Oeuvres Ouvertes

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Charles Bukowski | Sale temps pour l’écrivain honnête

lettre à Whit Burnett, 23 août 1954

J’ai été navré d’apprendre, par le biais d’une lettre de Smithtown datant d’il y a quelques mois, que Story n’existe plus.
Ça correspond à l’époque où j’avais envoyé une autre nouvelle intitulée "L’histoire du violeur" mais pour laquelle j’avais jamais eu de retour. Lien de cause à effet ?
Je me souviendrai toujours du vieux magazine orange avec la bande blanche. En un sens, je m’étais toujours dit que je pourrais écrire ce que ce que je voulais avec l’espoir, si c’était assez bon, de pouvoir y être publié. Il m’est jamais venu à l’esprit d’aller regarder les autres magazines, et particulièrement de nos jours, où tout le monde a peur de paraître offensant ou de se mettre quelqu’un à dos — sale temps pour l’écrivain honnête.
Je veux dire, vous vous asseyez pour écrire, et vous savez que c’est pas la peine. Des tas de choses ne sont plus ce qu’elles étaient, le courage, le culot, la clarté — et le sens artistique aussi.
Si vous voulez mon avis, tout est parti en couilles avec la seconde guerre mondiale. Et ça ne s’applique pas qu’au monde des arts. Même les cigarettes n’ont plus le même goût. Le tamal. Le chili. Le café. Tout est plastique. Les radis ne paraissent plus aussi âpres. Vous écalez un œuf et, inévitablement, le blanc reste accroché à la coquille. Les côtelettes de porc sont toutes roses et grasses. Les gens se contentent d’acheter de nouvelles voitures et c’est tout. Leur vie se résume à quatre roues. Les villes n’allument qu’un tiers de leurs lampadaires pour économiser l’électricité. Les policiers distribuent des contraventions sans raison. Les poivrots reçoivent des amendes aux montants astronomiques, et quiconque ayant bu un verre est considéré comme un alcoolique. Les chiens doivent être tenus en laisse, les chiens doivent être vaccinés. Il faut une licence de pêche pour attraper un grunion à mains nues, et les bandes dessinées sont considérées nocives pour les gamins. Les hommes regardent les matches de boxe depuis leurs fauteuils, les hommes n’ayant aucune idée de ce qu’est un combat, et quand une décision leur plaît pas, ils protestent en écrivant aux journaux des lettres de réclamations misérables et indignées.
Et la littérature : il n’y a rien : aucune vie. (...)
Story comptait beaucoup pour moi. Et j’imagine que c’est dans la logique des choses de le voir disparaître, à qui le tour maintenant ?
Je me souviens d’une époque où je vous envoyais quinze ou vingt histoires, si ce n’est plus, par mois, et plus tard, trois ou quatre ou cinq — en tout cas, une par semaine, au minimum. Je vous en ai envoyées de la Nouvelle-Orléans, de Frisco, ensuite Miami, L.A., Philly, Saint Louis, Atlanta, Greenwich Village, Houston, de partout.
À la Nouvelle-Orléans, j’avais l’habitude de m’asseoir près d’une fenêtre pour regarder les rues en été, la nuit, tout en écrivant, et quand j’ai dû vendre ma machine à écrire à Frisco pour continuer à me soûler, je n’ai pas pu m’arrêter d’écrire, tout comme je ne pouvais m’arrêter de boire, alors je me suis mis à écrire mes conneries à la main, et plus tard j’ai même rajouté des dessins dans l’espoir d’attirer votre attention.
Enfin, on m’a dit que je pouvais plus boire maintenant, et j’ai une nouvelle machine à écrire. En ce moment j’ai plus ou moins un boulot mais je ne sais pas combien de temps j’arriverai à la garder. Je suis faible, je tombe facilement malade, et je suis constamment sur les nerfs, à croire qu’il y a quelques courts-circuits là-haut, mais quoi qu’il en soit, l’envie de caresser le clavier m’est revenue, le plaisir de taper, pondre des phrases, une scène, une histoire, faire parler les gens, leur faire fermer des portes et marcher. Et maintenant, Story n’existe plus.
Mais si vous n’y voyez pas d’inconvénient, Burnett, j’aimerais vous remercier de m’avoir soutenu. Je sais qu’un paquet de mes textes étaient médiocres. Mais c’était le bon vieux temps, l’époque où j’habitais au 16 Fourth Avenue, et maintenant comme tout le reste, les cigarettes, le vin, les moineaux qui louchent au clair de lune, tout a disparu. Un chagrin plus lourd que le plomb. Au revoir, au revoir.


Traduction de Romain Monnery, éditions Au Diable Vauvert, 2017.

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© Charles Bukowski _ 11 décembre 2017

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