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Journal de Kafka (IV, 85) : Je ne voulais pas d’un smoking de ce genre

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2 I 1912 En conséquence de quoi, je cédais aussi à mes mauvais vêtements quant à ma façon de me tenir, marchais le dos voûté, les épaules de travers, les bras et les mains empruntés ; évitais les miroirs parce qu’ils me renvoyaient une laideur à mes yeux inévitable et qui en outre ne pouvait être reflétée fidèlement, car si j’avais réellement ressemblé à cela, alors les réactions auraient dû être plus importantes, endurais lors des promenades dominicales les tapes légères de ma mère sur le dos ainsi que des exhortations et des prophéties par trop abstraites, sans que je puisse établir un lien avec mes soucis d’alors. Surtout, j’étais tout à fait dépourvu de la faculté de m’occuper ne serait-ce qu’un peu de mon avenir réel. Par ma pensée j’en restais aux choses actuelles et à leur situation actuelle non par profondeur d’esprit ou à cause d’un intérêt trop fort, mais plutôt, pour autant que cela ne provoquât pas un affaiblissement de la pensée, par tristesse et par crainte, par tristesse car le présent était pour moi si triste que je croyais ne pas avoir le droit de le quitter avant qu’il ne se défasse en bonheur, par crainte car, de la même manière que je redoutais de faire le plus petit pas dans le présent, je me trouvais indigne, étant donné mon attitude puérile et méprisante, de juger avec sérieux et responsabilité le grand avenir viril qui, le plus souvent, me semblait tellement impossible que chaque petite avancée était à mes yeux inauthentique et ce qui était le plus proche inaccessible. Je reconnaissais plus facilement un miracle qu’un progrès réel, mais j’étais trop froid pour ne pas laisser le miracle dans sa sphère et le progrès réel dans la sienne. D’où le fait que, longtemps avant de m’endormir, je pouvais m’imaginer que je serais un jour un homme riche qui se rendrait dans la ville juive avec une calèche attelée de quatre chevaux pour y délivrer d’une seule déclaration énergique une jolie jeune fille injustement battue et que je l’emmènerais dans ma calèche ; cependant, cette croyance qui était de l’ordre du jeu et qui était vraisemblablement alimentée par une sexualité déjà maladive n’atteignait en rien ma conviction que je ne réussirais pas mes examens de fin d’année, et que si je devais les réussir je ne serais pas admis dans la classe supérieure, et que si cela encore était évité par tricherie j’échouerais finalement au baccalauréat, et que de toute façon, peu importe à quel moment, j’allais très certainement surprendre mes parents endormis par mon ascension graduelle et extérieure ainsi que le reste du monde par la révélation soudaine d’une incapacité inouïe. Mais vu que dans ma fonction de poteau indicateur du futur je ne pouvais voir que mon incapacité – et trop rarement la faiblesse de mon travail littéraire – une considération excessive du futur ne m’était d’aucune utilité ; c’était juste perpétuer la tristesse du présent. Si j’avais voulu, j’aurais certes pu marcher en me tenant bien droit, mais cela m’épuisait et en plus je ne voyais pas en quoi le fait de me tenir le dos voûté pouvait me faire du mal dans le futur. Si j’avais un avenir, alors c’était mon sentiment tout allait s’arranger naturellement. Je n’avais pas choisi un tel principe parce qu’il permettait d’avoir confiance dans un avenir à l’existence duquel je ne croyais pas, c’est plutôt que celui-ci avait pour seule utilité de me simplifier l’existence. Aller comme j’étais, m’habiller me laver, lire, surtout m’enfermer à la maison, de la façon qui me coûtait le moins d’efforts et exigeait de moi le moins de courage possible. Si je sortais de ces limites, cela me conduisait à des issues ridicules. Un jour, il parut impossible de continuer à se passer d’un costume de soirée noir, d’autant plus que je fus sommé de décider si je souhaitais participer à un cours de danse. On fit venir le tailleur de Nusle et on lui demanda conseil à propos de la coupe du costume. J’étais indécis, comme toujours dans de pareilles situations où je devais craindre qu’une information me menât non seulement à une prochaine expérience désagréable, mais au-delà à quelque chose de pire encore. J’ai donc commencé par refuser un costume noir, mais après qu’on m’eut fait honte en disant devant cet homme étranger à notre famille que je n’avais pas de tenue de soirée, je consentis à ce qu’un frac fût envisagé ; mais comme un frac était à mes yeux un terrible bouleversement dont on pouvait en réalité seulement parler sans que fût jamais prise une décision, nous nous accordâmes sur un smoking qui, à cause de sa ressemblance avec un banal veston, me paraissait au moins supportable. Mais quand j’entendis que le veston était obligatoirement fait sur mesure et qu’en plus je devrais porter une chemise amidonnée, je me vis déterminé au-delà de mes forces face à l’espèce de chose à laquelle je devais résister. Je ne voulais pas d’un smoking de ce genre, je voulais un smoking doublé et paré de soie s’il le fallait, mais surtout fermé haut. Le tailleur ne connaissait pas de smoking de cette sorte, mais il me fit la remarque que, quelque soit l’habit que je me représentais, cela ne pouvait pas un être un habit de danse. Bon d’accord, alors ce n’était pas un habit de danse, je n’avais aucune envie de danser, la décision était loin d’être prise, en revanche je voulais me faire confectionner le costume que j’avais décrit. Le tailleur était d’autant plus entêté que jusqu’alors je l’avais toujours laissé prendre ses mesures et procéder aux essayages avec une hâte gênée et sans faire de remarques ni exprimer de souhaits. Aussi parce que la mère insistait, je n’eus donc pas d’autre solution, aussi pénible fût-elle, que de traverser avec lui l’Altstäder Ring pour aller jusqu’à une boutique de vieux vêtements où j’avais vu à l’étalage, il y avait de cela longtemps, un smoking anodin de ce genre et à propos duquel je m’étais dit qu’il pourrait me convenir. Malheureusement, on l’avait déjà retiré de l’étalage, même en regardant avec attention à l’intérieur de la boutique il était impossible de le retrouver, je n’osai pas entrer dans la boutique uniquement pour voir le smoking si bien que nous rentrâmes sans avoir réglé notre désaccord. Mais pour moi c’était comme si le futur smoking était déjà maudit par l’inutilité de cette démarche, en tout cas je me servais de l’irritation provoquée par ces discussions contradictoires comme prétexte pour renvoyer le tailleur avec quelque petite commande et une vague promesse concernant le smoking, et, fatigué, je restais là à subir les reproches de ma mère, séparé pour toujours – tout ce qui m’arrivait, c’était pour toujours – des jeunes filles, des apparitions élégantes et des conversations lors des soirées de danse. La joie que j’en ressentais simultanément me faisait mal au cœur, et en outre j’avais peur de m’être ridiculisé devant le tailleur, comme aucun de ses clients ne l’avaient fait jusqu’alors.


