Oeuvres Ouvertes

depuis 2000

Jerome Rothenberg | AMERIQUE/2017 - Le Président de la désolation

traduction et présentation d’Auxeméry

1/
cette farce-là
tient lieu de tragédie
obscène
rien que d’y penser

& pourtant à venir
en un autre temps
& à se révéler
exacte

c’est là le prix à payer
pour prendre de l’âge
véritablement le progrès
d’un état

d’esprit
l’Amérique
étant au centre
à la fois

pour l’esprit
une faille
& un espace
sans esprit

2 /
farce non mais folie
dès le début
les racines de la tragédie
étant intégrées
dans l’à peine humain
en passe de nous abattre

à quoi il nous conduit
dans un rêve
à peu près aussi mortel
qu’un tunnel
où l’esprit s’engouffre
parce qu’il voit le ciel au bout

mais se gardant de lui
en trébuchant
tombant là où la face
d’un quidam semblable
à un clown bouffi
se présente

avec d’épaisses joues qui virent
énormes à mesure que son corps
vire fluet jusqu’à ce qu’il se tienne
là devant nous en minuscule
homme nu qui ne pense
ni ne rêve

quand au soleil du matin
son visage lui échappe
dans le miroir vide
il doit demander au ciel
de le lui rapporter infichu
qu’il est de s’y retrouver

la colère qui l’habite
lui dévale dans la bouche
d’où sa vomissure
de mots & de sons creux
son propre nom étant le seul
même qu’il reconnaisse

c’est le patron branquignol
président de la désolation
menton en avant
poings sur les hanches
jambes écartées
et testant le monde

corps sans forme
qui rétrécit
& se pousse l’esprit
à sortir par les yeux
avec ses dents qui font leur cliquetis
de syllabes déglinguées

c’est ainsi que le monde
va finir & le temps
revenir à l’espace sans fin
non pour que soit compté
comme passé ce qu’était le fabuleux
commencement

& la fin à venir

3 /
tout à ras de terre
l’imbécile siège
sur son trône
roi selon ses propres calculs
et drapé d’or

le sol sous lui
est d’or aussi
sa boucle de ceinture
et même la ceinture
et ses boutons de chemise
tout est d’or

d’or est son palpitant
le gargouillis dans son bide
concentré d’or
claquant des pets dorés
& sur son caleçon doré
la bavure d’or

qui fait que les femmes
se précipitent sur lui
que les hommes baissent le col
sa bague est d’or
& contre votre joue
laisse une traînée d’or

pas en or véritable
mais assez ressemblants
pour que ses courtisans marquent le pas
ses résidus
virent à la dorure
à leurs yeux

ce que deviennent tous
ces loyaux petits hommes
qui ont perdu tout sens
du sacrifice
& tout amour
du bien commun

4 /
en exploits
de pure cruauté
le passé
s’en vient
revivre

jamais plus véridique
que lorsqu’
il fait
la guerre contre
le ciel

la porte du paradis
s’ouvre se ferme
à sa main
des anges repus
font foule autour de lui

certains lui collent
au train
les minettes excitées
de rêves farfelus de
dieu et de pouvoir

l’œil qui
se détourne de
ceux qui tombent
sous ses regards
ses égards

le monde lui
renvoie son image
mains délicates lui
cachant son visage
& ses yeux

aveugle au possible
il ne saura
voir à l’instant ni vous
ni moi
hors de ses rêves

il règne sur
son ombre &
son unique amour
cette voix qui reviendra
quand il mourra

5 /
plus profond dans
le trou
il fore en nous
forant * * forçant

la fosse où toute pitié
va s’enfoncer pour
laisser les morts
rester morts

ou faire naître
les images
trop cruelles venues
de loin

du mépris qu’un
mollasson d’homme
vient cracher
en l’air

jusqu’à ce que le monde
autour de lui
fasse crever des voix
qui rappellent

qui répètent
sans fin les mots
qu’il nous offre
à trifouiller

pour trouver le trou
caché que ses doigts
bouffis & gras
lui fraient dans la bouche

puis il soulève
mollement le bras
pour contrefaire
un salut

26.x.17


Jerome Rothenberg est poète, anthropologue et traducteur, il est connu essentiellement pour avoir développé et illustré le concept d’ethnopoetics.

Il est né le 11 décembre 1931 à New York. Fils d’immigrants polonais, il est le descendant d’un rabbin talmudiste. Diplômé du City College de sa ville natale, puis de l’Université du Michigan, il a servi ensuite dans l’armée américaine en Allemagne dans les années 50. Après avoir terminé ses études à Columbia University, il a vécu à New York jusqu’en1972, puis s’installe durant deux années dans la réserve des Indiens Seneca, à l’ouest de l’état de New York ; il est ensuite parti pour San Diego, en Californie, où il vit actuellement.

