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Imaginer Thomas Bernhard heureux

une vidéo

J’ai découvert il y a quelques temps cette vidéo sur YouTube et j’y suis souvent retourné comme à une petite pièce de théâtre bernhardienne où l’écrivain jouerait magistralement son propre rôle. Un jour de 1984, un jeune journaliste de la télévision néerlandaise (mais comme il parle parfaitement la langue de Goethe, on suppose qu’il est Allemand) est devant la maison d’Ohlsdorf quand Bernhard arrive en voiture, accompagné d’une femme. Il est évidemment agacé de voir cette équipe de journalistes, dont un cameraman, faire intrusion chez lui, dans cet espace de la campagne autrichienne qui est depuis des années son refuge. Il y a composé la plupart de ses œuvres dans une solitude absolue. On sait par ailleurs qu’à cette période de sa vie (il mourra cinq ans plus tard), Bernhard est un écrivain célèbre haï par nombre de ses compatriotes qui ne voient en lui qu’un Nestbeschmutzer, soit un individu qui aurait sali son propre nid, sa patrie, l’Autriche. Et qu’il est si célèbre et haï par nombre d’Autrichiens que, régulièrement, plusieurs d’entre eux viennent lui rendre visite à Ohlsdorf. Dans l’un de ses derniers entretiens, Bernhard raconte qu’il a dû quitter sa maison d’Ohlsdorf où il ne se sentait plus en sécurité pour venir vivre dans un appartement à Vienne (où il devra également subir quelques agressions physiques).

On peut donc comprendre l’accueil glacial de Bernhard quand ce jeune journaliste télé se présente devant lui. On assiste cependant à un retournement tout bernhardien : conscient que l’équipe piétine devant chez lui depuis deux jours, il propose tout de même une rencontre devant la maison, et c’est là que commence le théâtre bernhardien, tout de cruauté et d’ironie. Le jeune journaliste est évidemment mort de trouille, il attend Bernhard depuis deux jours. Il s’est visiblement préparé, il veut l’interroger sur la trilogie autobiographique (L’Origine, La Cave, Le Souffle) — c’est encore une époque où les journalistes littéraires télé lisaient les livres dont ils parlaient à l’écran. Sans doute Bernhard éprouve-t-il du respect pour ce jeune homme endurant et sérieux, et un peu de compassion : après tout, il a été lui-même chroniqueur judiciaire, il connaît bien le métier de journaliste, et c’est comme ça qu’il a commencé à écrire. Mais il ne lui fera pas de cadeaux, le laissant patauger dans sa trouille pendant quelques instants, souriant à ses questions trop conventionnelles et préparées, le poussant dans ses retranchements jusqu’à ce moment où on bascule dans autre chose. Soudain, le dialogue devient possible, et la comédie bernhardienne ouvre sur un moment de vérité. Dans ces quelques instants, il sera question du bonheur, et le jeune journaliste, au bout du bout, après tant d’attente et de trouille, aura son scoop : Thomas Bernhard est un homme heureux, et c’est dans ce coin perdu de l’Autriche profonde qu’il fait cette révélation.

L’ajout de quelques sous-titres en français permettra je l’espère de saisir la beauté et la drôlerie de la scène.

© Laurent Margantin _ 18 novembre 2017

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