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Oeuvres Ouvertes : Journal de Kafka (IV,70) : C’est désagréable d’entendre le père raconter les souffrances qu’il a endurées dans sa jeunesse

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Journal de Kafka (IV,70) : C’est désagréable d’entendre le père raconter les souffrances qu’il a endurées dans sa jeunesse

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C’est désagréable d’entendre le père raconter les souffrances qu’il a endurées dans sa jeunesse et critiquer continuellement le bonheur des gens d’aujourd’hui et surtout de ses enfants. Personne ne nie qu’il ait eu pendant des années des plaies ouvertes aux jambes par manque de vêtements d’hiver, qu’il ait eu fréquemment faim, qu’à 10 ans déjà il ait dû pousser une carriole à travers les villages, même en hiver et très tôt le matin – mais ce qu’il ne veut pas comprendre, c’est que ces faits qui sont exacts, comparés avec le fait encore plus exact que je n’ai pas souffert tout cela, ne l’autorisent en rien à conclure que j’ai été plus heureux que lui, qu’il peut se vanter de ces plaies aux jambes, qu’il peut partir de l’idée et affirmer que je suis incapable de respecter ses souffrances passées, et qu’enfin je lui dois une reconnaissance infinie pour n’avoir justement pas eu à supporter les mêmes souffrances. Comme j’aimerais l’écouter s’il parlait sans cesse de sa jeunesse et des parents, mais écouter tout cela dit sur le ton de la vantardise et de la querelle, c’est pénible. Il ne cesse de frapper dans ses mains : « Qui sait encore cela de nos jours ! Qu’est-ce que savent les enfants ! Personne n’a souffert cela ! Est-ce qu’un enfant comprend cela de nos jours ? » Aujourd’hui la tante Julie nous rendait visite et il y a eu ce genre d’échanges. Elle a le visage énorme de tous les parents du côté paternel. Une petite nuance gênante fait que ses yeux sont mal placés ou colorés. Elle a été placée comme cuisinière à l’âge de 10 ans. Quand il faisait grand froid, on l’envoyait faire des courses vêtue d’une petite jupe mouillée, la peau de ses jambes se fendait, la jupe gelait et ne séchait que le soir au lit.


- Une scène qui, parmi beaucoup d’autres, nourrira des années plus tard l’écriture de la Lettre au père. On en a rencontré déjà plusieurs dans les trois premiers cahiers traduits, il suffit de cliquer plus haut sur le mot-clé père pour les retrouver. La présence paternelle est récurrente dans le Journal, surtout depuis que Franz doit représenter la famille dans la gestion d’une usine d’amiante dans un faubourg de Prague. "Cet homme gigantesque, mon père, l’ultime instance", écrira Kafka dans la Lettre au père. Figure centrale de la domination parce qu’elle est là depuis la naissance, parce que c’est elle qui commande à l’éducation du fils. J’avais traité de cette question dans une vidéo qu’on peut consulter ici.

- La tante Julie : sœur du père de Kafka, originaire de Strakonice, ville située à une centaine de kilomètres au sud-ouest de Prague, non loin de la Bavière. Elle est née en 1855 et meurt en 1921.

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© Franz Kafka_traduction & appareil critique par Laurent Margantin _ 18 octobre 2017

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