À la fin des années 50, il publie des traductions de poètes allemands, parmi lesquels Paul Celan et Günter Grass. Il fonde la Hawk’s Well Press, ainsi que les revues Poems from the Floating World (il y publie Celan, Breton, Neruda, Creeley, Duncan, Kelly, etc.) , et some/thing (avec David Antin). Son premier recueil, White Sun Black Sun paraît en 1060.

La première de ses anthologies mêlant poésie traditionnelle et poésie moderne, Technicians of the Sacred : A Range of Poems from Africa, America, Asia & Oceania sort en 1968, et sera révisée et élargie en 1985. Fin des années 60 : il se consacre de plus en plus à la performance poetry et ouvre le champ de son travail expérimental qui poursuit ce qu’il nommait auparavant la deep image : cette désignation a été utilisée en 1961 par Rothenberg et Robert Kelly dans la seconde livraison de Trobar, pour décrire leur propre pratique poétique, ainsi que celle de Diane Wakoski et de Clayton Eshleman. Rothenberg s’inspirait du cante jondo (= « chant profond ») espagnol, en particulier de Lorca, ainsi que de la théorie symboliste des correspondances.

Les Techniciens du Sacré ont marqué les débuts d’une pratique propre à Rothenberg, en collaboration avec George Quasha (pour leur America a Prophecy : A New Reading of American Poetry from Pre-Columbian Times to the Present – Random House : 1974) qu’il nomme ethnopoétique.

Les autres ouvrages majeurs sont Shaking the Pumpkin : Traditional Poetry of the Indian North Americas (1972, 2014) et A Big Jewish Book : Poems & Other Visions of the Jews from Tribal Times to the Present (1977, révisé en 1989, et réintitulé Exiled in the Word). Il s’agissait pour lui de procéder à “un assemblage, une assemblée, de poèmes & peuples & idées concernant la poésie (& bien plus) dans les mots des autres et dans les [miens] propres. Cette imago – cette représentation de là où nous nous sommes rendus pour vivre ce que nous avions à vivre – c’est de fait ce à quoi je tiens le plus – en tout poème. »

Durant les années 1970-90, son activité déborde sur tous les plans – recueils personnels, assemblages et traductions, bientôt publiés régulièrement par New Directions. Une première version de ses Poems for the Game of Silence paraît en 1970 et sera reprise en 2000. Dans la lignée de ses anthologies d’ethnopoétique, il en vient à « construire une poésie ancestrale de sa propre façon – dans un monde de mystiques juifs, de voleurs & des fous. » Le premier de ces ouvrages sera Poland/1931 (en 1974), décrit par David Meltzer comme le « vaudeville surréaliste juif » Rothenberg. Il sera suivi, sur la même thématique, par A Big Jewish Book and Khurbn & Other Poems (une tentative d’aborder l’holocauste). Il s’est à nouveau penché sur sa relation avec la culture indienne dans A Seneca Journal, en 1978 (il mènera également plus tard des expériences de « traduction totale » sur des textes Navajo), puis avec Dada et le Surréalisme (That Dada Strain, 1983).

Après 1990, il enseigne durant 10 ans à San Diego. Ses ouvrages comportent une quinzaine de recueils personnels et quatre traductions – Schwitters, Lorca, Picasso, Nezval – ainsi qu’un recueil de traductions choisies, Writing Through, qui étend l’idée de traduction aux pratiques du collage, de l’assemblage, de l’appropriation. 1994 : publication de Gematria. 1995 et 1998 : en collaboration avec Pierre Joris, l’anthologie-assemblage en deux volumes des Poems for the Millennium : The University of California Book of Modern and Postmodern Poetry, et en 2000, avec Steven Clay, A Book of the Book : Some Works & Projections About the Book & Writing. 2008 : un recueil d’essais, Poetics & Polemics 1980-2005, ainsi que le troisième volume des Poems for the Millennium.

Pour les lecteurs français, signalons la version complète des Techniciens du Sacré (Corti, 2008), précédé des Variations Lorca (Belin, 2000) ; une version de Secouer la citrouille, Poésies traditionnelles des Indiens d’Amérique du Nord (trad. par Anne Talvaz, avec Christophe Lamiot Enos, Presses universitaires de Rouen et du Havre, 2014) ; et le Journal Seneca (trad. par Didier Pemerle, Corti, 2015).

© Jerome Rothenberg _ 24 novembre 2017

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