le Pen. J’extrapole un peu, évidemment, mais tout est dans l’article sur le passé pétainiste et antisémite d’Audiard, le reste coule de source si l’on sait lire, cela ne fait aucun doute. Je n’ai même plus besoin de dessiner, cela me vient comme ça. Les premières années au ministère, ce sont mes dessins qui me livraient tous ces aperçus. Les têtes de Mitterrand et de Pétain surgissaient ensemble du papier, le premier baisant la main du second, celles de Pasqua et Le Pen s’entremêlaient, formant un surprenant kaléidoscope, ma main ne cessait de s’activer sur la feuille et faisait apparaître de curieuses combinaisons dont je ne comprenais pas le sens tout de suite. J’étais un mauvais élève en histoire à l’école. Je dus me plonger dans quantité de lectures sur l’histoire de France qui me permirent d’acquérir une certaine souplesse d’esprit. J’appris peu à peu à me libérer de la masse des matériaux pour associer des données éloignées et apparemment étrangères les unes aux autres. Je devais fournir un gros effort de concentration car au-dessus du bureau de Corbillon, Fouché m’observait de son regard glacial.

à suivre (texte mis à jour régulièrement)

© Sylvain Dammertal _ 9 mars 2018

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