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Journal de Kafka (IV, 84) : Comme à l’époque j’avais déjà tendance à me mépriser

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Alors que je crois parfois que pendant toutes mes années de lycée et même avant j’étais capable de penser avec acuité et que, si je ne peux plus juger équitablement aujourd’hui, c’est uniquement à la suite d’un affaiblissement de ma mémoire, je me rends compte à un autre moment que ma mauvaise mémoire veut seulement me flatter et qu’au moins pour des choses en elles-mêmes insignifiantes mais lourdes de conséquences j’ai fait preuve d’une très grande paresse intellectuelle. Ainsi j’ai le souvenir d’avoir, pendant mes années de lycée, souvent discuté avec Bergmann de Dieu et de la possibilité de son existence sur un mode talmudique qui se trouvait déjà en moi ou bien que j’avais copié sur lui – même si ce ne fut pas de manière très approfondie, à l’époque je devais me fatiguer assez vite. A l’époque, je recourais volontiers au thème que j’avais trouvé dans une revue chrétienne – je crois que c’était « le monde chrétien » – où une montre et le monde étaient mis en parallèle avec un horloger et Dieu, l’existence de l’horloger étant censé prouver celle de Dieu. A mon avis, je pouvais très bien le réfuter vis-à-vis de Bergmann, même si cette réfutation n’était pas solidement ancrée en moi, contraint que j’étais de m’en servir en l’assemblant comme un jeu de patience. Une réfutation de cette nature se produisit un jour tandis que nous faisions le tour de l’Hôtel de ville. Si je m’en souviens exactement, c’est parce qu’il y a de cela quelques années nous avons évoqué ensemble ce souvenir. – Mais alors que je croyais me distinguer lors de ces discussions – rien d’autre à part le désir de me distinguer et la joie de l’effet produit ne m’y conduisait – c’est uniquement à la suite d’une réflexion insuffisamment poussée que je supportais de circuler toujours habillé de mauvais vêtements que mes parents faisaient confectionner par quelques clients à tour de rôle, et pendant une plus longue période par un tailleur à Nusle. Je remarquais naturellement, ce qui était très facile, que j’étais particulièrement mal habillé, et quand d’autres étaient bien habillés j’étais capable de m’en apercevoir, mais pendant des années ma pensée ne parvenait pas à trouver la cause de ma pitoyable apparence. Comme à l’époque j’avais déjà tendance à me mépriser, plus sur le plan des idées que de la réalité, j’étais convaincu que c’était seulement sur moi que ces vêtements prenaient cette apparence rigide comme une planche avant de pendre tout plissés. Je ne voulais surtout pas de nouveaux vêtements car si je devais être laid, je voulais au moins me sentir à l’aise et éviter par ailleurs de présenter au monde qui s’était habitué à mes vieux vêtements la laideur des nouveaux. Ces refus que je répétais pendant longtemps en réponse à ma mère qui, souvent, exprimait la volonté de me faire confectionner de nouveaux vêtements de ce type parce qu’avec ses yeux d’adulte elle était tout de même capable de percevoir des différences entre ces nouveaux vêtements et les anciens, ces refus eurent un effet sur moi-même dans la mesure où, confirmé par mes parents, je fus obligé de m’imaginer que mon apparence n’avait aucune importance pour moi.


- Hugo Bergmann (1883-1975) : camarade de classe de Kafka pendant plus de dix ans, philosophe et sioniste actif , membre du cercle Brentano à Prague. A propos de réflexion déambulatoire, Friedrich Thieberger, qui donna des cours privés d’hébreu à Kafka, évoque cette scène assez représentative de l’atmosphère intellectuelle qui pouvait régner à Prague au début du vingtième siècle : "Un soir d’automne où la tempête soufflait assez fort, et où je faisais une promenade dans la ville avec mon ami Eugen Lieben, chez qui l’éducation humaniste se mélangeait à la tradition religieuse juive, nous fîmes la rencontre de Kafka qui se joignit à nous. Nous l’avons placé entre nous et avons repris notre entretien où nous cherchions à savoir si la religion était une obligation extérieure à nous ou bien l’expression d’un sentiment plus intime. Kafka resta silencieux et se contenta de tenir sa cape plaquée sur ses épaules. Mais son regard, très sérieux, nous scrutait l’un après l’autre, et nous sentions très bien l’attention extrême avec laquelle il nous écoutait. "Il faut poursuivre cette discussion", déclara-t-il lorsque nous prîmes congé devant chez lui. Ses convictions métaphysiques n’avaient rien à voir avec les nôtres, mais il faisait l’effort de vouloir réfléchir avec nous." (extrait de : J’ai connu Kafka. Témoignages réunis par Hans-Gerd Koch, Actes Sud, 1998). Entre la discussion avec Bergmann et celle-ci, de l’eau était passée sous le pont Charles, Kafka ne cherchait plus à "se distinguer". De nombreux témoignages concernant l’écrivain adulte le montrent comme quelqu’un qui, au milieu d’un groupe de personnes, prenait peu la parole et préférait écouter.

- Ce texte fait partie d’un passage plus long du Journal écrit en deux temps. J’aborderai la question des vêtements (que continue de traiter Kafka dans les pages suivantes) dans le prochain commentaire.

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© Laurent Margantin _ 8 janvier 2018

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