Éditions Œuvres ouvertes

Qu’est-ce qu’une littérature mineure ?

par Gilles Deleuze et Félix Guattari, extrait de : Pour une littérature mineure, éditions de Minuit, 1975

Une littérature mineure n’est pas celle d’une langue mineure, plutôt celle qu’une minorité fait dans une langue majeure. Mais le premier caractère est de toute façon que la langue y est affectée d’un fort coefficient de déterritorialisation. Kafka défi­nit en ce sens l’impasse qui barre aux juifs de Prague l’accès à l’écriture, et fait de leur littérature quelque chose d’impossible : impossibilité de ne pas écrire, impossibilité d’écrire en allemand, impossibilité d’écrire autrement. Impossibilité de ne pas écrire, parce que la conscience nationale, incertaine ou opprimée, passe nécessairement par la littérature (« La bataille littéraire acquiert une justification réelle sur la plus grande échelle possible »). L’impossibilité d’écrire autrement qu’en allemand, c’est pour les juifs de Prague le sentiment d’une distance irréductible avec la territorialité primitive tchèque. Et l’impossibilité d’écrire en allemand, c’est la déterritorialisation de la population allemande elle-même, minorité oppressive qui parle une langue coupée des masses, comme un « langage de papier » ou d’artifice ; à plus forte raison les juifs, qui, à la fois, font partie de cette minorité et en sont exclus, tels « des tziganes ayant volé l’enfant allemand au berceau ». Bref, l’allemand de Prague est une langue déterritorialisée, propre à d’étranges usages mineurs (cf., dans un autre contexte aujourd’hui, ce que les Noirs peuvent faire avec l’américain).

Le second caractère des littératures mineures, c’est que tout y est politique. Dans les « grandes » littératures au contraire, l’affaire individuelle (familiale, conjugale, etc.) tend à rejoindre d’autres affaires non moins individuelles, le milieu social servant d’environnement et d’arrière-fond ; si bien qu’aucune de ces affaires oedipiennes n’est indispensable en particulier, n’est absolument nécessaire, mais que toutes « font bloc » dans un large espace. La littérature mineure est tout à fait différente : son espace exigu fait que chaque affaire individuelle est immédiatement branchée sur la politique. L’affaire individuelle devient donc d’autant plus nécessaire, indispensable, grossie au microscope, qu’une tout autre histoire s’agite en elle. C’est en ce sens que le triangle familial se connecte aux autres triangles, commerciaux, économiques, bureaucratiques, juridiques, qui en déterminent les valeurs. Lorsque Kafka indique parmi les buts d’une littérature mineure « l’épuration du conflit qui oppose pères et fils et la possibilité d’en discuter », il ne s’agit pas d’un fantasme oedipien, mais d’un programme poli­tique. « Quand bien même l’affaire individuelle serait parfois méditée tranquillement, on ne parvient pour­tant pas jusqu’à ses frontières où elle fait bloc avec d’autres affaires analogues ; on atteint bien plutôt la frontière qui la sépare de la politique, on va même jusqu’à s’efforcer de l’apercevoir avant qu’elle ne soit là et de trouver partout cette frontière en train de se resserrer. (...) Ce qui au sein des grandes littératures se joue en bas et constitue une cave non indispensable de l’édifice, se passe ici en pleine lumière ; ce qui là-bas provoque un attroupement passager, n’entraîne rien de moins ici qu’un arrêt de vie ou de mort ».

Le troisième caractère, c’est que tout prend une valeur collective. En effet, précisément parce que les talents n’abondent pas dans une littérature mineure, les, conditions ne sont pas données d’une énonciation individuée, qui serait celle de tel ou tel « maître », et pourrait être séparée de l’énonciation collective. Si bien que cet état de la rareté des talents est en fait bénéfique, et permet de concevoir autre chose qu’une littérature des maîtres : ce que l’écrivain tout seul dit constitue déjà une action commune, et ce qu’il dit ou fait est nécessairement politique, même si les autres ne sont pas d’accord. Le champ politique a contaminé tout énoncé. Mais surtout, plus encore, parce que la conscience collective ou nationale est « souvent inac­tive dans la vie extérieure et toujours en voie de désa­grégation », c’est la littérature qui se trouve chargée positivement de ce rôle et de cette fonction d’énoncia­tion collective, et même révolutionnaire : c’est la litté­rature qui produit une solidarité active, malgré le scepticisme , et si l’écrivain est en marge ou à l’écart de sa communauté fragile, cette situation le met d’au­tant plus en mesure d’exprimer une autre commu­nauté potentielle, de forger les moyens d’une autre conscience et d’une autre sensibilité. Comme le chien des Recherches en appelle dans sa solitude à une autre science. La machine littéraire prend ainsi le relais d’une machine révolutionnaire à venir, non pas du tout pour des raisons idéologiques, mais parce qu’elle seule est déterminée à remplir les condi­tions d’une énonciation collective qui manquent par­tout ailleurs dans ce milieu : la littérature est l’affaire du peuple. C’est bien dans ces termes que le problème se pose pour Kafka. L’énoncé ne renvoie pas à un sujet d’énonciation qui en serait la cause, pas plus qu’à un sujet d’énoncé qui en serait l’effet. Sans doute, un certain temps, Kafka a-t-il pensé suivant ces caté­gories traditionnelles des deux sujets, l’auteur et le héros, le narrateur et le personnage, le rêveur et le rêvé. Mais il renoncera vite au principe du narrateur, tout comme il refusera, malgré son admiration pour Goethe, une littérature d’auteur ou de maître. Joséphine la souris renonce à l’exercice individuel de son chant, pour se fondre dans l’énonciation collective de « l’in­nombrable foule des héros de (son) peuple ». Passage de l’animal individué à la meute ou à la multiplicité collective : sept chiens musiciens. Ou bien, encore dans les Recherches d’un chien, les énoncés du chercheur solitaire tendent vers l’agencement d’une énonciation collective de l’espèce canine, même si cette collecti­vité n’est plus ou pas encore donnée. Il n’y a pas de sujet, il n’y a que des agencements collectifs d’énonciation – et la littérature exprime ces agencements, dans les conditions où ils ne sont pas donnés au-dehors, et où ils existent seulement comme puissances diaboliques à venir ou comme forces révolutionnaires à construire. La solitude de Kafka l’ouvre à tout ce qui traverse l’histoire aujourd’hui. La lettre K ne désigne plus un narrateur ni un personnage, mais un agencement d’au­tant plus machinique, un agent d’autant plus collectif qu’un individu s’y trouve branché dans sa solitude (ce n’est que par rapport à un sujet que l’individuel serait séparable du collectif et mènerait sa propre affaire).

© Gilles Deleuze _ 21 janvier 2018

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