- Altstädter Ring : place célèbre à Prague, où se trouve notamment la mairie avec son horloge astronomique. La famille de Kafka y a habité, le père eut son commerce dans le Palais Kinsky, dans le même bâtiment où Franz était allé au lycée.

- Passage du Journal écrit en deux temps, le 1er et le 2 janvier 1912. Quand il y avait une absence de ponctuation anormale dans le texte allemand, je l’ai transposée en français. Il est principalement question de la honte de ses vêtements éprouvée par Kafka. On progresse d’une évocation de cette honte remontant à l’enfance et qui concerne des vieux vêtements considérés comme laids à celle d’un costume de soirée dont la seule représentation perturbe le jeune homme qui n’a pas encore décidé s’il participerait à des cours de danse. Ce sentiment de honte est causé aussi par l’expérience du corps petit et maigre dans l’enfance, voir le début de la Lettre au père. Curieusement, on trouve plusieurs témoignages de proches qui parlent de l’élégance de Kafka et de son extrême attention à sa toilette, et ce depuis les années de lycée. Par exemple Hugo Hecht, camarade de classe de Kafka, écrit : "Kafka ne se bagarrait jamais, il était sage comme une image, toujours irréprochable sur lui, habillé impeccablement, et légèrement distant."

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© Franz Kafka_traduction & appareil critique par Laurent Margantin _ 14 janvier 2018

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