Oeuvres Ouvertes

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Dora Diamant | Comme un simple homme de la rue

chaque dimanche, un nouveau texte dans la bibliothèque Kafka

Un moment à Berlin, il crut avoir trouvé une solution pour mettre fin au chaos du monde en général et au sien en particulier, une solution personnelle grâce à laquelle il espérait sauver sa vie. Il voulut se considérer comme un simple homme de la rue, tout à fait ordinaire, sans besoin ni désirs particuliers. Nous échafaudâmes beaucoup de projets ; un jour ainsi, nous songeâmes à ouvrir un petit café, où il aurait voulu servir lui-même les consommations. De la sorte, nous aurions pu tout observer, sans être vus, et nous nous serions retrouvés au beau milieu de la vie de tous les jours. Au fond, c’était déjà ce qu’il faisait, même si c’était à sa manière un peu particulière.
Il attachait beaucoup d’importance au fait d’être bien habillé. À ses yeux, c’était être impoli que d’aller quelque part avec une cravate mal nouée. Il faisait faire ses costumes par un tailleur extrêmement chic. Il prenait toujours beaucoup de temps pour s’habiller, et ce n’était pas par vanité. Il se considérait dans le miroir d’un œil critique, sans aucune complaisance, mais seulement avec le souci de ne choquer personne.
Il aimait faire les courses, car il aimait le contact avec les gens simples. On le voyait souvent, dans le quartier, avec son panier à provisions ou une bouteille de lait à la main. Le matin, il allait souvent se promener seul. Sa journée était planifiée, heure par heure, et toujours en fonction de son travail d’écrivain. Dans ses promenades, il emportait toujours un petit calepin, et s’il l’oubliait, il en achetait un autre en chemin. Il aimait la nature, même si je ne l’ai jamais entendu le dire expressément.
Un des objets auxquels il était le plus attaché était sa montre-gousset. Lorsque nous nous sommes disputés avec notre propriétaire à propos de l’électricité – car il écrivait souvent durant toute la nuit –, je lui ai acheté une lampe à pétrole. Il aimait beaucoup sa lumière tamisée, et il tenait toujours à la remplir lui-même. Puis il prit l’habitude de jouer avec la mèche, et il ne cessa de trouver de nouvelles qualités à sa lampe. Par contre, il avait une aversion pour le téléphone, et souffrait beaucoup de l’entendre sonner ; je devais répondre à tous les appels. Je crois que toutes les machines et les appareils mécaniques l’inquiétaient. Mais il aimait beaucoup mon calendrier, où chaque jour avait son proverbe. Plus tard, chacun d’entre nous eut le sien, et Kafka, en certaines occasions, prit l’habitude de « consulter le calendrier ». Le jour où j’ai cassé le saladier en verre dans lequel je lavais le raisin (il aimait beaucoup le raisin et les ananas), il surgit aussitôt dans la cuisine, le calendrier à la main, et déclara, les yeux écarquillés : « Il suffit d’un instant pour tout détruire ». La vérité semblait soudain si triviale. Puis il me donna la page correspondante. Il souriait.


Dora Diamant, dernière compagne de Franz Kafka. Il ont fait connaissance pendant l’été 1923 au bord de la mer Baltique, puis ils ont vécu ensemble à Berlin dans des conditions difficiles, en pleine période d’hyperinflation, l’état de santé de Kafka se dégradant. Texte extrait de : J’ai connu Kafka. Témoignages réunis par Hans-Gerd Koch, traduit de l’allemand par François-Guillaume Lorrain, Actes Sud, 1998.

© Dora Diamant _ 11 février 2018

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